L'histoire du dimanche - En 1739, à Laon, le mariage annulé des époux de Beffroy ou les procès pour impuissance

Annuler un mariage pour cause d'impuissance, ça peut sembler irréaliste. Et pourtant... Aux XVIe et XVIIe siècles, les hommes accusés de ne pas pouvoir féconder leur épouse étaient invités à prouver leur virilité devant un tribunal. Malheur à ceux qui en étaient incapables.

En deux siècles, une quarantaine de mariages ont été annulés pour cause d'impuissance.
En deux siècles, une quarantaine de mariages ont été annulés pour cause d'impuissance. © Lancelot en prose, Gautier Map

Quand on se marie, c’est pour la vie. C’est en tout cas la conception que l’Église catholique a imposée pendant plusieurs siècles, conférant au mariage un caractère d’insolubilité. Jusqu’à l’apparition du divorce au lendemain de la Révolution française les époux étaient, une fois les vœux prononcés, liés à vie dans cette procédure irréversible... Ou presque. Quelques rares motifs pouvaient conduire à l’annulation du mariage : liens de parenté, âge insuffisant et impuissance.

La procréation, but premier du mariage

C’est ce que raconte l’histoire d’Adrien Charles de Beffroy et de Marie Catherine Cordien, qui se marient le 7 janvier 1739 à Laon. Après un an de vie commune, le couple se déchire. Elle, affirme que depuis leur union, son mari n’a jamais consommé le mariage et pour cette raison demande l’annulation de l’hymen. Lui, défend l’inverse et rétorque que sa femme se refuse régulièrement à ses avances. L’histoire peut sembler anecdotique, il n’en est rien car à l’époque, on ne badine pas avec le devoir conjugal.

"C’est en fait l’un des buts premiers du mariage, explique Antoine Follain, professeur d’histoire moderne à l’université de Strasbourg. Le couple marié se doit d’enfanter et si l’un des deux époux n’est pas en mesure de procréer, on considère qu’il a trompé sa partenaire en rompant son engagement." La fécondité constitue en effet l’un des quatre piliers du mariage catholique. Une base si solide, qu’en cas de refus ou d’incapacité à donner la vie, le seul recours demeure l’annulation. Comme une clause dans un contrat.

Le mariage se doit d'être consommé pour être valide.
Le mariage se doit d'être consommé pour être valide. © Giovanni Boccacio, Il Decameron

Les premières traces de dissolution remontent au XVIe siècle mais il y a fort à parier que ces procès en impuissance soient plus anciens, "en somme depuis que le mariage chrétien existe", suppose l’universitaire. "On pourrait imaginer que ces procédures restaient discrètes, souligne-t-il, mais au contraire, elles étaient fréquemment étalées sur la place publique." C’est d’ailleurs comme ça qu’elles ont traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. "Parfois elles ne font l’objet que d’une mention dans un document, parfois elles font beaucoup de bruit."

Souvent, la publicité de l’affaire est un levier pour les femmes qui, en exposant l’impuissance, supposée ou avérée, de leur mari exercent une pression sur lui.

Antoine Follain, professeur d'histoire moderne

Prouver sa capacité à enfanter

Le cas des époux de Langey en est un exemple particulièrement parlant, parce qu’il a défrayé la chronique de son époque. En 1659, trois ans après son mariage avec le marquis de Langey, Marie de Saint Simon l'accuse d’impuissance. La justice de l’époque se met en branle et entame la procédure habituelle : les deux époux font - séparément - l’objet d’une "visite", lors de laquelle on examine leurs organes génitaux. Parfois, ces examens suffisent à révéler une malformation ou une maladie quelconque et l’affaire est pliée. "À l'époque, l’état de la médecine ne permet que de constater des manifestations externes, on ne comprend encore rien à ce qui se passe à l’intérieur du corps humain", explique Antoine Follain.

Pour résoudre les litiges, on demandait aux époux de procéder à l'acte sexuel devant le congrès.
Pour résoudre les litiges, on demandait aux époux de procéder à l'acte sexuel devant le congrès. © Giovanni Boccacio, Il Decameron

Mais dans l’affaire Langey, tout est en ordre : le sexe du marquis paraît fonctionnel et sa femme semble avoir perdu sa virginité. Les choses auraient pu s’arrêter là si M. de Langey n'avait pas fanfaronné, insistant pour que le congrès soit convoqué. Cette exception française dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, avait pour but de trancher définitivement la question de l'impuissance. "Les époux se présentaient devant une douzaine de représentants des deux sexes : docteurs, chirurgiens et sages-femmes et on demandait au mari de procéder à l’acte sexuel, devant témoin, pour prouver sa capacité à procréer", raconte le professeur d'histoire.

Il faudrait qu’un homme fust merveilleusement résolu et mesme brutal s’il ne débandoit pas, au cas qu’il fust en état.

Vincent Tagereau, Discours sur l'impuissance de l'homme et de la femme

Bon, sans surprise, le marquis de Langey, aussi vigoureux puisse-t-il être, ne parvient pas à se livrer à l’acte sexuel devant le collège d’observateurs qui assiste à la scène et perd son procès. Le mariage est annulé, il rembourse la dot à son ex-femme et devient la risée d’une partie de ses contemporains. Son remariage quelques années plus tard dont naîtront six enfants ne suffira pas à rétablir sa réputation. Fin de l’histoire.

Prétexte au divorce avant l'heure

La plupart du temps, ce sont les femmes qui saisissent la justice pour demander une dissolution du mariage. Dans son ouvrage "Le tribunal de l’impuissance : virilité et défaillances conjugales dans l’ancienne France", qui fait désormais référence en la matière, Pierre Darmon ne recense que 5% de cas portant sur la stérilité féminine. L’un d’entre eux est décrit par Antoine Follain et Élise Eberlin dans un article universitaire consacré au sujet en milieu rural.

Bien sûr, la défaillance peut trouver son origine des deux côtés, mais elle est beaucoup plus facile à prouver chez l’homme que chez la femme.

Antoine Follain, professeur d'histoire moderne

Il s’agit de l’affaire opposant un certain Monsieur Lahure à sa femme. Après 27 ans de vie commune, il attaque cette dernière pour impuissance. La suite de l’histoire révèle - sans surprise - qu’en fait le mari s’adonnait depuis plusieurs années à une relation adultère avec une servante et cherchait délibérément un prétexte à l’annulation de son mariage.

Souvent, les procès pour impuissance cachaient des problèmes conjugaux plus importants.
Souvent, les procès pour impuissance cachaient des problèmes conjugaux plus importants. © Jean Marie Mixelle et Claude-Louis Desrais

Le caractère arbitraire de ces jugements en impuissance, très souvent au désavantage du mari déshonoré - interdit de remariage - offrait aux femmes de l’époque une occasion rêvée de se débarrasser d’un époux indésirable. "Plus les affaires se développaient, plus on comprenait ce qui se passait réellement : mariages forcés, violences conjugales ou intérêts financiers", détaille l'universitaire.

En attendant la Révolution

Le temps passant, on commence à réaliser que la pratique du congrès non seulement n’apporte pas de résultats satisfaisants, mais constitue "une pratique honteuse et obscène", explique l'universitaire. Elle disparaît donc en 1677, sans que soit remis en cause la nullité du mariage pour impuissance, qui lui survivra pendant plus d’un siècle. "À partir du XVIIIe, elle sera de moins en moins utilisée parce qu’on admet davantage l’éloignement des époux", conclut Antoine Follain. Jusqu’à l’apparition de la loi autorisant le divorce, le 30 août 1792.

Au final, les historiens qui se sont penchées sérieusement sur le sujet recensent une quarantaine de cas de procès pour impuissance, étalés sur plus de deux siècles. S'ils paraissent si absurdes aujourd'hui, c'est parce qu'ils dénotent d'une vision purement mécanique de l'acte sexuel, sans s'attacher à l'aspect psychologique. Mais aujourd'hui encore, la virilité demeure un concept délicat, voire tabou.

Un extrait des registres du greffe relatif à la cassation du mariage de Catherine Cordien et Adrien Charles Beffroy.
Un extrait des registres du greffe relatif à la cassation du mariage de Catherine Cordien et Adrien Charles Beffroy. © Archives départementales de l'Aisne, B2742

 

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