Témoignages : retraites, RSA, immigration... La "France profonde" fait le bilan de la campagne présidentielle 2022

Pour Ma France 2022, à l’approche du premier tour de l’élection présidentielle ce dimanche 10 avril, nous sommes retournés 48 heures à la rencontre des habitants de la Thiérache, dans le nord de l’Aisne, pour prendre le pouls de cette "France profonde".

"C’est la fin", commence la chanson. Les derniers jours des idéaux. Les élus de demain, bientôt choisis par le terrain. La petite musique sonne peut-être à l’oreille de Daniel, qui sifflote joyeusement en traversant la place centrale de Guise. 

C’est par cette petite ville ouvrière de l’ouest de la Thiérache, arrosée de flocons de neige ce matin-là, que nous engageons nos rencontres, un mois après une première immersion (ensoleillée) dans ce territoire rural.

Nos regards se sont croisés, Daniel s’approche. "Salut camarade ! Non je déconne. Que voulez-vous savoir jeune homme ?", demande-t-il avec entrain. Nous l’invitons à dresser le bilan de la campagne présidentielle qui s’achève.

"Elle est vachement triste cette campagne, estime Daniel. Il n’y a pas grand monde qui propose grand chose." Alors qu’il pensait s’abstenir, l’émergence d’un thème l’a tout de même décidé à voter : le report de l’âge légal de la retraite.

Je ne pensais pas voter mais, ce qui m’a fait changer d’avis, c’est le fait que Macron a parlé de la retraite à 65 ans. Je trouve ça horrible !

Daniel

À 57 ans, cet opérateur d’hygiène confie que "le corps change, on va moins vite". Il s’inquiète de voir "beaucoup de gens (qui) meurent avant 60 ans d’anévrisme ou de cancer".

Selon la statistique publique, les Français continuent de vivre plus longtemps, mais l’espérance de vie en bonne santé est en-dessous de la moyenne européenne et les Hauts-de-France en-dessous de la moyenne nationale. Daniel voudrait au moins maintenir l’âge légal à 62 ans : "Y’a que Mélenchon qui propose 60 ans, mais lui, c’est un doux rêveur."

À Guise, Jean-Luc Mélenchon avait récolté 18% des suffrages au premier tour de 2017, devant Emmanuel Macron (16,4%) mais loin derrière Marine Le Pen, à 38,6%. Une candidate qui semble inspirer Daniel pour ce nouveau scrutin.

Je trouve que Marine Le Pen a changé. Elle est moins agressive au niveau des étrangers, alors que Zemmour en fait un peu trop. Pourquoi pas la première femme française à la présidence ? Enfin moi, je suis un peu social… Au niveau de l’immigration, il est trop tard maintenant, faut savoir accepter les gens qui sont là. Il faut pas qu’il y ait de haine, ça sert à rien.

Daniel

Pour d’autres, Marine reste d’abord la fille de Jean-Marie. "C’est toujours la même chose : l’insécurité, les méchants arabes et les gentils Français", se désole Clément, 41 ans.

Après un BTS et des emplois "dans le médical et l’Éducation nationale", "un coup dur" a fait descendre Clément "en bas de l’échelle". Originaire de Saint-Quentin et issu d’un milieu militant "où l’on exhibait fièrement ses croyances politiques", il s’est installé en Thiérache et peine à s’intégrer.

Difficile de se faire des amis ici quand on ne boit pas. Les gens m’appellent « la science ». Je leur dis « arrêtez, les arabes vous ne les voyez qu’à la télé ! » J’ai beaucoup de discours sur les assistés aussi, alors que je suis au RSA. « Oui mais toi tu essayes de t’en sortir ! Et puis les Restos du cœur, tout ça… » Moi, je suis jamais allé aux Restos du cœur, je mange des pâtes. Heureusement, il y a d’autres choses qui font qu’on peut s’attacher à eux. Ils sont chaleureux, accueillants, prêts à tendre la main assez facilement. Ici les gens n’ont pas inventé l’eau chaude, mais ils le savent et ils s’en foutent.

Clément

Clément s’apprête à passer le permis poids lourd (il a trouvé un employeur) pour enfin sortir d’une longue période de RSA. Le revenu de solidarité active, 550 € pour une personne seule sans ressources, a justement été l’un des sujets débattus dans la campagne, des candidats proposant de le conditionner à un certain nombre d’heures d’activité.

"À force de se faire traiter d’assisté", Clément y serait favorable : "Ils m’auraient donné 20 heures à faire par semaine, ça m’aurait fait du bien d’avoir du lien social et j’aurais eu un peu moins honte d’être au RSA, l’impression d’un peu moins voler mon argent."

Une campagne pour rien ?

Quelques thèmes et candidats ont marqué les esprits. Mais à quel point ce temps électoral a-t-il permis de débattre, réfléchir et construire des convictions politiques éclairées ? Sur une trentaine de rencontres, l’immense majorité des Thiérachiens croisés ont affirmé que leur intention de vote n’a jamais varié. La campagne a souvent suscité désintérêt, déception ou défiance.

Toujours à Guise, Océane et sa grand-mère Fabienne nous assurent qu’elles vont voter, mais pas sur la base d’une réflexion récente et personnelle. "Faut voter, on vote, toujours pareil", dit simplement Fabienne. "Je vote tout le temps, je vais écouter le beau-père, il suit tout ça, il en parle plutôt avec son fils, mais il va me dire", raconte Océane. 

Nous avons retrouvé Michael et Christian, ouvriers de l’aciérie d’Anor. Eux ont bien suivi la campagne personnellement, même si c’était "de loin", au 20h ou sur les chaînes d’info en soirée.

Ont-ils évolué dans leur choix ? "Non, répond Michael. Les autres (candidats) m’ont encore plus déçu." Pas le vôtre ? "Un peu moins mais ils sont tous pareil, balaie-t-il. La place doit être bonne." Son collègue abonde. Christian ne sait toujours pas pour qui voter. Il n’a pas obtenu les réponses qu’il attendait.

Les candidats sont loin de la réalité du peuple, de la France profonde. Y’en a pas un qui m’a vraiment attiré par un truc pour ma région. Et puis, à chaque présidentielle, c’est la même : on vous promet plein de choses. Mais on sait très bien qu’à la fin c’est le budget qui gère les décisions. Donc la campagne n’a rien apporté dans mon choix final, je suis toujours aussi hésitant.

Christian

Comme nos habitants de Guise, les deux ouvriers évoquent spontanément le travail et la retraite. "65 ans, c’est n’importe quoi, un âge ne veut rien dire, selon Christian. Je serais à la présidence, c’est plutôt sur les annuités que je travaillerais. Moi j’ai déjà 42 ans d’activité et je ne peux pas partir, c’est nul comme système." "Sans oublier qu’on va augmenter les heures dans la journée, y’en a un qui l’a dit", ajoute Michael. 

Alors que "la période électorale n’est pas favorable pour que les industriels s’engagent dans des investissements", les deux hommes se préoccupent du soutien aux petites et jeunes entreprises comme la leur, pour relancer à terme la consommation et toute l’économie.

On a des aides locales mais rien qui vienne d’en haut. On parle d’énergie : ici, on en consomme beaucoup, on est une jeune entreprise qui redémarre, pourquoi on n’aide pas ? Au lieu d’avoir des gens au RSA qu’on oblige à travailler, on pourrait créer des emplois durables. Quelqu’un qui se fait un SMIC, 1200 euros, forcément il va dépenser plus qu’à 550. Est-ce qu’il y a vraiment un candidat qui a parlé de ça ?

Christian

S’il y a bien une chose qui a évolué dans la campagne électorale entre nos deux visites en Thiérache, ce sont les sondages : Emmanuel Macron a perdu un peu de son avance sur Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon est monté à la troisième place, tandis qu’Éric Zemmour s’est effondré autour de 10% d’intentions de vote.

Nous avions constaté les indices d’une percée du candidat Reconquête! en Thiérache, plusieurs électeurs traditionnellement lepénistes nous ayant confié leur envie de changer de crèmerie. Alors nous sommes retournés à la rencontre de l’un d’entre eux.

Dans le village de La Bouteille, nous toquons à la porte de Vincent. Le routier nous accueille, vapoteuse à la main. Dans la cuisine, son Rottweiler s’agite quelques minutes derrière une petite barrière de sécurité. Nous expliquons pourquoi nous revenons et lui demandons ses intentions pour dimanche.

"Je reste sur ma position, répond Vincent. Zemmour a baissé mais bon... On attendra les élections. S’il n’est pas au second tour, ça va pas m’empêcher de vivre. Et puis j’irai voter si c’est Le Pen, sinon j’irai voter blanc." La priorité de Vincent reste d’"arrêter d’accueillir toute la misère du monde", parce qu’"on en a déjà assez en France".

Les sondages, les informations qu’on a à la télé... Ça me paraît faussé. Ça décourage beaucoup de monde qui n’ira encore pas voter à cause de ça. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que monsieur Macron soit en tête, c’est tiré par les cheveux. Surtout avec les affaires qui viennent encore de sortir. McKinsey : à quoi ça sert d’élire un président, des ministres, 500 députés, si on les paye pour faire le travail et eux à côté ils reprennent des cabinets d’experts ?!

Vincent

Il y a un mois à Saint-Michel, une commune à l’Est de la Thiérache, nous avions rencontré un autre électeur zemmouriste sur un terrain de boules. Aujourd’hui, la météo n’est pas clémente et, de toute façon, l’intéressé est au travail. Alors ce sont Suzanne et Bruno, jeunes retraités à la tête du club de pétanque de Saint-Michel, qui nous accueillent gentiment, pour une partie de politique à domicile.

Suzanne suit peu la politique mais vote pour Marine Le Pen "à chaque fois qu’elle se présente", parce qu’elle est "claire et nette sur ce qu’elle dit" et pour "essayer une femme". Pour Bruno, ce sera sans doute Eric Zemmour. "Il nous fera reculer dans les années 60", disait-il au début de l’échange en feignant la critique, avant d’admettre plus tard que c’est bien en lui qu’il voit "un président qui aide son peuple, avec la tête sur les épaules, réaliste, pas un rond de cuir de la présidentielle qui veut juste pour le gros bateau pour dire moi je l’ai et toi tu l’as pas".

Je vote toujours, parce que c’est le seul droit qu’on me donne, c’est là qu’on a besoin de nous.

Bruno

Avec Marine Le Pen, "ils ne s’entendent pas mais ce sont les mêmes", estime le retraité, qui reproche toutefois à la présidente du RN d’avoir été "parfois contradictoire" et se souvient amèrement du débat d’entre-deux tours de 2017 : "Macron avait une marionnette devant lui, je croyais qu’elle allait le torpiller et non, c’est moi qui ai été torpillé. Elle cherchait ses mots. Ça n’aurait pas été pareil avec Zemmour."

Il faut dire que Bruno "adore les débats télévisés", parce que "ça se bataille un peu, on apprend des choses et c’est surtout pour voir comment ils réagissent quand on leur met des vérités sous le nez". Il a suivi la campagne tous les jours sur les chaînes d’info et YouTube. D’une confrontation Mélenchon/Zemmour, il a conclu que le second avait "calmé" le premier. Sur Valérie Pécresse, il a observé que "beaucoup lui ont cassé du sucre sur le dos" mais pas (là encore) le "très courtois" Eric Zemmour. Il estime que Yannick Jadot "est trop écologiste" et que Fabien Roussel n’a pas le talent télévisuel de Georges Marchais. Pas de commentaire, en revanche, sur la courte campagne d’Emmanuel Macron : "Il a fait trop de mal aux Français."

Le quinquennat qu’on vient de passer, pardon mais on s’en rappellera de celui-là ! Monsieur Macron est bien gentil avec certains et méchant avec les autres. C’est une personne qui n’a pas sa place. Il est trop jeune, déjà d’une ! Hollande avait du charisme, mais quand on arrive à traiter les gens qu’on gouverne de « sans dents »… Macron, « tu traverses la rue… », il a dit quelque chose de mal, ce qui est dit est dit. Peut-être qu’il aurait pu être un bon président, mais on n’est pas tous riches hein…

Bruno

Au-delà du spectacle et des polémiques, quelles préoccupations expliquent le vote du couple ? Pour Suzanne : l’immigration et le pouvoir d’achat. Pour Bruno : la sécurité, l’autorité, les jeunes et les retraités.

"Il y a des quartiers à Paris et Marseille où on ne rentre pas, s’émeut Bruno. Vous élevez un enfant comme il faut, il va au collège ou dans un lycée professionnel, deux mois après il se drogue et on sait comment ça finit. Avec les candidats qui veulent créer des logements, ce sera pas à Paris où ils sont déjà les uns par dessus les autres, ce sera à la campagne, chez nous, et on va aussi ramasser des mauvaises gens."

Bruno regrette par ailleurs que les parents n’aient "plus le droit d’éduquer leurs enfants comme ils veulent" au risque d’être visés par "une plainte". Une fois bien éduqués, les jeunes devraient bénéficier de "logements" et de "structures" pour "qu’ils fassent leurs études tranquilles, pas pris à la gorge le 10 ou le 11 du mois" comme "ces étudiants qui galèrent et qu’on voit dans les reportages à la télé". La société a besoin "de tout, d’ouvriers, d’intellectuels, de médecins : faut les chercher et les aider, il y en a qui ont la tête pour ça mais pas les moyens". Enfin, Bruno réclame davantage d’aides pour les actifs et retraités qui en ont besoin, mais uniquement dans la limite du possible.

Si vous n’êtes pas au RSA et que vous ne gagnez pas assez bien votre vie, il vous reste deux fois rien. La retraite, moi j’ai 900 euros, on se prive de tout, les vacances qu’on a fait c’était une semaine sur les plages du Nord… mais on n’est pas les plus malheureux. Il y a des personnes qui sont pour la classe ouvrière et qui demandent beaucoup trop, ça peut pas se faire, les patrons vont rigoler et puis on est déjà bien endetté avec le Covid. Donc il faut dire aux gens : vous aurez tant par mois, le minimum, comme ça vous pourrez acheter ceci ou cela. C’est ce qui fait l’économie !

Bruno

Au terme d’une heure de discussion, il est temps de quitter nos hôtes. Bruno nous remercie : "C’est bien de venir voir les gens, on est un peu les oubliés."

D’une table à l’autre

Direction Vervins, la sous-préfecture de Thiérache. En 2017, Emmanuel Macron y était un peu moins bas, à 20,8% des suffrages, derrière Marine Le Pen à 33,5%. Ici aussi, un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté. Mais les profils sociaux et politiques semblent plus variés.

Nous le vérifions à l’occasion d’un événement populaire : un marché couvert et nocturne de produits locaux - avec choucroute, champagne et accordéon - organisé chaque premier vendredi du mois. Dans les allées, une petite fille gigote dans les bras de sa maman. Gentiment, cette dernière parvient à nous répondre en quelques phrases. Marie est la première à nous parler spontanément d’une toute autre préoccupation, le climat.

La préoccupation climatique n’a pas été très mise en avant, à part par Jadot, c’est un peu dommage. C’est passé un peu au second plan avec l’Ukraine. C’est important aussi, voter pour quelqu’un qui fera le job au niveau international, ça redistribue un peu les cartes… Mais j’ai prêté un peu moins attention à la campagne, je ne sais pas si elle a vraiment influencé mon vote, parce que j’avais déjà mon idée.

Marie

Nous croisons un ancien médecin, retraité, qui porte le masque. Pierre semble plutôt déçu de la campagne : "Il n’y a pas de meetings, pas grand chose de sérieux, tout le monde rase gratis, le président qui revient dans l’arène avec une conférence de presse un peu bizarre de 4 heures..." Il a recherché le texte du projet d’Emmanuel Macron sur l’Éducation nationale et valide l’idée de valoriser les enseignants qui assureraient des activités supplémentaires : "Il n’y a aucune raison de rémunérer tout le corps enseignant à l’ancienneté ou au point d’indice."

Pierre finit par nous dire qu’il a participé à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017. Il est prêt à repartir pour un tour, malgré quelques "points noirs".

En 2017, c’était quelque chose de nouveau, un mec plutôt disruptif ! Là, je suis plus nuancé. Les retraites, pourquoi est-il est allé se perdre là-dedans ? Les gilets jaunes, c’est vraiment la technocratie qui n’a rien vu venir. Enfin bon, le Covid a quand même été bien traité. Le président est venu à Guise pour le Pacte pour la Thiérache, seule perspective importante pour le territoire depuis 40 ans qu’on est là. Et quand je vois ce qui se présente à côté…

Pierre

Derrière le retraité, nous saluons Nicolas. Ce grand gaillard à la langue bien pendue tient l’hôtel-restaurant où nous dormirons ce soir et vend au marché quelques petits plats à emporter. "Personnellement, je vote Macron, parce que je suis de droite", lance-t-il. Il avait déjà voté ainsi en 2017 et se veut reconnaissant pour les aides accordées durant les confinements. "C’est comme un ami qui te prête des sous et tu luis rends la pareille, explique-t-il. Pour moi, la vie est belle, je n’ai pas d’attentes. Tu crois que tout le monde vote pour l’intérêt général ?"

Nicolas est favorable à la retraite à 65 ans. "Ça fait longtemps que ça devrait exister !, développe-t-il. Si les Hollandais, les Allemands, tous le font, c’est qu’il y a une raison. On vit de plus en plus vieux. Ceux qui veulent mettre à 60 ans, ok, mais va falloir trouver le financement, faire payer l’école, la médecine..." Il estime aussi que certains Français comprennent mal les politiques et les enjeux de société.

Même Monsieur Hollande, je ne l’appréciais pas, mais bon… Ils sont au gouvernement, deux mois après, on dit qu’ils sont nuls. Attends, tu ne fais pas de la magie quand tu fais la politique, faut du temps ! Et qu’est-ce que tu vois à la télé aux infos ? Les jeunes maghrébins qui ont pété les abri-bus. Si on montrait moins les quartiers sensibles, il y aurait moins de lepénistes. 

Nicolas

Au fond de la salle, nous abordons deux couples attablés. Les yeux de Stéphane, chef d’entreprise d’espaces verts, commencent à briller. "Même la bouteille a augmenté !", lance-t-il avec humour pour évoquer la préoccupation du pouvoir d’achat. Sa compagne, Delphine, est sa salariée. À leurs côtés, Régine et Nicolas (un autre, qui "adore (son) prénom"), sont retraités.

Ont-ils choisi pour qui ils voteront dimanche ? "Je le sais depuis 20 ans et rien n’a changé", répond Stéphane. "Ouais... À peu près...", hésite Nicolas. Il s’inquiète de l’abstention : "Ce qui m’embête, c’est que les gens se disent que c’est déjà fait. C’est pas vrai. C’est pas truqué, sinon après on ne fait plus rien ! C’est le vote, c’est tout. Si il repasse (Emmanuel Macron, ndlr), c’est à cause des personnes qui n’auront pas voté."

"Faut que ça change, de président déjà, penser aux ouvriers...", avance Delphine. "Et aux patrons !, ajoute Stéphane. C’est bien beau d’augmenter le SMIC, mais les charges ne baissent pas pour autant." Le couple s’accorde sur une cible : les immigrés. "On leur donne tous les droits", s’agace Delphine. "Je veux bien qu’on accueille les gens, mais combien y’en a qui rentrent par jour ?, demande Stéphane. C’est énorme ! Faut arrêter de donner de l’argent aussi facilement." Nicolas, plus taiseux, embraye : "Qu’ils trient un peu toutes les personnes qui rentrent. Celui qui travaille et se comporte bien, on en a besoin, mais bon..." Sa femme, plus discrète encore, préfère changer de sujet : "Qu’ils augmentent les retraites aussi. Je suis en retraite depuis septembre, mon mari depuis deux ans, et ça ne bouge pas."

À nous de nous mettre à table. Nous dégustons la choucroute garnie proposée par le rugby club de Vervins. Toujours au son de l’accordéon de Martine Appert et de la voix de Sylvain Bouc, qui poursuivent leur concert dans le brouhaha et la quasi-indifférence générale. Qu’importe, ils prennent certainement du plaisir à pratiquer leur art et contribuent à cette ambiance populaire aussi désuète que charmante.

Avant de partir, nous trinquons avec deux téléspectatrices de France 3, bientôt rejointes par deux autres Thiérachiens. Nous répondons à leurs questions avant de les amener à parler d’elles. L’une était policière à Versailles avant de s’épanouir ici, à la campagne. Un autre nous dit son bonheur de jardiner et de contempler la nature. Mais lorsque nous abordons la politique, tous dénoncent des "actes qui ne suivent pas", des "gens qui ne pensent pas au petit peuple", qui "parlent de milliards comme nous on parle de 10 euros". Et nous replongeons dans un monde où tout va mal.

Premier extrait de leur conversation, à propos des "assistés" :

- Les gens sont feignants. On travaille pour avoir un salaire et eux, sans rien faire, l’État leur donne des sous, c’est pas logique. Même les Restos du cœur, ils donnent à manger et tout alors qu’il y en a qui ont de l’argent quand même ! Ils devraient contrôler.

- Ceux qui sont dans le besoin, ils n’y vont pas aux Restos du cœur, ils ont leur fierté ! On en a ras-le-bol du social ! Y’a du boulot ! Ceux qui font rien, on leur donne tout. Nous on travaille, on nous prend tout.

- On est obligé de calculer pour y arriver, alors que si on compare nos factures, je suis sûr qu’on est à moins... J’ai une amie prof, elle vivait seule avec son gamin, elle a demandé une aide, on lui a dit « Mais vous travaillez Madame ! ». Celui d’à côté, il avait plus qu’elle, sans travailler.

- Même le chômage, ils vont pas s’emmerder à travailler alors qu’ils gagnent comme un salaire...

Second extrait, cette fois concernant les immigrés :

- Les Ukrainiens, on les prend, c’est normal. Mais est-ce qu’ils vont partir ? On est déjà dans la cata…

- Mais non ils repartiront pas ! Qu’est-ce qu’ils montrent à la télé ? Les femmes et les enfants, pour que les gens aient pitié.

- Si on avait la guerre ici, on irait peut-être en Ukraine…

- Oui… Bon, un moment d’accord, mais après faut mettre quelqu’un qui les renvoie…

- Ah mais ils repartiront pas ! Faut mettre Marine !

- Oh mais y a pas que Marine !

- Nous : Vous ne nous avez pas parlé de tout ça tout à l’heure quand vous nous racontiez votre quotidien. Il n’y a pas d’immigrés ici. Pourquoi maintenant vous vous focalisez là-dessus ?

- C’est vrai ce qu’il dit, c’est pas encore arrivé chez nous…

- Mais tu payes quand même ! Tu vas travailler, tu prends ta voiture tu payes, on te retire tant parce que tu as travaillé... Les migrants, on leur donne sans avoir travaillé.

La discussion se terminera sur la peur du grand remplacement, désormais solidement ancrée dans les esprits d’une partie de la population.

Ces (autres) idées qui font presque l’unanimité

La nuit est passée. Le soleil est revenu. Nous évoluons dans le centre-ville de Vervins, près de la station-essence affichant les plus faibles tarifs du département. Un petit miracle pour les automobilistes, qui s’explique par la remise gouvernementale et, selon le directeur, un gros stock de carburant acheté quand les cours étaient plus bas.

Nous rencontrons Barbara, installée depuis 4 ans à Vervins pour suivre son mari, qui a pris un emploi stable... Au Pôle emploi de la ville. Bénéficiaire d’une pension d’invalidité, elle ne travaille plus et n’a "jamais répondu à une annonce", "rien d’intéressant". Nous évoquons notre soirée. Elle rit : "Ah c’est violent hein ? Moi, ça me fait marrer, je les mange. Du coup, je suis exclue aussi... Mais à la fin de l’année, je me casse en Bretagne ! Ahah" Barbara est contre la fermeture des frontières et tout ce qui va avec : "On est en France, mais on est dans le monde, tous citoyens du monde. On est plus fort à plusieurs."

Nous lui soumettons trois priorités dégagées par la grande consultation Ma France 2022, forte de son million de votants.

D’abord, la réduction des privilèges des élus (indemnités, cumul, retraite, justice). "La justice, c’est la même pour tout le monde", approuve Barbara. Pour le reste, elle va plus loin en appelant à une démocratie plus directe : "Les élus servent à quelque chose, mais faut arrêter les frais, on ne peut pas être gouverné que par des élites, ce sont les individus qui font la société."

Ensuite, la santé (moyens pour l’hôpital et régulation de l’installation des médecins dans les territoires). "J’ai des soucis et je n’ai plus de médecin généraliste, ils refusent, on est obligé de faire 50 kilomètres ou de ne plus se soigner", raconte Barbara. Elle voudrait que les jeunes médecins, "pour une première année", fassent "leurs armes dans des lieux pas vraiment prévus".

Enfin, le pouvoir d’achat (contrôle des prix, salaires, retraites). Elle ne croit pas à la régulation des prix, parce que "les coûts de fabrication sont de plus en plus chers". En revanche, Barbara estime que "la main d’œuvre qui fabrique et consomme a droit d’être payée un peu plus". Elle prône une augmentation générale des salaires (pas que le SMIC) et une stricte égalité femmes-hommes : "J’ai travaillé dans la RH en banque, au même moment, une jeune fille qui a terminé son BTS a été recrutée à 200 euros de moins qu’un gars qui a fini ses études au même niveau..."

Barbara espérait pouvoir voter pour Christiane Taubira. Dimanche, elle choisira probablement un bulletin Emmanuel Macron, par défaut : "Marine Le Pen prend vraiment beaucoup de terrain, donc je pense qu’il faut encore un vote contre. Tant pis." Un vote utile de gauche, que Jean-Luc Mélenchon espère lui aussi capter. D’ailleurs Barbara a déjà voté pour lui, "un grand orateur" qui "défendrait l’intérêt général". Mais elle n’est pas à l’aise avec sa façon de s’exprimer et sa politique internationale.

À la sortie d’une boucherie-charcuterie, nous rencontrons Jean, qui votera aussi pour Emmanuel Macron. Mais lui, par conviction, comme en 2017. "Si ça avait été Xavier Bertrand, j’aurais voté pour lui", précise le retraité de la fonction publique. Il a trouvé Valérie Pécresse "assez décevante dans les débats à la télé", "à l’image de Marine Le Pen en 2017", dont il craint d’ailleurs qu’elle soit "plus forte" cette fois : "Si la confrontation se confirme et qu’elle ne fait pas la même erreur au débat, ça va être dur, serré."

Le retraité est heureux d’évoquer l’élection. "Ce n’est pas une campagne normale, regrette-t-il. J’aurais aimé que ce soit plus vivant, une confrontation Macron/Zemmour, des réunions locales… Vous êtes les premiers à m’en parler !" Dans l’échange, la crainte de l’étranger finit par poindre. "Mon père me disait il y a 50 ans : tu verras, il y a la guerre d’Algérie, on va partir, mais dans quelques temps, ils viendront nous fiche sur la figure, raconte Jean. On n’en est pas là, mais le Maghreb est assez envahissant chez nous. Ce qu’il y a, c’est qu’il faut être ami avec eux, faut pas les avoir dans le nez. Vous discutez et au bout d’un moment, vous vous dites qu’on peut vivre ensemble."

Ces réflexions mises à part, Jean approuve globalement les résultats de Ma France 2022.

"Il n’y a pas de raison que les ministres touchent une retraite à vie, les présidents une voiture avec chauffeur... Ce sont des gens comme nous", estime le retraité.

Il dénonce le règne de la rentabilité à l’hôpital ("ils ferment des lits, les directeurs ont des primes si ça tourne bien, ce n’est pas comme ça qu’on soigne les gens") et voudrait que les jeunes médecins soient "incités" (pas obligés) à travailler à la campagne, comme avec la maison de santé ouverte à Vervins (il assure, contrairement à Barbara, qu’il y a des médecins et même une garde le weekend à l’hôpital).

Enfin, il souligne qu’il n’a eu "que 1% d’augmentation de retraite en 4 ans" pour considérer que "c’est un peu léger" mais surtout penser aux non-cadres qui touchent moins que lui. Jean pense cependant qu’il est "difficile d’intervenir sur les prix, c’est la loi de l’offre et de la demande".

La Thiérache, dernier acte. En fin de matinée, dans un bar du centre-ville, nous nous incrustons à la table de deux couples de trentenaires. Sans pression. Enfin si, un demi chacun. Sauf pour Marvin qui préfère les spiritueux. "Regardez on boit du whisky à 11h, la France va mal !", dit-il avec autodérision.

Nous répétons les résultats de notre consultation, que Marvin approuve : "Les élus cotisent pas plus que nous en fait, déjà qu’ils payent rien pendant 5 ans..." ; "Quand tu arrives dans une ville les médecins te disent qu’il prennent plus de nouveaux, bah prends-moi et je ne serai plus nouveau !" ; "Tout est trop cher, le salaire n’augmente pas, donc si ils augmentent des trucs il faut en baisser d’autres !"

Son voisin ponctue le discours de quelques sentences : "Tout va de travers, on s’enfonce" ; "En France, tu vis pas, tu survis." Marvin embraye : "Même à Koh Lanta tu es mieux, tu as la mer bleue."

L’humour des désabusés ? C’est plus compliqué. Marvin a suivi la campagne "à fond" (BFM, Hanouna, réseaux sociaux) et il l’a aimée. "Ils se sont donnés cette année", salue-t-il en direction des candidats. Mais pour lui, "c’est intéressant et décevant en même temps, parce qu’un soir tu te dis ‘chapeau le bonhomme’ et le lendemain, c’est pas le même, il dit tout l’inverse".

Marvin ne vote pas. "Même pas blanc". Entre les salaires trop faibles, les retraites de misère, la nostalgie du franc et l’incohérence de la politique migratoire (il évoque une petite fille "fin heureuse d’aller à l’école" pendant 9 mois jusqu’à ce qu’un arrêté d’expulsion sous 5 jours ne tombe sur sa famille) et les SDF qu’il n’oppose pas aux immigrés ("si tu aides les gens d’ici comme tu aides ceux qui arrivent, bah tout le monde est le bienvenu !") : il ne manque pas de revendications. Mais il méprise la classe politique.

Moi, je ne vote pas. C’est du grand n’importe quoi. On prend le moins pire maintenant !  Hollande par exemple, il représentait la France, il savait même pas placer deux mots d’anglais, c’est la honte ! Ils se crêpent tous le chignon avec leurs programmes à la con et y’en a pas un qui a tenu tout ce qu’il a dit. Malheureusement, si Zemmour ou Le Pen passaient, ils feraient ce qu’ils disent et ce serait le grand malheur de la France, parce qu’ils ont des idées un peu bizarres.

Marvin

Autour de la table, seule Ophélie compte vraiment se rendre aux urnes dimanche. "J’ai toujours voté depuis mes 18 ans", souligne-t-elle. Mais la campagne la fait hésiter sur son choix : "Au début, c’était Macron, c’est bon... Et là, quand on suit tout ça, tu vois du bien, et le lendemain tu te dis ‘ah oui mais nan’, donc je ne sais même pas pour qui je vais voter."

"Si on me forçait à voter, je pense que je voterais Macron", avance Marvin, avant de se reprendre : "Ou non ! J’aime bien Mélenchon." Ophélie va dans son sens : "Mélenchon, il a gagné un peu quand même..." Marvin en rajoute. "Moi, même y’a 5 ans, j’adore Mélenchon ! Il fait des bons meetings et tout, mais je pense qu’il se fait trop oublier, parce qu’il est là depuis longtemps."

En 2017, l’abstention au premier tour avait atteint 23,3% à Vervins, un peu au-dessus de la moyenne nationale (22,2%). Pour ce que cela vaut, durant ces 48 heures, alors que les sondages nationaux laissent présager d’une abstention record (proche de 30%), soulignons que la quasi-totalité des Thiérachiens rencontrés ont assuré qu'ils iraient voter. "Oubliés", peut-être. Mais déterminés à participer au scrutin suprême de la Ve République.