Coronavirus: la communauté manouche de Forbach se confine, en attendant des jours meilleurs

Le quartier du Bruch à Forbach, où vivent trois cent Manouches, est complètement désert. Ses habitants respectent le confinement. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions
Le quartier du Bruch à Forbach, où vivent trois cent Manouches, est complètement désert. Ses habitants respectent le confinement. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions

C’est la plus importante de Lorraine. A Forbach, forte de 2.000 membres, la communauté manouche vit le confinement avec fatalisme, fidèle à son mode de vie quotidien, proche de la nature. Elle attend impatiemment de reprendre la route et ses activités.

Par Emmanuel Bouard

Il nous a donné rendez-vous devant l'ancienne maison de son père.
Renardo Lorier, représentant de la communauté manouche de Forbach, poursuit l’oeuvre de son père Niki, peintre, violoniste, résistant pendant la seconde guerre mondiale, et défenseur farouche toute sa vie durant des droits des voyageurs.
Lorsqu’il déambule avec nous dans les rues désertes du Bruch, le quartier où se sont installées une cinquantaine de familles dans les années 90, Renardo ne peut pas s’empêcher de penser au patriarche, décédé à 102 ans l’année dernière: "mon père, avec le retour du printemps qu’on voit autour du nous, aurait simplement regardé les arbres en fleurs, et puis, de tête, il aurait recomposé le paysage sur un tableau".
Renardo Lorier est le représentant de la communauté manouche de Forbach. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions
Renardo Lorier est le représentant de la communauté manouche de Forbach. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions

Quartier

Ce quartier, d’abord occupé sans eau ni électricité dans les années 80, s’est radicalement transformé dans les années 90, avec la construction de maisons en dur, et de la voirie nécessaire. Aujourd’hui 300 membres de la communauté y vivent, "c’est une seule grande famille en fait", glisse Renardo, malicieux. "On est tous cousins, là il y a la maison de Dorado Schmitt (célèbre guitariste jazz manouche), c’est mon cousin, et celle de son fils Samson à côté (lui aussi guitariste), c’est mon petit-cousin, mais tu entends comme c’est calme? Tu entends les oiseaux? C’est impensable ici" rigole notre guide.

D’ordinaire, le quartier s’anime dès cinq heures du matin. Les premières camionnettes des artisans partent travailler, les ferrailleurs commencent leur collecte, les maçons rejoignent leurs chantiers.
Aujourd’hui, les véhicules sont sagement garés devant les maisons aux volets clos, malgré midi passé. "Avec le confinement, aucun travail, alors c’est vrai, on se couche tard, et on oublie de se réveiller" remarque Renardo. Le chef des Manouches pointe la difficulté majeure du confinement: l’absence totale de revenus pour ces travailleurs indépendants, qui doivent partir chaque jour gagner leur pain.
Les habitants du Bruch restent chez eux, en attendant la fin du confinement. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions
Les habitants du Bruch restent chez eux, en attendant la fin du confinement. / © Emmanuel Bouard/France Télévisions
"Il ne faut pas oublier qu’on a affaire ici à des familles qui sont fragiles économiquement, elles peuvent tenir un peu, mais si ça dure, la situation va devenir dramatique". Au fil de la promenade, il prend des nouvelles aux fenêtres, en romani, la langue maternelle des Manouches, parlée en France par près de 300.000 personnes.
Sa présence rassure, mais il est inquiet pour les siens: "on entend parler d’aides pour les entreprises en difficulté, mais il n’y aura pas d’aides pour nous, et plus la saison avance, plus ça va être compliqué. Avec le printemps et le mois de mai, on reprend la route, pour aller travailler ailleurs ou pour les pèlerinages, comment on va faire si le confinement n'est pas levé ?"
Les Manouches de Forbach respectent le confinement : le quartier du Bruch est silencieux comme jamais.
Forte de 2000 membres, la communauté manouche de Forbach est la plus importante de Lorraine. Le confinement est une épreuve pour les cinquante familles, habituées à voyager pour travailler. - Emmanuel Bouard/Eric Molodtzoff/Laurent Maas

Voyageurs

Si la communauté du Bruch vit dans des maisons, la caravane est garée pas loin. Les Manouches de Forbach restent des voyageurs, et le revendiquent. Ne pas pouvoir se déplacer, pour travailler, ou rendre visite à sa famille, est un crève-coeur. "Tous les mariages ont été repoussés, on ne peut même plus fêter les anniversaires comme il se doit... " témoigne un Manouche devant sa porte, le seul que nous croiserons. "Ici, on respecte le confinement, on ne sort qu’en cas de nécessité absolue, on a peur de la maladie, d’ailleurs on n’a aucun malade parce qu’on fait très attention" confirme Renardo.
Rani et Shelby vivent confinées elles-aussi. Elles suivent les cours en télétravail. / © Eric Molodtzoff/France Télévisions
Rani et Shelby vivent confinées elles-aussi. Elles suivent les cours en télétravail. / © Eric Molodtzoff/France Télévisions
En regagnant notre voiture, nous croisons Roberto, le frère de Renardo. Ecrivain, auteur de romans historiques sur les Manouches, il nous présente les filles de sa cousine qui prennent l’air dans le jardin, entre deux cours sur internet. Rani ("la reine" en romani) se cache derrière Shelby sa grande sœur en CM2: "les copines me manquent, l’école aussi un peu, j’ai hâte de les revoir" nous confie-t-elle.
Roberto Lorier
Roberto Lorier est l'un des rares auteurs de romans historiques sur la communauté manouche.
Elle porte les espoirs de sa communauté, résumés par Renardo, par ailleurs fondateur de l’Observatoire des Droits des Citoyens Itinérants: "ici ça va, tu le vois bien, personne n’est dehors, on respecte le confinement. Mais j’ai une pensée pour ceux de notre communauté qui sont dans des aires de passage, bloqués quelque part, et qui ne peuvent pas bouger. J’en appelle aux autorités pour qu’elles empêchent les expulsions, et qu’elles les traitent comme il se doit. C’est dur pour tout le monde, soyons solidaires!"

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