REPORTAGE. Précarité et pouvoir d'achat dans le Grand Nancy

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18,6% de la population de la métropole du Grand Nancy vit sous le seuil de pauvreté, c'est bien plus que moyenne nationale, 14,6%. Côté inflation, les voyants sont au rouge et les prix du carburant s’envolent. À un mois de la présidentielle, la problématique du pouvoir d'achat est au cœur des préoccupations d'après la consultation citoyenne Ma France 2022.

Ces derniers mois, les prix de l’essence, du gaz, de l'électricité, du blé, ou encore du beurre n'ont cessé de flamber. Dans ce contexte, le pouvoir d'achat est l'une des préoccupations majeures des Français. D'après un rapport de l'INSEE, la précarité frappe surtout les métropoles. C’est le cas en Meurthe-et-Moselle, dans l’agglomération du Grand Nancy. Derrière son attractivité et ses ressources apparentes se cachent des inégalités sociales.

Le poids des factures sur un budget serré

La croissance du pouvoir d'achat mesurée dans les statistiques officielles provoque parfois le scepticisme des Français. Le malentendu, incarné par un “pouvoir d’achat ressenti” se nourrit largement de la confrontation entre un total national et des situations individuelles. Une des explications de ce décalage serait liée au poids croissant des "dépenses incompressibles" dans le budget des ménages les plus modestes, autrement dit les prélèvements obligatoires comme les loyers, les factures de gaz et d’électricité, les assurances, les abonnements de téléphone et internet, les impôts et les taxes, ou encore les remboursements d’emprunts.

Corinne, 56 ans, habite à Saint-Max, dans la proche banlieue de Nancy. Cette employée dans une boutique nancéienne est en arrêt longue maladie depuis 18 mois. Une fois son loyer de 400 euros payé, il lui reste 620 euros pour finir le mois. Viennent ensuite l’électricité et le chauffage, 120 euros mensuels. Soit 500 euros par mois pour régler ses autres factures, faire ses courses et subvenir à ses autres besoins. Sa situation financière l’inquiète. "Évidemment, je ne me plains pas, car il y a plus pauvre. Mais le fossé entre les pauvres et les riches se creuse et la classe moyenne tend vers le bas. Je ne suis pas assez pauvre pour avoir toutes les aides de l’État et pas assez riche pour faire ce que je veux! ", ironise la dynamique quinquagénaire.

Ça fait deux ans que je demande un logement social mais je ne n’en ai toujours pas obtenu un. Aussi, je ne peux pas avoir de voiture, c’est trop cher

Corinne, 56 ans, vendeuse à Nancy en arrêt longue maladie

À Essey-lès-Nancy, dans les années 90, Corinne payait 2.800 francs pour 120m2. Une somme qui équivaudrait aujourd’hui à 427 euros. "C’est le prix de mon 27m2 insalubre maintenant", soupire l’ancienne vendeuse. "L’électricité est chère, mon appartement est mal isolé et déclaré non décent, pourtant il me coûte 400 euros par mois. Ça fait deux ans que je demande un logement social mais je ne n’en ai toujours pas obtenu un. Aussi, je ne peux pas avoir de voiture, c’est trop cher. Même si je pouvais en avoir une, je ne pourrais pas la faire rouler vu le prix de l’essence. Je suis donc obligée de vivre en banlieue de Nancy, autrement je ne pourrais pas me déplacer", explique Corinne.

Sandrine, 52 ans, travaille dans un pressing 30 heures par semaine à Saint-Max, dans la banlieue de Nancy. Cette employée avenante travaille depuis ses 16 ans et depuis une vingtaine d’années dans ce magasin. Avec son mari, retraité, ils ont deux enfants, dont un encore à charge. Chaque mois, elle touche entre 1.000 et 1.050 euros de salaire et son mari 1.400 euros de retraite. "Un de mes fils vit encore à notre charge à la maison. Il n’a pas validé son diplôme et n’a pas encore d’expérience professionnelle, donc il ne trouve pas d’emploi. Il n’a pas droit au chômage car il n’a pas travaillé ni au RSA vu qu’il a moins de 25 ans", explique cette maman.

Après les factures et les courses alimentaires, il nous reste environ 900 euros pour trois personnes par mois. C’est notre budget pour toutes les autres dépenses

Sandrine, 52 ans, employée dans un pressing à Saint-Max

La famille de Sandrine doit jongler avec 2.400 euros par mois pour trois. Les dépenses incompressibles représentent plus de 1.000 euros chaque mois. Vient ensuite l’alimentaire, qui représente entre 550 et 600 euros pour trois par mois. "Après les factures et les courses alimentaires, il nous reste environ 900 euros pour trois personnes par mois. C’est notre budget pour toutes les autres dépenses, à savoir l’habillement, les soins médicaux comme les lunettes et les dents, le permis de conduire de mon fils, entre autres", constate Sandrine.

Il faut dire que la hausse des prix ne connaît pas de repos en ce début d'année 2022. Les voyants sont au rouge du côté de l'inflation qui a grimpé en février à 3,6% sur un an, selon un rapport de l'INSEE. Cette forte inflation est portée en partie par l’augmentation des prix de l’énergie qui se sont envolés en janvier de 19,9% sur un an. "On a reçu la prime d'inflation en janvier, d’un montant de 100 euros, c'est bien, mais c’est une goutte d’eau dans toutes nos dépenses. Les augmentations pour les Français, c’est tous les mois, il vaudrait mieux baisser les charges sur les salaires au lieu de donner un chèque une fois dans l’année", souffle Sandrine.

La vie trop chère

Il y a trente ans, Corinne, 56 ans, payait 3,30 francs son café, maintenant ce même café lui coûte 2 euros, soit 13 francs après la conversion. Pour une journée de travail classique, soit deux cafés, un sandwich et le bus aller-retour entre Saint-Max et Nancy, elle doit dépenser 13 euros chaque jour. "Il y a vingt ans, avec la même somme, soit 100 francs, je faisais toute la semaine", déplore l’ancienne vendeuse de prêt-à-porter. "En trente ans tout a quadruplé. Les salaires, eux, n’ont pas quadruplé. J’aime bien les fringues, le parfum, maintenant je peux plus m’en acheter (…) Et les prix augmentent, je peux vous le dire car j’ai travaillé dans la vente pendant 35 ans. Un jean de marque c’était 299 francs en 1995, soit 45 euros. Maintenant, le jean équivalent est à 120 ou 150 euros. Jamais je n’aurais mis 1.000 francs dans un jean à l'époque", s'esclaffe Corinne, qui préfère rire de la situation.

Heureusement qu’il y a mes parents. Quand je les vois, ils me donnent à manger pour trois jours et un peu de liquide. Ils ont 75 et 80 ans mais j’ai encore besoin de leur aide. J’ai pourtant travaillé pendant 35 ans. J’arrive à 56 ans pour régresser dans la vie

Corinne, 56 ans, vendeuse à Nancy en arrêt longue maladie

Du haut de ses 56 ans, l'ancienne vendeuse de prêt-à-porter est forcée de demander l’aide financière de ses parents : "Heureusement qu’il y a mes parents. Quand je les vois, ils me donnent à manger pour trois jours et un peu de liquide. Ils ont 75 et 80 ans mais j’ai encore besoin de leur aide. J’ai pourtant travaillé pendant 35 ans. J’arrive à 56 ans pour régresser dans la vie", soupire la quinquagénaire. Alors, depuis plusieurs années, Corinne surveille tous les prix et les promotions dans les supermarchés et les magasins: "Il faut tout calculer. Même avant le début de mon arrêt maladie, il y a un an et demi, je sentais que mon pouvoir d’achat baissait. Sans parler du loyer, de l’électricité, du gaz ou de l’essence (…) Tout ce qui est alimentaire, hygiène, vestimentaire, décoration, cigarettes, tout a augmenté en quelques années".

Avant, pour 100 ou 150 euros, on avait déjà un bon caddie. Maintenant, ce même caddie est beaucoup moins rempli, clairement. Le pire, c’est le prix de l’essence, elle est encore plus chère qu’avant le début de la crise des gilets jaunes

Loïc, 29 ans, technicien polyvalent dans l'agglomération de Nancy

Un avis que partage Loïc, Nancéien de 29 ans, en couple avec deux enfants à charge. Ce technicien polyvalent, serrurier et menuisier, vit en banlieue de Nancy avec sa compagne et ses deux enfants. "Autour de moi, la vie augmente et le salaire est trop bas. Si on ne gagne pas au moins 2.000 à 3.000 euros par foyer, c’est assez compliqué de s’en sortir. Il y a les emprunts, toutes les factures, les impôts, les enfants, les dépenses sont multiples. En plus, tout augmente et cela se ressent quand on va faire les courses. Avant, pour 100 ou 150 euros, on avait déjà un bon caddie. Maintenant, ce même caddie est beaucoup moins rempli, clairement. Le pire, c’est le prix de l’essence, elle est encore plus chère qu’avant le début de la crise des gilets jaunes", s’inquiète le jeune homme.

"Depuis le mois de janvier, tout a encore augmenté. Le pot de moutarde que j’achetais est passé, en quelques mois à peine, de 41 centimes à 99 centimes d’euro. Mon pack de yaourts habituel a pris 11 centimes. Même constat pour les pâtes, les fruits, les légumes et la viande", s’agace Sandrine, 52 ans.

Du coup, tout est calculé, au centime près. Pour pouvoir vivre décemment, cette mère de famille ne peut se permettre aucun écart: "J’ai toujours fait attention, mais je suis forcée d’être de plus en plus vigilante, je ne vais jamais au restaurant. Je ne trouve pas ça normal, j’ai toujours travaillé mais je compte chaque centime. Mes frères et sœurs me disent qu’avec les aides sociales ils vivent mieux que moi".

Peu de place pour les loisirs

Lorsque la part de charges incompressibles est élevée, il devient compliqué de faire face à l’inflation et aux autres dépenses comme l’alimentation, les transports, l’habillement, les restes à charge de santé et les loisirs. Dans ce contexte, même si Loïc et sa compagne travaillent tous les deux, "ce n’est pas toujours facile de boucler ses fins de mois et de penser aux loisirs". Pour rentrer dans son budget, c’est parfois un casse-tête : "On fait attention mais c’est de plus en plus dur de partir en vacances. Pour quatre places de cinéma, il y en a vite pour 50 à 60 euros. Ma compagne travaille aussi, on n’est pas à plaindre, on a des projets, mais on sent la différence depuis quelques années", explique le jeune homme de 29 ans.

Avec mes revenus, tu n’as pas le droit d’avoir la folie des grandeurs. Avant, avec un SMIC je vivais bien, j’allais au bowling, chez l’esthéticienne, chez le coiffeur toutes les cinq semaines. Maintenant, je laisse tomber mes loisirs, les vacances. Je vais à la piscine municipale du Lido à Tomblaine, c’est ça mes vacances

Corinne, 56 ans, vendeuse à Nancy en arrêt longue maladie

Le constat est le même pour Corinne, 56 ans, ancienne habituée des sorties au restaurant et des virées shopping. Celle quinquagénaire coquette, qui aimait profiter de la vie est bien forcée de revoir ses ambitions à la baisse: "Avec mes revenus, tu n’as pas le droit d’avoir la folie des grandeurs. Avant, avec un SMIC je vivais bien, j’allais au bowling, chez l’esthéticienne, chez le coiffeur toutes les cinq semaines. Maintenant, je laisse tomber mes loisirs, les vacances. Je vais à la piscine municipale du Lido à Tomblaine, c’est ça mes vacances".

Une amertume que partage Marie-Élise, 28 ans, habitante de Maxéville. La jeune femme, qui travaille habituellement dans l’administration, est actuellement au chômage et touche 903 euros par mois : "J’essaye de faire quelques sorties, comme aller au restaurant ou chez le coiffeur de temps en temps, mais je dois faire très attention à mon budget".

On ne sort pas, on fait attention, il n’y a pas de restaurant. Je ne suis jamais partie en vacances, ni avec mes parents ni maintenant

Sandrine, 52 ans, employée dans un pressing à Saint-Max

Acheter une voiture, payer l’essence, aller au restaurant ou partir en vacances ? Impossible aussi pour Sandrine, 52 ans, employée dans un pressing à Saint-Max: "J’habite à Nancy, je prends les transports, je ne veux pas me priver pour m’acheter une voiture car je préfère avoir un morceau de viande dans mon assiette. On ne sort pas, on fait attention, il n’y a pas de restaurant. Je ne suis jamais partie en vacances, ni avec mes parents ni maintenant. Par contre, on a économisé pour payer des colonies de vacances à nos enfants".

Les familles monoparentales, les travailleurs précaires et les étudiants sont les plus touchés

Pour se nourrir, Mohamed est forcé de faire appel à des associations comme les Restos du Cœur. Sans un coup de pouce, cet étudiant ne pourrait pas vivre décemment. Alors, une fois par semaine, il vient récupérer du lait, du café ou encore des légumes, selon les arrivages. Le jeune homme de 24 ans habite dans une résidence étudiante du CROUS, à Vandœuvre-lès-Nancy. Cet élève en Master 2 de design produit, au campus de Saint-Dié-des-Vosges (88), un diplôme rattaché à l’École des Mines de Nancy, étudie en Lorraine depuis trois ans. Il est venu en France car son cursus d’études est très peu développé dans son pays d’origine, la Tunisie.

Mohamed n’a aucun revenu. Son père avait économisé pour lui permettre de faire des études en France mais depuis le début de la crise sanitaire, sa situation financière s’est compliquée. Le jeune homme a une carte de séjour mais il ne peut pas bénéficier de la bourse étudiante du CROUS, celle-ci étant réservée aux jeunes de nationalité française. "Mon logement me coûte 360 euros chaque mois. Je bénéficie de 150 euros d’aide au logement mais il me reste 210 euros à trouver, chaque mois, pour payer mon loyer et 67 euros pour mon abonnement mensuel de train pour aller à l’école, sans compter la nourriture", calcule l'étudiant.

Depuis trois ans, je n’ai pas vraiment pris de vacances, j’ai travaillé tous les étés dans le BTP. J’ai aussi travaillé au noir dans la restauration, à 5 euros de l’heure et jusqu’en octobre, je faisais des inventaires de nuit pour des entreprises après les cours

Mohamed, 24 ans, étudiant en Master 2 au campus de Saint-Dié-des-Vosges de l’École des Mines de Nancy

Alors, pour avoir de quoi vivre, Mohamed enchaîne avec courage les petits boulots précaires, après les cours et pendant les vacances. "Évidemment, je ne vais jamais au restaurant, je n’achète pas de sandwich à l'extérieur et hors de question d’aller au cinéma ou de faire une sortie avec mes camarades. Je n'ai aucune vie sociale", lâche tristement le jeune homme.

Le matin, il se réveille à 5 heures pour prendre le train et aller en cours. Entre son logement étudiant en banlieue de Nancy et son école à Saint-Dié-des-Vosges, il y a 80 kilomètres à parcourir. Ce rythme de vie, impossible à tenir sur le long terme, a lourdement impacté son travail et sa santé, entre dépression, stress et perte de cheveux. "Depuis trois ans, je n’ai pas vraiment pris de vacances, j’ai travaillé tous les étés dans le BTP. J’ai aussi travaillé au noir dans la restauration, à 5 euros de l’heure et jusqu’en octobre, je faisais des inventaires de nuit pour des entreprises après les cours", explique posément Mohamed, qui garde espoir et espère trouver un emploi stable, une fois son diplôme en poche.

Pour venir en aide aux plus démunis, plusieurs associations œuvrent en Meurthe-et-Moselle. C’est le cas du centre des Restos du Cœur de Nancy Bonnevay, dans le quartier du Haut-du-Lièvre, au nord-ouest de la ville. Ici, les bénévoles reçoivent 490 familles par an, soit 1.200 adultes. Cela représente 5.700 repas par semaine, rien que dans ce centre, et le nombre de bénéficiaires ne cesse d'augmenter sur les dernières années. Parmi les inscrits, beaucoup de personnes sont au chômage, la grande majorité n’a aucun revenu. Mais il y a aussi des personnes qui travaillent, des étudiants et des personnes seules à charge d’enfants, en grande majorité des femmes.

On a de plus en plus de familles monoparentales et d’étudiants qui viennent s'inscrire. La crise du Covid-19 n’a fait qu'accroître l’anxiété et la détresse financière

Aurore Aurora, Nancéienne bénévole aux Restos du Cœur 54

"On a de plus en plus de familles monoparentales, d’étudiants, d'employés précaires et de chômeurs qui viennent s'inscrire. La crise du Covid-19 n’a fait qu'accroître l’anxiété et la détresse financière. Ces derniers temps, on ressent une détresse flagrante des étudiants. Avec la crise sanitaire, impossible de trouver un petit boulot dans la culture ou la restauration", explique Aurore Aurora, Nancéienne bénévole aux Restos du Cœur depuis le mois de novembre 2021. Depuis quelques années, plusieurs indicateurs montrent de nouvelles vulnérabilités accentuées, entre autres, par la crise sanitaire.

Pour l’instant, nos barèmes ne prennent pas encore en considération les factures et dépenses des bénéficiaires. On ne tient pas compte non plus de l'inflation, du prix du kilo de pâtes ou du prix de l’essence. Cet aspect est pourtant important, alors on travaille sur la prise en compte de ces augmentations, on attend une directive nationale.

Robert Larose, le président des Restos du Cœur 54

Comme les demandeurs sont nombreux, l’association doit fixer un barème. Pour bénéficier de l’aide alimentaire, le barème commun à ne pas dépasser est de 667€ par bénéficiaire. Si la situation l’exige, les Restos du Cœur peuvent faire exception à la règle. Pour mieux intégrer la prise en compte du coût de la vie et de l’inflation, des adaptations restent encore à prévoir. "Pour l’instant, nos barèmes ne prennent pas encore en considération les factures et dépenses des bénéficiaires. On ne tient pas compte non plus de l'inflation, du prix du kilo de pâtes ou du prix de l’essence. Cet aspect est pourtant important, alors on travaille sur la prise en compte de ces augmentations, on attend une directive nationale", souligne Robert Larose, le président des Restos du Cœur 54.

Selon les derniers chiffres de l’INSEE, publiés en 2019, 18,6% des habitants de la métropole du Grand Nancy vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 1.102 euros par mois. C’est bien plus que la moyenne nationale, 14,6%. Un taux qui explose chez les moins de 30 ans, avec 34,2% de pauvreté, et qui pourrait vraisemblablement augmenter en 2022, avec la prise en compte de la précarité accrue par la crise sanitaire.