Déconfinement : le désarroi des musiciens baroques privés de concerts

C’est une fausse note qui passe mal dans le monde de la musique classique, les églises ouvertes au culte ne le sont toujours pas pour les concerts en cette fin mai 2020. A Metz, les fondateurs de l’ensemble baroque Le Concert Lorrain se disent oubliés par le Ministère de la Culture.

Stephan Schultz, Anne-Catherine Bucher et Florence Stroesser en concert privé pour l’ensemble baroque Le Concert Lorrain le 24 mai 2020
Stephan Schultz, Anne-Catherine Bucher et Florence Stroesser en concert privé pour l’ensemble baroque Le Concert Lorrain le 24 mai 2020 © Yves Kreidl / France Télévisions
Après deux mois sans sonner en public, le clavecin d’Anne-Catherine Bucher et le violoncelle de Stephan Schultz étaient à nouveau réunis dimanche 24 mai 2020.
Le concert privé avait lieu à Lessy (Moselle) dans le jardin du couple. Pour les musiciens, fondateurs de l’ensemble baroque Le Concert Lorrain c’était l’occasion de se faire entendre.

Nous voulions montrer que les concerts sont possibles en respectant les gestes barrières. 
- Stephan Schultz, violoncelliste

Anne-Catherine Bucher a lancé les invitations par textos à une cinquantaine de proches : "Je leur ai précisé de venir masqués, qu’il n’y aurait pas d’accès aux toilettes et qu’ils seraient assis à quatre mètres les uns des autres".
Depuis le 11 mai, le Conseil Constitutionnel a levé le frein aux réunions privées de plus de dix personnes donc rien n’interdisait le concert. "Nous voulions montrer que les concerts sont possibles en respectant les gestes barrières", explique Stephan Schultz.
Pendant une heure, la vingtaine de personnes assises à bonne distance s’est laissée porter par la musique du duo associé à la violoniste Florence Stroesser. Au programme : Jean-Sébastien Bach et Elisabeth Jacquet de La Guerre.
Un concert avec masques et gestes barrières, une première pour Le Concert Lorrain
Un concert avec masques et gestes barrières, une première pour Le Concert Lorrain © Yves Kreidl / France Télévisions

Pourtant l’euphorie du moment partagé n’estompe pas le désarroi de ces musiciens à l’arrêt forcé depuis le mois de mars. "Pourquoi ouvrir les églises aux offices et nous interdire d’y jouer", s'interroge la claveciniste Anne-Catherine Bucher. En France les églises sont à nouveau ouvertes au culte depuis le samedi 23 mai 2020 mais interdites aux musiciens.
Une déception pour le couple : "Nous n’avons aucune perspective, les organisateurs nous renvoient vers les pouvoirs publics et le Ministère de la Culture semble sourd" ajoute Anne-Catherine Bucher.
Si l'ensemble baroque est subventionné, la billetterie représente un part importante de ses rentrées d'argent. Pour le moment la famille vit avec la moitié de ses revenus et l’angoisse des semaines à venir s'est installée.

Se faire entendre

Le Concert Lorrain fait partie des quinze formations musicales du Grand Est mobilisées pour retrouver une programmation à court terme. Une réflexion collectée par la Fédération des Ensembles Vocaux et des Instruments Spécialisés (Févis).
En France, cette fédération regroupe 150 formations professionnelles qui interprètent les répertoires allant de la musique médiévale à la musique contemporaine.
Elle a trois axes de travail : animer les échanges entre musiciens, collecter des données sur leurs fonctionnements et relayer leur parole auprès des pouvoirs publics.

Entre mars et juillet 2020, 80 % des concerts sont annulés.
- Louis Presset, délégué général de la Févis

Le Concert Lorrain retrouve son public après deux mois d'absence forcée.
Le Concert Lorrain retrouve son public après deux mois d'absence forcée. © Yves Kreidl / France Télévisions
Une enquête menée auprès d’une centaine de ses membres permet de faire un premier bilan des conséquences de la pandémie de coronavirus: "Entre mars et juillet 2020, 80 % des concerts sont annulés", explique Louis Presset, délégué général de la Févis. Soit onze millions de chiffre d’affaire perdu sur les 45 millions annuels attendus pour ces formations dont les modèles économiques sont fragiles.

Depuis le début de la crise la Févis multiplie les tribunes à l’adresse du Ministère de la Culture. "Le statut des intermittents du spectacle a été revu, c’était un point important. Mais à ce stade nous attendons que l’Etat prenne ses responsabilités, qu’il rassure les organisateurs sur les conditions d’une reprise en sécurité des concerts", conclut Louis Presset.

Interrogé sur Franceinfo mardi 26 mai, Franck Riester, ministre de la Culture, s’est exprimé sur l’ouverture du parc du Puy du Fou mais aussi sur le sujet du spectacle vivant : "Je milite pour qu’on puisse en même temps rouvrir progressivement les salles de spectacle, les théâtres et réorganiser progressivement, en respectant les normes sanitaires un certains nombres de concerts. Y compris en extérieur pour permettre aux artistes de retrouver leur public."
Le ministre a aussi précisé que de nouvelles mesures seraient annoncées par le Premier ministre Édouard Philippe jeudi 28 mai après le conseil de défense convoqué par le Président de la République.

Protéger musiciens et public

Pour rouvrir les lieux de spectacles ou espaces extérieurs de concerts, les institutions ont besoin du soutien des pouvoirs publics mais aussi d’un cadre sanitaire qui rassure musiciens et mélomanes.  En Autriche, l’Orchestre Philharmonique de Vienne fait figure de précurseur : la formation a fait réaliser un test sur les instruments susceptibles de projeter des gouttelettes.
L'étude telle qu'elle est présentée sur le site de l'orchestre philharmonique de Viennes
L'étude telle qu'elle est présentée sur le site de l'orchestre philharmonique de Viennes © Orchestre Philharmonique de Viennes
Fritz Sterz, médecin en charge de l’étude explique : "Le principal objectif de ce test était d'examiner et de documenter comment les courants d'air circulent des instruments et des musiciens pendant qu'ils jouent". L’étude montre que les aérosols projetés par les instruments ne dépassent pas 80 cm. Il serait donc envisageable de regrouper une formation musicale en éloignant les musiciens d’un mètre et en les séparant avec une paroi transparente.
En France, l'infectiologue François Bricaire, Membre de l’Académie de Médecine a remis un rapport au gouvernement le 30 avril 2020 et dans lequel il détaille les mesures à prendre pour accueillir le public dans les salles et espaces dédiés aux spectacles. 
Recommandations par niveau de déconfinement pour les lieux avec spectateurs
Recommandations par niveau de déconfinement pour les lieux avec spectateurs © Capture d'écran extraite du rapport rédigé par le docteur François Bricaire
Des mesures de distanciations sociales qui imposent une zone de quatre mètres carrés entre chaque spectateur donc une baisse importante de la capacité d’accueil des lieux de spectacles.

Avenir précaire

A Metz, Michèle Paradon veille sur la direction artistique de la salle de spectacle de l’Arsenal depuis 30 ans, elle connait bien le monde de la musique. Son constat est pessimiste : "J’ai des inquiétudes pour les trois ou quatre années à venir. Sans les résidences et créations en 2020, les spectacles et concerts ne pourront exister en 2021. La filière artistique était déjà fragile, tous les musiciens ne sont pas intermittents, pas indemnisés s’ils ne travaillent pas, cela va renforcer la précarité", précise la directrice artistique. Si les conditions sanitaires le permettent, la direction de l’Arsenal aimerait organiser un rendez-vous estival pour mobiliser des formations comme Le Concert Lorrain. 

De leur côté Anne-Catherine Bucher et Stephan Schultz passeront la frontière pour aller en Allemagne dimanche 28 mai 2020. Au programme, l’enregistrement des Cantates de la Pentecôte dans la Basilique Saint-Jean à Sarrebruck. Leur premier cachet depuis deux mois.
 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
art culture musique coronavirus santé société déconfinement
l’actualité de votre région, dans votre boîte mail
Recevez tous les jours les principales informations de votre région, en vous inscrivant à notre newsletter