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TEMOIGNAGE - Victime d'un prêtre pédophile en Alsace : «il me demandait de me masturber et de lui raconter»

Cinquante ans après les faits, une femme victime témoigne des agressions sexuelles répétées dont elle a été victime pendant son adolescence. L'affaire est prescrite, l'auteur des agressions, un prêtre du Haut-Rhin, est décédé. Reste le besoin de se libérer, de libérer la parole des victimes.
Joséphine, chez elle. «Tout le quartier était au courant que je faisais une crise d'adolescence.»
Joséphine, chez elle. «Tout le quartier était au courant que je faisais une crise d'adolescence.» © document remis
Joséphine (*) avait entre 13 et 16 ans, à la fin des années 1960. Issue d'une famille aimante et affectueuse de ce village du Haut-Rhin, catholique croyante, pratiquante: une famille ordinaire. Joséphine était chargée de distribuer le bulletin paroissial. Ses parents l'encourageaient à voir le prêtre régulièrement, pensant à son bien-être et à son éducation.


«Il me parlait de masturbation, de sexe, je ne comprenais pas»

Ce dont ses parents ne pouvaient se douter, c'est que l'homme d'église profitait de son statut et de sa relation privilégiée pour abuser de la jeune fille. A de nombreuses reprises. Il n'y a jamais eu de pénétration. Mais des attouchements et une forme de harcèlement moral et sexuel. «Il me prenait sur ses genoux, me caressait, me touchait partout. Il me demandait d'aller à la maison prendre ma douche, de me masturber puis de venir lui raconter ce que ça me faisait comme effet. Il prétendait m'apprendre la vie.» 

Joséphine se décrit elle-même comme n'étant à l'époque encore qu'une enfant, naïve, très entourée et protégée. «Il me parlait de choses que je ne comprenais pas, de sexe, de masturbation. Je rentrais à a maison et je regardais dans le dictionnaire pour savoir ce que ça voulait dire. J'étais un peu tombée du rêve des peluches et des nounours... à ça...» 
Joséphine, chez elle. «Tout le quartier était au courant que je faisais une crise d'adolescence.»
Joséphine, chez elle. «Tout le quartier était au courant que je faisais une crise d'adolescence.» © document remis

Cette innocence lui a été volée. «Chaque fois qu'il pouvait me croiser, il le faisait. Il cherchait le contact. Il s'approchait de moi, il était en sueur.» Dégoûtée, elle parvenait souvent à se défaire de lui, à lui échapper. Mais son mal-être grandissait. Ne comprenant pas la situation, faute d'explications, les parents de Joséphine ne comprenaient pas son rejet croissant de l'église. 

«Quand elle m'a sentie perturbée, ma mère m'envoyait chez le curé. C'était surtout là que je ne voulais pas aller. Alors il y a eu de conflits terribles à la maison, parce qu'elle ne comprenait pas que je réagisse comme ça. C'est vrai, j'allais toujours rendre service à l'église, je distribuais le bulletin paroissial à tout le monde, les personnes âgées m'offraient des tablettes de chocolat. J'étais attendue partout, tout le monde me réclamait, donc ma mère ne comprenait pas mon refus.» Le prêtre aussi appelait souvent à la maison, usait de son influence pour la faire revenir au presbytère.


Spirale infernale

Malgré sa révulsion, difficile de lutter contre l'emprise psychologique du curé de la paroisse.  «Il me faisait me confesser. Il me disait que si je parlais de tout cela,  je brûlerai en enfer. Je faisais des cauchemars terribles, à cause des horreurs qu'il me racontait.» Joséphine devait faire pénitence pour les péchés de son confesseur. Elle devait prier pour son âme à lui, car, selon lui, c'était elle l'incarnation de satan, elle qui l’entraînait dans la perversion.

Incapable de se sortir de cette spirale infernale, incapable de parler:  «Je préférais mourir plutôt que d'en parler. Il me contrôlait complètement.» La jeune fille inquiète de plus en plus ses parents, qui multiplient les consultations pédopsychiatriques. Les séjours répétés en psychiatrie, à Colmar puis à Strasbourg : un traumatisme supplémentaire. Joséphine souhaitait mourir. Maintenue en vie par sonde, car elle refusait toute alimentation, les psychiatres pensaient qu'elle ne s'en sortirait pas.
Au baptême de la nièce de Joséphine. Juste à côté de son agresseur, elle ne parvient pas à croiser son regard.
Au baptême de la nièce de Joséphine. Juste à côté de son agresseur, elle ne parvient pas à croiser son regard. © document remis

Elle trouve néanmoins la force de vivre, en partie en voyant la détresse de ses parents. A 16 ans, elle quitte le domicile familial et le village, pour s'installer à Strasbourg. Malgré un dégoût puissant des hommes, elle parvient à fonder une famille. Mais ce n'est que 10 ans après son mariage, à l'approche de ses 40 ans, qu'elle parlera pour la première fois de ces attouchements, à son mari ainsi qu'à son père. Celui-ci n'est pas si surpris que cela. Alerté par les soucis psychologiques de sa fille, mais aussi par des rumeurs circulant dans la paroisse. Il semblerait que de nombreuses filles du village aient été victimes de l'individu. Le prêtre a exercé plus de 25 ans. Personne n'a brisé le silence. 


 

Pourquoi ce silence?

Joséphine continuait à croiser régulièrement son agresseur. «A chaque fois que je lui serrais la main, après je rentrais, je me lavais les mains plus de dix fois. Je ne supportais pas les mains moites sur moi.» Alors pourquoi un tel silence? «A l'époque, on n'en parlait pas.» Même les parents mis au courant par leurs enfants n'allaient pas voir la police, de peur des on-dit, de peur de l'influence de l'église dans la société. Le prêtre pouvait faire ou défaire une carrière, on ne s'opposait pas au curé. La parole d'enfants n'avait pas beaucoup de valeur, face à celle, respectée, de l'homme d'église.

Le prêtre a ainsi continué à exercer en toute quiétude. Il s'en est fallu de peu, d'une intervention du hasard, qu'il n'officie lors du mariage de Joséphine. Il est décédé il y a une dizaine d'années sans avoir jamais fait l'objet de la moindre enquête ou poursuite.
 
Joséphine s'était déjà confiée à monseigneur Grallet, l'ancien archevêque de Strasbourg, il y a deux ans, et avait trouvé une oreille attentive. Son successeur, monseigneur Ravel, a franchi un pas supplémentaire. Dans sa lettre pastorale de septembre 2018 il demandait pardon à toutes les victimes. Et c'est en écoutant l'un de ses discours que Joséphine a senti son mal-être remonter à la surface. Prise de violents vomissements, après plusieurs nuits d'insomnies, Joséphine décide de dévoiler son histoire. Afin de se libérer de ce poids. Et de permettre à d'autres victimes de se libérer. 

L'archevêque de Strasbourg estime à une trentaine le nombre de prêtres impliqués dans des affaires d'abus sexuels depuis 1948 dans le diocèse alsacien.
© Grégory Fraize

(*) le prénom a été changé, à la demande de la victime.
 
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