Sortie du film Tirailleurs avec Omar Sy : les Sénégalais dans l'enfer du Chemin des Dames dans l'Aisne

Si le film qui sort ce mercredi 4 janvier ne localise pas précisément l'histoire de ces tirailleurs. L'évocation du destin des soldats issus des colonies françaises autour de l'année 1917 est intimement lié à celui des troupes coloniales engagées en masse lors de la grande offensive du Chemin des Dames dans l'Aisne.

C'est presque un regret pour Franck Viltart, historien et chef du service "mémoire" au conseil départemental de l'Aisne. "Le Chemin des Dames n'a toujours pas eu son grand film, cela aurait été l'occasion". Pourtant, le film Tirailleurs, qui sort en salle ce mercredi 4 janvier, n'associe pas directement l'Aisne à son scénario. Son champ de bataille du Chemin des Dames et son offensive du 16 avril 1917 auraient pu illustrer parfaitement l'engagement des soldats issus des colonies françaises dans la Première Guerre mondiale. 

C'est là, entre Soissons et Reims, sur un front de 30 kilomètres que les troupes recrutées en Afrique ont connu un de leurs principaux engagements durant la Grande Guerre. Un engagement massif : deux corps d'armées coloniaux ont été sollicités pour l'offensive "Nivelle" du 16 avril 1917. À cette occasion, 16 000 tirailleurs ont été engagés parmi le million de soldats français qui tiennent ce secteur du front.

En première ligne

Les tirailleurs sont engagés en unités combattantes, tous sont en première ligne. Ils comptent donc logiquement parmi les premières victimes de cette offensive sanglante et aux résultats limités. "Ils sont tous dans la première vague d'assaut. C'est la première fois qu'on les emploie dans l'Aisne. Ils ont déjà combattu un peu, mais en emploi aussi massif, c'est la première fois", raconte Franck Viltart.

Ces hommes sont notamment au combat dans les secteurs d'Hurtebise et de la caverne du dragon, ainsi qu'à l'autre bout du champ de bataille, vers Vauxaillon et Laffaux. "C'est une hécatombe autour de la caverne du dragon", confie l'historien.

Dès le premier jour, les coloniaux déplorent 1 400 morts. On dénombrera 6 000 à 7 000 tués selon les chiffres au terme de l'offensive. "Des pertes équivalentes à toutes les troupes de première ligne, cela tient aussi à leur position", indique Franck Viltart qui raconte aussi que ces soldats montaient souvent à l'assaut étourdis par l'alcool. "Ils étaient alcoolisés d'après les témoignages des Allemands qui le voyaient tout de suite".

Au final, 45% des tirailleurs engagés dans la bataille sont tués ou mis hors de combat. Leur taux de pertes estimé est équivalent à celui des fantassins métropolitains.

L'expression de "tirailleurs sénégalais" constitue d'ailleurs un terme générique qui englobe en fait l'ensemble des combattants issus des colonies françaises. En réalité, ces hommes provenaient de toute l'Afrique occidentale française : Burkina Faso, Mali, Niger, etc. Des hommes recrutés parfois directement par la force, mais aussi par la négociation. "La plupart du temps, c'est une négociation. L'administration française connaissait chaque ethnie. Elle négocie avec les chefs administratifs locaux et religieux pour ponctionner des hommes, mais il n'y avait quasiment pas de compensation", explique Franck Viltart.

"Relativement bien traités"

"Ils étaient cloisonnés, il y avait des cultures très différentes et la plupart ne savaient ni lire ni écrire", poursuit l'historien. Et si l'on excepte les raisons mêmes de leur présence, "ils étaient relativement bien traités" et touchaient d'ailleurs une solde, selon l'historien du département. Une somme toutefois "pas équivalente" à celle des soldats métropolitains. Leur traitement cependant pouvait sembler plus favorable que celui des soldats noirs de l'armée américaine : "Il y avait une camaraderie".

L'engagement de ces troupes venues d'Afrique dans les combats a été largement organisé. Les tirailleurs sont déjà mobilisés avant l'offensive du Chemin des Dames dans la Somme et à Verdun. Mais en 1917, le besoin en hommes se fait de plus en plus pressant dans un pays rendu exsangue par plus de deux années de guerre. "La France était saignée à blanc. En 1914-1915, le recrutement était beaucoup plus faible", indique Franck Viltart.

Une intégration préparée

Alors, on compte beaucoup sur ces hommes pour rompre enfin le front et obtenir la fameuse percée qui doit mettre fin à la guerre. Leur présence fait d'ailleurs l'objet d'une communication officielle. Le 2 avril 1917, le président de la République, Raymond Poincaré, accompagné du général Mangin, le promoteur de la "force noire", les passe en revue juste avant l'offensive à Fismes dans la Marne.

"C'est vraiment assumé. On avait préparé de longue date leur intégration", raconte Franck Viltart. Notamment dans des camps d'hivernage dans le sud de la France où 40 000 hommes passent ainsi l'hiver 1916-1917.

Cette préparation ne les mettra pas suffisamment à l'abri. Les tirailleurs sont victimes de difficultés d'acclimatation ou de maladies. Ils sont durement éprouvés lors de l'offensive du Chemin des Dames. "Avant l'expérience du 16 avril, on pensait qu'ils tiendraient", la réalité a été plus complexe.

L'année suivante, les troupes issues d'Afrique seront de nouveau au cœur de la bataille. En 1918, les tirailleurs sauvent Reims de l'offensive allemande. Puis, on les retrouve dans l'Aisne, engagés en force lors de la grande offensive du 18 juillet 1918 entre Villers-Côtterets et Soissons. Cette fameuse "offensive Mangin" sonne le début de la retraite pour les Allemands. "En 1918, ils sont déjà beaucoup plus aguerris. Les conditions étaient différentes. C'était l'été et puis les Allemands étaient déjà plus éprouvés", analyse Franck Viltard. La "force noire" conjuguée à l'action des soldats américains contribue à inverser le cours de la guerre. Les tirailleurs participeront bientôt à la libération du département de l'Aisne.

En 2007, à l'occasion des 90 ans de l'offensive du Chemin des Dames, Constellation de la douleur, une œuvre de Christian Lapie en bois brut calciné a été élevée juste à côté de la Caverne du Dragon pour leur rendre hommage.

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