Lorraine et Luxembourg : une fresque d'archives vidéo pour retracer la mémoire des frontaliers des années 1950 à nos jours

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Dans le cadre de Esch 2022, capitale européenne de la culture, un projet en ligne retrace la mémoire collective de ce territoire - le Pays des trois Frontières - à cheval sur le Luxembourg et la Lorraine. A découvrir.

Une mine. Sans mauvais jeu de mots. Un fonds d'archives vidéo qui retracent la vie des habitants de ce territoire, en plein cœur de l'Europe, qui couvre le nord de la Lorraine et le Luxembourg est désormais disponible. Un territoire dit frontalier, nommé aussi parfois et à juste titre Pays des trois Frontières, où les habitants enjambent la frontière allègrement, travaillent dans les mêmes usines et partagent un langage commun.

Une mine, ce projet baptisé "Memories, Images & History across boarders" (Mihab)  par l'Institut national de l'audiovisuel (INA), son équivalent luxembourgeois, le Centre national de l'audiovisuel (CNA), des enseignants de l'Université de Lorraine, le tout sous l'impulsion de la direction régionale d'art contemporain (Drac) Grand Est.   

Une fresque d'archives vidéo

Consultable sur le site de l'INA, Au fil de l'Alzette, une fresque historique regroupe 150 documents d'archives de l'INA et du CNA, couvrant une période allant des années 1950 à aujourd'hui. Avec en bonus une archive plus ancienne datant de 1921. Entièrement gratuite, elle est consultable par tous, grand public et enseignants. Chaque vidéo qui s'y trouve raconte un petit bout de l'histoire de ce territoire, marqué entre autres par les mines et la sidérurgie. 

"Ce  projet est né en 2019 à Villerupt, dans le cadre de la préfiguration du pôle culturel de Micheville, désormais appelé l'Arche. Mais l'Arche n'a servi que de déclic, ce n'est pas le moteur du projet",  explique Pierre Morelli, le coordinateur du projet. 

L'idée est de contextualiser ces 150 reportages, ces interviews, en prenant du recul, en élargissant les points de vue mais aussi en éclairant la parole des témoins, des acteurs, interviewés dans les reportages.

Un témoin privilégié, journaliste à France 3 Lorraine

C'est dans ce contexte d'émulation intellectuelle autour d'un vaste sujet, qu'Eric Molodtzoff, journaliste à France 3 Lorraine a été sollicité, comme une quarantaine de rédacteurs associés au projet. "J'étais avec Jean-François Diana [ndlr: enseignant à l'Université de Lorraine, ndlr], et il cherchait des rédacteurs pour faire des fiches sur des reportages. Je n'ai pas hésité longtemps ."

Ce qui motive le journaliste, c'est certes "de rendre compte de l'histoire industrielle du  Pays-Haut, Longwy; Villerupt, mais de lui rendre surtout son histoire culturelle. C'est fondamental; on a forgé là une culture à base d'émigration, d'échanges humains, dans des travaux difficiles et dangereux; une culture particulière dans un secteur particulier." Sa mission : conjuguer rigueur informative et écriture personnalisée. "Ça m'allait bien ! Dès mes premiers travaux, j'ai senti que ça accrochait; je pouvais donner de la chair, utiliser le "je" et raconter une histoire."

Eric Molodtzoff est un enfant du pays. Né à Longwy en 1963, il a d'abord connu les années heureuses; celles des MJC, des clubs de théâtre, des clubs photo ou de sport, celle des bibliothèques et des écoles de musique.

Il a connu les municipalités communistes, les militants CGT, pour qui l'accès à la culture garantit la liberté à chaque citoyen : "le projet derrière tout ça c'est de faire des citoyens éveillés avec une dimension importante du secteur culturel." 

Il se rappelle : "On passait la frontière pour aller voir des concerts de rock : Deep Purple, Manfred Mann et j'en passe. En 1980 ou 1981, avec un copain on est allé au Blue Note à Rodange, un ancien cinéma très roots. Je ne connaissais pas Motörhead, mais pour ce public - des jeunes ouvriers - il ne fallait pas de la musique molle. Au premier riff, j'ai été scotché au mur, c'est un des plus beaux concerts de ma vie ; en sortant j'étais sourd et il a fallu qu'on mette nos mains sur le moteur de la voiture pour être sûrs qu'il avait démarré.

Un arrêt de mort de la sidérurgie juste avant Noël 1978

Eric Molodtzoff, témoin de la crise

Il a vécu comme tous les Longoviciens, et son père et sa famille en premier lieu, le traumatisme de la disparition programmée de la sidérurgie en 1978 : ce qu'il qualifie "d'arrêt de mort de la sidérurgie, juste avant Noël". "Il y avait une volonté d'éradiquer un secteur, alors que la demande d'acier était exponentielle." Et la révolte qui s'en suivit accompagnée par les émission de la radio libre Lorraine Coeur d'Acier

Pierre Morelli se félicite de la participation d'Eric au projet : "Il a la connaissance du territoire, il est journaliste sans parler de la qualité de sa plume. Comme dans le film La rose pourpre du Caire, c'est l'acteur qui sort de l'écran pour donner corps à la fresque."

Après ça, il n'était plus question pour le père d'Eric que ses enfants aillent travailler à l'usine. "Tu fais ce que tu veux mais t'oublies pas d'où tu viens." Il fera journaliste, pour rendre compte de cette "vraie ambition portée par les militants, ceux qui (les) ont forgés, éveillés et soudés quand il a fallu descendre dans la rue".

Restaurer l'image de ce territoire, témoigner de la violence du système, avec la fierté d'être de ceux, peu nombreux, à la fois fils d'ouvriers et commentateur de la vie locale. "Pour moi l'important c'est (de témoigner) que l'industrie du fer n'a pas forgé que de l'acier, elle a aussi forgé une culture."

Retour à la fresque virtuelle

Eric Molodtzoff a écrit quelques textes pour accompagner des extraits d'archives, et comme lui 41 rédacteurs ont participé à l'aventure, chacun dans une thématique de son domaine de compétence : faits historiques, sociaux ou d'actualités,  le tout enrichi par de nombreux liens. Un maillage des connaissances sur la vie sur le territoire frontalier entre la Lorraine et le Luxembourg. Au final cinq grandes thématiques sont retenues : 

 Voici un petit mode d'emploi vidéo pour déambuler sur le site. Le site restera consultable pendant cinq ans 

Mais le travail du comité ne s'est pas arrêté là. Le travail de sélection des archives a été parfois douloureux. Aussi ont-ils eu l'idée d'exploiter certaines vidéos non retenues dans la fresque pour d'autres projets : peut-être une autre fresque en devenir et surtout une série de rencontres bien concrètes, bien réelles avec le public. Parce que, Pierre Morelli le dit : "la fresque c'est virtuel, il faut aller à la rencontre avec les gens".

Trois grandes soirées sont donc prévues pour présenter à la fois le fruit des recherches effectuées selon des angles collatéraux. La première de ces trois soirées se tiendra le samedi 26 mars 2022 dans les locaux de l'Arche à Villerupt. 

La fresque c'est virtuel, il faut aller à la rencontre avec les gens

Pierre Morelli, coordinateur du projet Mihab

L'occasion de voir comment les paysages et les territoires ont évolué au gré des industrialisations des aménagements routiers et des désindustrialisations. Les archives des actualités régionales et nationales de part et d'autres de la frontière témoignent de ces modifications.

Lors de cet événement ouvert à tous et gratuit, la déléguée régionale de l'INA Grand Est Mélina Napoli, ainsi que Pierre Morelli, maître de conférence en sciences de l'information et de la communication de l'Université de Lorraine présenteront la grande fresque détaillée plus haut. 

Enfin, un mapping vidéo -toujours à partir d'archives- sera projeté sur la façade de l'Arche et visible par tous."Flying through the ages"

Deux autres temps forts suivront à Dudelange (Luxembourg) au Centre National de l'Audiovisuel le 8 mai 2022, et à Thil (Meurthe-et-Moselle) devant l'entrée de la mine du Tiercelet le 2 octobre 2022.