REPLAY - "Une telle tournée redonne foi en l'être humain" : Simon Delétang raconte "Lenz, à la croisée des chemins"

Simon Delétang, directeur du Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges) est parti à la rencontre des habitants lors d'une tournée-randonnée. Son parcours fait l'objet d'un documentaire, "Lenz, à la croisée des chemins". Il nous raconte ce projet hors norme.
 

Simon Delétang
Simon Delétang © Jérémie Cuvillier / Supermouche / FTV
Il a voulu s'immerger dans les vallées des Vosges. Simon Délétang, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang est parti, seul, sur les sentiers de randonnées, pour présenter de village en village la nouvelle de Georg Büchner Lenz. Une sorte de parcours initiatique pour aller à la rencontre des spectateurs de son théâtre. 
 
Un documentaire retrace sa balade théâtrale : Lenz, à la croisée des chemins diffusé sur France 3 Grand Est et à voir en replay ici: Nous l'avons joint par téléphone pour qu'il nous raconte sa tournée-randonnée.


Dans le documentaire, vous évoquez avec un habitant le fait que votre projet faisait déjà partie de votre dossier de candidature au poste de directeur du Théâtre du Peuple ? 

Oui, c'est une idée qui m'est venue au moment de candidater mais pas sous cette forme exactement. J'ai commencé ma vie professionnelle à Lyon. J'ai d'abord fait l'ENSATT là-bas et y ai eu mes premières expériences professionnelles. Je ne connaissais pas du tout les Vosges. Je connaissais, bien sûr le Théâtre du Peuple, mais pas le territoire. Pour postuler, je me suis donc renseigné et j'ai compris que c'était un territoire de randonnée. J'ai pensé alors proposer de présenter une pièce en se déplaçant de village en village. Mais je n'ai pas tout de suite pensé à randonner de site en site ; c'est venu ensuite. 


A quel moment ? 

Le principe, quand on est nommé à un poste de directeur de théâtre, c'est qu'on vient s'installer sur place un an avant, afin de s'imprégner du territoire. C'était d'autant plus important pour le Théâtre du Peuple installé au coeur d'un massif et de vallées retirées. J'ai vu tout de suite que pour se voir, pour créer du lien, il vaut mieux avoir une voiture. J'ai pris le temps aussi de découvrir les sentiers de randonnées. C'est alors seulement que l'idée s'est précisée d'aller en marchant vers les sites de représentations. 

Ce que j'avais imaginé au départ, c'est je marche et je joue


Comment les contours du projet "Lenz" ont-ils été définis ? 

C'est un partenariat avec le Parc naturel régional des Ballons des Vosges  qui a finalisé le projet. En échange d'assurer la logistique complète de la tournée, ils ont demandé que j'associe les habitants à mon projet. Chaque jour, je commençais à pied, seul, à marcher quelques heures dans la montagne. Puis un petit groupe de cinq personnes au maximum me rejoignait sur le chemin. Des habitués de la randonnée, parfois des amateurs de théâtre. Le soir, je couchais chez eux après la représentation. 

D'une simple marche au début, c'est devenu une sorte de pélerinage laïc, pour créer du lien, un acte artistique engagé.

Sur le chemin, un petit groupe de personne venait rejoindre Simon Delétang.
Sur le chemin, un petit groupe de personne venait rejoindre Simon Delétang. © Jérémie Cuvillier / Supermouche/ FTV

Combien de temps a duré votre parcours ? 

Dans le documentaire, on voit les six étapes qui correspondent aux six représentations. En réalité, j'ai marché deux semaines complètes avec une représentation un soir sur deux et une journée off. Ça a représenté 200 kilomètres de marche sur douze jours, avec parfois un dénivelé de 1.000 mètres sur une seule journée. 

Ce que le documentaire ne peut pas montrer, c'est tous ces moments où j'étais seul, réellement seul, car le caméraman ne m'a pas suivi tout le temps. 


Comment avez-vous vécu cette aventure ?

Quelques jours avant de commencer, je ne savais pas si j'y arriverais. C'était comme si je n'y croyais pas moi-même. Juste avant le tout premier spectacle, qui s'est tenu au Théâtre de Bussang, j'ai été pris d'une grande fatigue, de gros doutes liés au stress : est ce que ça va plaire ?

Lors de mes journées de marche en solitaire, j'ai parfois été confronté à des angoisses indicibles et incontrôlables. Et puis, je me suis perdu plusieurs fois ! Aujourd'hui, je sais que je suis capable de faire de grandes randonnées ; mon corps s'est habitué à l'exercice, à la marche en montagne. 


Au-delà de l'aventure personnelle, c'est bien sûr une aventure professionnelle. Pourquoi avez-vous choisi cette oeuvre? 

J'ai lu Lenz de Georg Büchner quand j'avais 15 ans. Büchner est une référence en matière de théâtre. Il est mort jeune, il avait à peine 24 ans. Il n'a écrit que trois pièces, mais elles ont révolutionné l'art théâtral. Sa pièce la plus célèbre Woyzeck est même reprise en opéra. 

Lenz n'est pas une pièce de théâtre, c'est une simple nouvelle. Un récit halluciné sur l'histoire d'un poète du XVIIIe siècle qui a réellement existé Jakob Lenz. Lenz était un grand poète, un ami de Goethe, mais il a fini par être banni de Weimar. Il est devenu fou et il est mort quand il avait une quarantaine d'années. [La nouvelle raconte son voyage depuis la Suisse jusque dans les Vosges, à Walderbach, où il est venu se réfugier auprès d'un pasteur, qui prit quelque temps soin de lui alors que ses crises de folie s'aggravaient, ndlr].
 
Büchner, l'auteur de la nouvelle a voulu se rendre lui-même sur les lieux parcourus par son personnage. Il est venu au col de Bussang et il y a écrit une grande lettre à ses parents pour décrire les lieux. Dans la nouvelle d'ailleurs, il a repris une grande partie de cette lettre. 


C'est étonnant cette mise en abyme : l'auteur parle d'un autre auteur et suit le même parcours que lui, et vous à votre tour vous suivez le parcours de l'auteur !

Oui, c'était grisant, inspirant ! Je n'ai jamais été aussi proche d'une oeuvre dans tout le reste de ma vie. Büchner a écrit en substance : "L'art véritable est celui qui reconstitue la nature telle qu'elle, en ne grimant rien". Et moi je marche dans ses pas.
 

Et les habitants de la vallée, comment ont-ils accueilli votre tournée ? 

On était bien loin de l'entre-soi qui existe dans les grandes salles. Chaque soir, c'étaient environ 90 personnes présentes. Cela crée une proximité entre moi, comédien, et les spectateurs.

Le public a un visage.

Le public a un visage.
Le public a un visage. © Jérémie Cuvillier / Supermouche/ FTV

Je vois les gens, ça crée un autre rapport à l'oralité. Ça donne du sens à ce qu'on fait, on se sent beaucoup plus utile. J'avais l'impression de m'adresser à chacun. Et à l'issue du spectacle, ils restaient tous pour le verre de l'amitié. 
 
Après chaque représentation, le verre de l'amitié.
Après chaque représentation, le verre de l'amitié. © Jérémie Cuvillier / Supermouche/ FTV

Dans les Vosges il y a une forte tradition des randonnées et comme partout ailleurs un peu de chauvinisme. Je venais leur parler de leur territoire ; je venais avec une envie de partage. Chaque jour, je prenais un temps de sieste pour pouvoir être pleinement présent avec eux les soirs. Et chaque soir, ils étaient là, à partager leurs histoires avec moi. J'étais comme une sorte d'éponge à absorber leurs récits.

C'est aussi pour cela que c'était important d'être là, en tant que directeur du Théâtre du Peuple. Il ne fallait pas que j'envoie un comédien. Il fallait que ce soit moi, personnellement qui l'assume comme un geste politique. Je voulais mouiller mon maillot pour que le Théâtre du Peuple rayonne. J'y crois vraiment. Je ne me force pas. 


Que retirez-vous de cette expérience ? 

Je n'ai jamais connu un territoire comme celui-là. Je n'ai jamais été aussi proche d'une oeuvre. Et une tournée comme celle-là, ça redonne foi en l'être humain. Pour ceux qui doutent, c'est un bel exemple, ça donne une vraie bouffée d'air frais. Et puis la montagne, ça efface toutes les origines sociales; en randonnée, on porte tous le même équipement. S'il ne fallait retenir qu'un seul mot, c'est "authentique". 
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