Nancy : un passé et une histoire coloniale mis en lumière grâce au travail de recherche de lycéens

Grace à un travail entrepris lors de leur année de terminale, des élèves du lycée Jeanne d'Arc à Nancy se sont lancés sur les traces du passé colonial et de la guerre d'Algérie à Nancy et en Lorraine. Leurs découvertes, autour d'événements très violents et parfois oubliés, sont très surprenantes.

Le Memorial Desilles à Nancy comporte des citations à la mémoire des militaires et des civils morts pour la France lors de la guerre d'Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc.
Le Memorial Desilles à Nancy comporte des citations à la mémoire des militaires et des civils morts pour la France lors de la guerre d'Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc. © Cedric JACQUOT, MaxPPP

Lorsqu'on évoque les colonies, difficile de penser immédiatement à Nancy et à la Lorraine. Pourtant, il y existe bien des traces de ce passé colonial. Il y a bien évidemment des éléments visibles. Il suffit de lever la tête et de lire les noms de rues où on retrouve des patronymes locaux (Jacques Marquette, Lyauthey) ou nationaux (Abbé Grégoire) liés à cette période. Il y a également des monuments comme le Mémorial Désilles, la caserne Verneau, la caserne Gendarme-Roux ou encore la statue du Sergent Blandan. Autant d'éléments qui rappellent ce lien entre l'histoire de France, ses acteurs et son passé colonial.

Lorsque j'ai proposé à mes élèves de travailler sur ce thème, ils étaient plutôt sceptiques” se souvient Etienne Augris, professeur d'histoire-géographie au Lycée international Jeanne d'Arc de Nancy, “mais au final, on se rend compte qu'on a appris énormément. Il y a des choses que je savais mais en choisissant ce projet-là, je n'imaginais pas l'ampleur de ce que nous allions trouver. J'ai envie de dire que nous avons tiré un fil et à force de le tirer, on n'a pas cessé de découvrir.”

Assassinats, fusillades et enlèvement

Au début de l'année scolaire, Etienne Augris et un de ses collègues, Mehdi Mohraz, également professeur d'histoire-géographie, se lancent sur un projet lié au thème Histoire et mémoires avec les élèves inscrits en spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) de Terminale. “On a trouvé qu'il y avait un travail intéressant à faire avec les élèves. Un travail qui ne se limite pas au simple apport de connaissances. L'idée, c'était de partir à la découverte de ce thème qui nous paraît lointain. Il a pourtant une prise avec notre espace quotidien, l'espace public que nous fréquentons tous les jours. Après, il y a aussi des "choses invisibles" sur lesquelles on peut travailler en donnant du sens à des événements dont on a perdu la signification."

Et à Nancy, ces événements liés aux colonies et à la guerre d'Algérie ne manquent pas. Des événements d'une extrême violence comme l'assassinat de deux Algériens en juillet 1961. Aorte perforée par un groupe de parachutistes dans la rue Saint-Dizier pour l'un, six coups de poignard pour l'autre à proximité de l'avenue de Strasbourg (1). Il y a aussi un attentat perpétré par l'organisation politico-militaire clandestine française, OAS (Organisation de l'armée secrète) au poste de police du boulevard Charles V. Le mitraillage du foyer Sonacotral par un commando de l'OAS. Ou encore le rapt du directeur de Témoignage Chrétien et opposant à la guerre, Georges Suffert, à la gare... Tous ces événements ont eu lieu à Nancy.

Autant de moments que les lycéens ont méticuleusement pointés sur une carte qui synthétise tout leur travail. "Le projet est encore en cours" précise Etienne Augris, "cette carte sera enrichie régulièrement, notamment avec des notices. Des attentats de l'OAS, on en a un peu partout en France à cette époque mais c'est vrai qu'on a du mal à s'imaginer que l'OAS est intervenue à Nancy avec ce type d'action. En fait, il n'y a aucune véritable mémoire de tous ces événements. J'imagine que les élèves étaient très surpris de l'apprendre."

 

 

Le roi du Cambodge à Nancy

Ces découvertes ne se limitent pas à de terribles faits divers. Il y a aussi des événements festifs. Comme par exemple cette visite à Nancy du roi du Cambodge en 1906. "Le Cambodge était un protectorat français. Il rend visite au peintre Louis Guingot, artiste de l'école de Nancy qui fait pousser, dans le jardin de sa "chaumière" rue d'Auxonne, des ombelles géantes que veut voir Sisowath."

 

 

A la recherche de documents

Côté sources, les lycéens ont travaillé en se basant sur leur observation dans l'espace public. "Par exemple, à l'intérieur du campus Sciences Po à Nancy, il y a des peintures ou des fresques un peu dégradées qui mettent en avant un explorateur géologue avec un casque colonial" explique Etienne Augris. "Le bâtiment était auparavant une école de géologie dans laquelle on formait notamment à la prospection coloniale. Les autres sources, ce sont bien évidemment les recherches dans la presse de l'époque, en particulier la presse régionale. Il y a également énormément de choses aux archives municipales. C'est là que nous avons découvert des documents sur le village sénégalais qui était une des attractions majeures de l'exposition universelle de 1909 au Parc Sainte Marie. On parle souvent de cet événement comme l'apogée de l'Ecole de Nancy mais on a aussi une dimension coloniale très forte."

Autre lieu qui s'est révélé comme une véritable mine d'or, le siège des Soeurs de la Doctrine Chrétienne à Nancy. "Leur activité est actuellement très réduite par rapport à ce qu'elle était auparavant et notamment au 19e siècle. Cette congrégation a développé tout un réseau d'écoles en Algérie qui a eu beaucoup de succès. Pour moi, c'est un lien majeur entre la ville de Nancy et l'espace colonial. Les soeurs conservent un nombre assez important de documents de l'époque. Elles nous ont mis très gentiment leurs archives à disposition."

"Partout, les portes se sont ouvertes sans aucune réticence pour aborder ce thème" ajoute le professeur d'histoire-géographie, "on ne cache pas la dimension polémique de certains événements mais notre objectif, c'est de faire de l'histoire. Il ne s'agit pas de partir d'un point de vue polémique. Nous disons que ça fait partie de notre histoire et que notre travail de recherche est là pour mettre en évidence des liens qui sont une réalité : identifier des choses que les gens ne voient pas."

Le travail de cette année scolaire pourrait trouver un prolongement en complément de la carte très complète publiée et disponible sur internet. L'édition d'un guide ou d'une brochure est à l'étude. Aux pouvoirs publics de saisir la balle au bond.


(1) A Metz, au même moment, les historiens parlent de "la ratonnade de Metz", ou "la nuit des paras".

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