L'histoire du dimanche - Quand l'icône du music-hall Joséphine Baker fait salle comble au Carillon de Saint-Quentin un soir de mai 1934

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Écrit par Eline Erzilbengoa
L'artiste américaine Joséphine Baker sur scène en 1926.
L'artiste américaine Joséphine Baker sur scène en 1926. © Domaine public

Le 25 mai 1934, la chanteuse et danseuse de music-hall Joséphine Baker se produit à Saint-Quentin dans l'Aisne. Une représentation à guichets fermés qui a totalement renversé le public du Carillon, la plus grande salle de spectacle de la ville à l'époque.

"Il est plus que probable que Joséphine Baker marquera son passage à Saint-Quentin d'une pierre blanche", relate Le Grand écho de l'Aisne dans son édition du 30 mai 1934, seul document attestant de sa venue consultable aujourd'hui.

Le soir de ce vendredi 25 mai 1934, la salle du Carillon, qui avoisine les 2 000 places, est pleine à craquer. "Ils ont dû refuser du monde, ça c'est à peu près sûr, confirme Frédéric Pillet, historien et chargé d'études documentaires à la ville de Saint-Quentin. C'était pourtant la plus grande salle puisque les deux autres, le Casino et le Splendid, étaient entre 1 300 et 1 500 places."

Rien d'étonnant quand on connaît la renommée de Joséphine Baker à cette époque. L'artiste américaine se produit en France depuis 1925, d'abord dans la Revue nègre au Théâtre des Champs Elysées, puis au théâtre des Folies Bergère en 1927 et au Casino de Paris à partir de 1930.

C'est cette même année qu'elle enregistre également son plus grand succès, la chanson : J'ai deux amours, en référence à sa ville d'adoption Paris. Une chanson qu'elle interprétera à Saint-Quentin parmi ses autres titres : Voulez-vous de la canne à sucre, Dis-moi Joséphine ou encore La petite Tonkinoise.

Les plus grandes vedettes se produisent au Carillon

Ce passage à Saint-Quentin, s'inscrit dans le cadre de sa tournée avec son orchestre, les "16 Baker Boys Jazz". La scène du Carillon accueille depuis son ouverture en 1920 de grandes vedettes. "Son propriétaire à l'époque était Gaston Deprez, c'était un Saint-Quentinois d'origine qui s'est lancé dans le monde du spectacle. Il était notamment propriétaire et exploitant du Cirque d'Hiver à Paris qui était un haut lieu du music-hall et du spectacle. Dans les années 30, on aura Chevalier. Un peu plus tard, on aura Trénet. Mistinguett va venir, toutes les grandes affiches parisiennes passent à un moment ou un autre au Carillon", éclaire Frédéric Pillet. 

Lors de cette représentation de Joséphine Baker, le public saint-quentinois goûte au jazz des fameux "Baker Boys", "un des meilleurs, si ce n'est le meilleur entendu à Saint-Quentin", selon Le Grand écho de l'Aisne. "La plupart de ces morceaux étaient pure musique américaine qui parfois nous déconcerte", poursuit l'hebdomadaire.

À cette époque, des représentations similaires existaient déjà. "En 1927, il y avait Jean Barr et Molly qui se revendiquent comme étant des danseurs exotiques jazz band. C'est le moment où apparaissent les premiers orchestres de jazz avec des mélanges de différentes influences. Joséphine Baker c'est un peu l'apothéose", souligne Frédéric Pillet.

Joséphine Baker, renversante

D'autant que l'artiste, aussi charismatique qu'engagée, insuffle un vent de liberté à chacune de ses représentations. "Joséphine Baker, comme diseuse, chanteuse, danseuse et même comme chef d'orchestre fut magnifique, raconte le journaliste du Grand écho de l'Aisne. Nous ne parlerons pas de ses somptueux déshabillés faits pour mettre en valeur l'esthétique et la souplesse de son corps, mais sa voix claire, pure, cristalline, avec un mélange de ce léger zozotement, de ce gazouillis d'oiseau propres à toutes nos créoles, charma le public, aussi fut-elle vivement applaudie dans ses différentes transformations et auditions."

"C'est quelqu'un qui a marqué les esprits par sa liberté vestimentaire et sa drôlerie, abonde Frédéric Pillet. Il y a plus de liberté et ce sont des spectacles qui s'ouvrent à un public plus populaire. On quitte le domaine des cabarets parisiens pour les grandes salles de province."

"L'exutoire de la semaine"

À Saint-Quentin les trois plus grandes salles, le Carillon, le Casino et le Splendid proposent des soirées de music-hall et des projections de films ainsi que d'autres plus petites salles de quartier. "On est avant l'ère de la télévision, et la plupart du temps, ces salles étaient ouvertes le jeudi, le samedi et le dimanche. C'était vraiment l'exutoire de la semaine, décrit Frédéric Pillet. Saint-Quentin est une ville ouvrière où les gens s'engouffraient dans les cinémas de quartier à 1 ou 2 francs ou dans les salles de spectacles comme le Carillon où vous pouvez avoir des spectacles qui coûtent 10, 12 ou 14 francs, c'est-à-dire l'équivalent parfois de deux à trois journées de salaire d'un ouvrier."

Dans les années 30, le public n'assiste pas qu'à une seule projection. Hormis l'orchestre et le spectacle du soir, un dessin animé est souvent projeté accompagné d'un documentaire et des actualités du jour. Les spectateurs peuvent aussi se restaurer sur place, le Casino disposant par exemple d'un café, d'une buvette au rez-de-chaussée et un bar à l'étage. "Joséphine Baker, c'était un peu plus particulier parce qu'il n'y avait qu'elle, on ne produisait pas de film ce soir-là. Mais quand c'est un mélange de films et de music-hall, une soirée peut durer plus de 4 heures", assure l'historien. 

Une grande salle de spectacle jusque dans les années 70

En 1934, après la venue de Joséphine Baker, Gaston Deprez fait faillite. "Il était en train de transformer le Cirque d'Hiver à Paris pour un autre spectacle, cette fois pour Mistinguett et à la fin de l'année 1934, il a dû vendre ses établissements dont le Carillon, relate Frédéric Pillet. Charles Leclerc et Jean Garcelon, qui avaient créé un cinéma sur la place de l'hôtel de ville en 1924 et qui s'étaient associés en 1930 avec Gaston Deprez pour l'exploitation du Carillon, deviennent ainsi les propriétaires de l'établissement. 

Jusque dans les années 70, il accueille les plus grandes vedettes nationales et internationales. En 1977, la grande salle; qui servait de cinéma et de salle de spectacle, est transformée en multiplexe de 6 plus petites salles. 

Aujourd'hui, il reste du bâtiment sa façade art déco restaurée en 2018. Le rez-de-chaussée a été divisé en magasins. "C'est peu lisible, mais il reste des vestiges comme la salle de projection par exemple", révèle l'historien de la ville. Et le souvenir du passage d'une personnalité d'exception, grande militante des droits de l'homme et première femme noire à entrer au Panthéon le 30 novembre prochain.

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