À Laon, au procès du meurtre de Caroline Pirson, la cour d'assises rend la justice en langue des signes

Depuis jeudi 12 novembre, le procès du meurtre de Caroline Pirson en 2016 se tient devant la cour d'assises de Laon dans l'Aisne. Un procès peu banal : comme le suspect et la victime, la majorité des témoins sont sourds ou malentendants. Des interprètes en langue des signes traduisent les débats.
Fanny Petit-Maillot est l'une des quatre interprètes professionnelles en langue des signes qui interviennent pour le procès du meurtre de Caroline Pirson devant la cour d'assises de Laon dans l'Aisne.
Fanny Petit-Maillot est l'une des quatre interprètes professionnelles en langue des signes qui interviennent pour le procès du meurtre de Caroline Pirson devant la cour d'assises de Laon dans l'Aisne. © G.Giraudeau/FTV
Dans la salle de la cour d'assises de Laon règne un calme inhabituel. Et ce n'est pas à cause de l'absence de public comme le veut la procédure sanitaire, mais de la configuration peu banale de l'affaire qui y est jugée. Depuis jeudi 12 novembre, Gérald Descamps comparait pour le meurtre de Caroline Pirson. La victime était malentendante. Le suspect est sourd et non appareillé. Comme la majorité des témoins convoqués. Ils sont une quinzaine à passer à la barre.

Quatre interprètes et une quinzaine de témoins sourds et malentendants

Quand l'un d'eux est appelé, l'une des quatre femmes assises à côté de l'avocat de la partie civile se lève et s'arrête quelques mètres plus loin, au pied de l'avocate générale. Elle tourne le dos à la cour et fait face au témoin. C'est là que les quatre interprètes en langue des signes mobilisées pour ce procès traduisent les questions de la cour au témoin et les propos du témoin à la cour. Un micro leur a été installé pour que toute la salle entende leurs mots. Quand le témoin ne signe pas, l'interprète signe pour l'accusé, afin qu'il suive le témoignage.

Il y a un vocabulaire judiciaire et juridique en LSF. Et si un mot n'existe pas en LSF, on utilise la périphrase.


Toutes les dix minutes, elles se relaient. Car signer un témoignage réclame beaucoup de concentration. "Ce qui fait qu'on est quatre, ce n'est pas tant qu'il y ait beaucoup de personnes sourdes au procès, explique Fanny Petit-Maillot, l'une des interprètes. C'est surtout la durée du procès et le nombre de personnes à traduire, quelle que soit la langue dans laquelle elles s'expriment. Et oui, c'est fatigant. Sur n'importe quelle intervention en LSF, dans des réunions ou des conférences, on travaille en binôme et on se relaie toutes les vingt minutes. Là, on a fait le choix de se relayer toutes les dix minutes pour ne pas arriver à un état de fatigue, pour que la traduction garde sa qualité, que nous, on soit dans nos capacités optimales de traduction parce que les enjeux sont quand même très importants".

Secret professionnel

Quand l'interprète a signé dix minutes, elle va alors se rasseoir au bout du rang qui leur est réservé tandis qu'une autre, à l'autre bout du banc, prend sa place. Celles qui restent assises portent un masque qu'elles enlèvent lorsqu'elles doivent signer : les expressions faciales sont un élément important dans la langue des signes.

Mais pas seulement : "On essaie d'avoir le plus d'éléments possibles avant le procès. Ça nous sert d'abord à saisir le contexte parce que, dans une traduction en LSF, le contexte est important, raconte Fanny Petit-Maillot. C'est important aussi de connaître les liens entre les différentes personnes. En LSF, chaque personne a un nom signé qui est en fait un surnom, un signe qui résume le nom. Moi, par exemple, mon nom Fanny Petit-Maillot en LSF, c'est le signe pour le mot "maillot". Donc on a besoin d'être capables de faire le rapprochement entre le nom d'un protagoniste à l'état civil et son nom signé utilisé par un témoin ou le prévenu. Ce sont des éléments qu'on doit avoir au préalable."

Tous ces éléments, Fanny Petit-Maillot et ses collègues ne peuvent les communiquer à quiconque. La profession est soumise à une déontologie et au secret professionnel. Les éléments récupérés pour les audiences resteront confidentiels même une fois le procès terminé.

Situation atypique pour les magistrats

Toutes sont en effet des interprètes professionnelles. L'une vient de Paris. Une autre de Metz. Les deux dernières, dont Fanny Petit-Maillot, viennent de Reims. Et la justice n'est qu'une petite partie de leur activité. "Pour le service d'interprète dont je fais partie à Reims, la justice est une part régulière de notre travail. À quatre interprètes à temps plein, on intervient une à deux fois par mois dans des procès, détaille cette quarantenaire. C'est 10% de notre activité. On intervient aussi dans les commissariats ou les gendarmeries quand une personne sourde veut porter plainte ou est impliquée dans un délit, victime ou auteure. On intervient aussi dans des dossiers de juges pour enfants ou de divorce."

Quand une question est posée au témoin, celui-ci ne regarde pas l'auteur de la question mais l'interprète. Une situation atypique qui ne permet pas les interactions directes entre la cour, les avocats et les témoins qui ont le droit, s'ils le souhaitent, de ne pas porter de masques à la barre. Et qui donne lieu à des échanges qui peuvent mettre mal à l'aise. Ainsi, un assesseur parle et est interrompu par le témoin sourd qui commence à répondre. L'assesseur le reprend : "attendez, écoutez moi".

Un vocabulaire juridique

Traduire les propos des uns et des autres rallonge la durée des débats. "Comme dans toute langue, il n'y a pas forcément un mot qui équivaut parfaitement à un autre mot dans l'autre langue, détaille Fanny Petit-Maillot. Parfois il y a aussi cette lacune-là en langue des signes. Mais il y a un vocabulaire judiciaire et juridique en LSF. Et si un mot n'existe pas en LSF, on utilise la périphrase."

C'est pourquoi le procès a été prévu sur cinq jours avec un verdict attendu mercredi 18 novembre.

L'ADN du suspect retrouvé sur les lieux

Caroline Pirson, âgée de 47 ans au moment de sa mort, a été assassinée dans la nuit du 30 au 31 décembre 2016. C'est son père qui avait découvert son corps dans son appartement de la résidence d'Artois rue Boileau à Saint-Quentin dans l'Aisne. Elle avait été mortellement frappée à la tête. Son compagnon avait été placé en garde à vue pendant 24 heures dès le lendemain. Mais il avait été relâché sans qu'aucune charge n'ait été retenue contre lui.

Les enquêteurs se sont rapidement orientés vers Gérald Descamps, aujourd'hui âgé de 50 ans. Son ADN avait été retrouvé sur les lieux du crime. Il avait été interpellé à son domicile de Saint-Quentin trois semaines après les faits. S'il avait admis connaître la victime avec laquelle il n'a aucun lien de parenté, il avait nié toute implication dans le meurtre de Caroline Pirson. Implication qu'il nie toujours aujourd'hui.

Gérald Descamps est poursuivi pour meurtre, vol et escroquerie. Il encourt une peine de 30 ans de prison. En détention préventive à Laon depuis janvier 2017, ce manutentionnaire de profession comparait détenu.

 
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