Témoignages. Dans "le trou du cul du monde", emploi, sécurité et pouvoir d'achat sont les priorités de la présidentielle 2022

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Écrit par Mickaël Guiho

Dans le cadre du dispositif "Ma France 2022", nous avons passé 48 heures en Thiérache, au nord-est de l'Aisne, territoire aussi patrimonial que désoeuvré, à la rencontre d'anonymes qui témoignent de leur quotidien et de leurs préoccupations pour l'élection présidentielle.

Michel est aussi radieux que le soleil de printemps. Retraité, il profite des beaux jours pour réveiller son jardin. Sa femme, qui tenait l’un des trois cafés-restaurants de la commune - il n’y en a plus aucun - le rejoint. Nous sommes à Mondrepuis, aux confins de l’Aisne, du Nord et de la Belgique. Ce pays, c’est la Thiérache. Et pour le décrire, l’ancien facteur n’y va pas par quatre chemins : "C’est le trou du cul du monde !", ose-t-il en souriant.

Il peut y faire bon vivre. On s’y balade en forêt et à travers des champs encore bordés de haies. On y admire l’abbaye de Saint-Michel, les petites églises fortifiées, le familistère de Guise. Entre deux friteries, on peut y déguster le cidre et le maroilles produits localement. Et l’on y discute facilement avec des inconnus, fidèles à la réputation des gens du nord. 

Mais accordons à Michel que c’est un trou : aucune grande ville à moins d’une heure de route, 4 fois moins d’habitants au kilomètre carré que la moyenne des Hauts-de-France, plus vieux, moins diplômés et 24% sous le seuil de pauvreté (davantage encore dans les villes de Vervins et Hirson).

Un trou depuis lequel on peut tout à fait suivre la politique. Et participer. Dans un mois, même s’il estime qu’il "y a pas mal à revoir" sur le pouvoir d’achat (sa facture de gaz a doublé en un an), Michel votera pour Emmanuel Macron, qui a "beaucoup plus d’expérience". "Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, je ne dis pas que je n’ai pas des idées comme eux, mais est-ce qu’ils feraient mieux ?, demande le retraité. Je ne les vois pas capables de gouverner le pays."

"Le personnage", avant les idées. C’est ainsi aussi, "au feeling", que votera une commerçante rencontrée à Vervins. Elle préfère rester anonyme lorsqu’elle confie son admiration nostalgique pour Nicolas Sarkozy. "Il a peut-être fait des choses qui m’ont nui, mais je l’aimais bien", assume-t-elle, sans désigner son héros de substitution pour 2022… si ce n’est qu’il ne s’agit pas d’une femme.

Macron et… le duel Le Pen / Zemmour

Au premier tour de la présidentielle 2017, les Thiérachiens n’avaient placé Emmanuel Macron qu’à la deuxième, troisième, voire quatrième place, selon les communes. Le Rassemblement national était en tête, ainsi qu’aux législatives. 5 ans plus tard, en une trentaine de rencontres approfondies, trois noms reviennent : celui du président, Marine Le Pen et Éric Zemmour.

Dans le village de La Bouteille, un couple et son trentenaire de fils apparaissent à travers la vapeur de leurs cigarettes électroniques. Ils observent un entrepreneur chassant la mousse de leur toiture. Le père, cariste, dit suivre l’actualité à la radio et sur les réseaux sociaux, même si "eux aussi sont censurés" selon sa femme. "On n’en serait pas là en Ukraine si on n’avait pas fait rentrer les pays de l’Est dans l’Europe", analyse-t-il. "Sur le covid, on a été mené en bateau pour pas grand chose", lance-t-il encore.

Il votera Zemmour, parce que "qui ne tente rien n’a rien". Sa femme développe : "On avait toujours voté pour Marine. Elle a de bonnes idées, mais si elle se retrouve au second tour avec l’autre branleur, c’est mort ! Les gens voteront pas pour une Le Pen, ils sont tellement cons qu’ils s’allieront avec Macron."

Même choix pour Thierry, routier de 57 ans, qui nous répond en pleine partie de pétanque à Saint-Michel, l’un des plus forts taux de pauvreté de la région. Après 21 ans de lepénisme, il reproche à Marine Le Pen d’avoir changé d’avis sur l’euro et les retraites. Son souhait ? Une meilleure redistribution des richesses, entre Français : "Regardez la misère que Macron a fait aux gens, il rend les impôts aux riches, tape sur les retraités, il n’a rien fait pour les sans-abris… et puis à côté on va donner des millions un peu partout, aux étrangers…"

Dans le centre-ville d’Hirson, une commerçante plaide pour "limiter les augmentations de prix" et surtout "revoir le SMIC" car, pour elle et son mari, "les fins de mois sont difficiles". Électrice de Marine Le Pen en 2017, elle dénonce toujours d’hypothétiques assistés profiteurs, "ceux qui ne travaillent pas et gagnent plus, la plupart du temps parce qu’ils ont des enfants". Mais elle s’abstiendra cette fois-ci : "Macron n’a pas eu de chance non plus."

Le Rassemblement national perd donc des électeurs au profit d’Eric Zemmour ou de l’abstention. Mais la fuite n’est pas totale.

Dans le bourg d’Origny-en-Thiérache, nous rencontrons deux jeunes retraités, ancien militaire et handicapée. "Moi j’étais sur Zemmour mais… il a eu des propos racistes", marmonne Jean-Marie, gêné. "Ce sera Le Pen, sûre et certaine !", tranche Virginie. "Rien qu’en les entendant parler, on les voit, ceux qui racontent des conneries", poursuit-elle dans un éclat de rires. 

Ludovic, gilet jaune de Vervins, confie que Zemmour lui "fait peur" : "S’il s’attaque vraiment aux étrangers, comment ça va se passer ? Ça va finir en guerre aussi ?"

Les fantasmes de l’immigration

Ludovic vit du RSA. Nous le croisons sur un pont. Toujours mieux qu’en dessous. "Je touche 600 euros, c’est pas une vie", regrette ce père séparé, qui s’estime délaissé : "On sait aider les mamans, pas les papas. J’ai voulu  travailler à la ferme mais il faut une voiture. J’ai voulu monter une recyclerie, mais on ne vous prête même pas un local, la banque vous demande ‘Vous avez 10.000 euros ?’ Non je les ai pas."

Alors Ludovic a identifié des bouc-émissaires : d’autres bénéficiaires du RSA, qui "fraudent" ; et surtout "les immigrants", qu’on "aide un peu trop", à part les Ukrainiens qui ont "vraiment" la guerre dans leur pays et "ne resteront pas".

Autre fantasme : l’insécurité. Agressions et cambriolages préoccupent les Thiérachiens qui votent pour l’extrême-droite. Ils les associent aux cités des grandes villes et à l’immigration.

"Ici, tu peux sortir à n’importe quelle heure sans te faire agresser, mais ça arrivera un jour si on ne fait rien", prophétise un homme. Effrayée par "les grandes villes", une femme va plus loin : "Ceux qui mettent les paniers sur la tête et qui marchent avec là… c’est quoi ? Ça arrive par bus hein ! Et c’est les vols, les agressions…" Des propos susceptibles de tomber sous le coup de la loi, rapportés ici pour témoigner d’une réalité sociale.

"On a plus peur de ce qu’on ne connaît pas que de ce qu’on connaît", analyse Abel, 84 ans, ex-adjoint à la culture à Hirson, rencontré au hasard d’une balade. Avec ironie, l’ancien professeur tente de rassurer les xénophobes sur l’arrivée d’affreux immigrés en Thiérache : "Ils vont là où il y a du travail, ils ne sont pas cons non plus."

L’immigration est quasi-inexistante dans ce territoire. "Je suis surpris de voir le vote FN ici", glisse un quinquagénaire francilien, croisé à Vervins. Qu’est-il venu faire dans les parages ? Il s’est entiché d’une Vervinoise, en témoigne le bouquet de fleurs dans sa main. Un peu d’amour dans ce monde de brutes.

Trouver la voie du désenclavement

La xénophobie et la rancoeur se nourrissent probablement de l’isolement et du déclassement social. Sans en tirer les mêmes conclusions politiques, plusieurs Thiérachiens en témoignent : ils doivent vivre avec moins que les autres. 

Le TGV, H&M, Domino’s, Uber Eats… Du "vu à la télé". La Thiérache ne connaît rien de tout cela. Les commerces et les services publics sont rares ou fermés. Il n’y a pas d’autoroute et, malgré le maintien de petites gares, seulement une poignée de TER aux heures de pointe, quelques cars en journée.

À Hirson, la plus grande ville, une habitante nous explique qu’il n’y a de bus que pour les scolaires et le marché. "C’est encore pire dans les petits villages, développe Catherine. Si on n’a pas de voiture, on ne peut pas se déplacer, compliqué même d’aller faire ses courses vu qu’il n’y a pas grand chose en centre-ville. Pour s’acheter des vêtements, il faut aller à Saint-Quentin, Laon ou Charleville-Mézières, à une heure de route."

Pour fluidifier le quotidien et dynamiser l’économie locale, les routes numériques ont été dopées : la Thiérache est fibrée. Mais pour que ça roule, beaucoup attendent maintenant la rénovation en deux fois deux voies de la route nationale 2, principal axe traversant vertical. Certains villages pourraient être contournés par la nouvelle route.

Après des décennies d’atermoiements, l’État s'est engagé. Une consultation publique préalable est en cours, jusqu'au 25 mars. "Ils viennent tous passer des vacances ici, mais qui fait des infrastructures pour déboucher tout ça ?", s’impatiente une entrepreneuse. "On a des camions qui nous frôlent, on a la campagne mais aussi toutes les nuisances", se désole des riveraines de la nationale.

Ces dames ne font pas pour autant le lien entre ce projet et l’élection présidentielle. Mais leurs préoccupations pour le scrutin peuvent être reliées à cet enclavement : "la sécurité", le manque de travail "pour les jeunes" et le pouvoir d’achat. La flambée du prix de l’essence revient dans énormément de conversations. "On est obligé d’avoir une voiture et c’est compliqué, confie l’une de nos trois habitantes. L’alimentation aussi, même dans les communes où les gens font le jardin pour arrondir les fins de mois, quand vous faites les courses, les pauvres retraités, ils ont de plus en plus de mal à s’en sortir."

La guerre en Ukraine est aussi régulièrement évoquée. Certains disent leur crainte de "se prendre une bombe sur la tête". Mais pour nos trois habitantes de Thiernu, "il ne faut pas tout camoufler parce qu’il y a la guerre : on veut débattre de la vie de tous les jours et qu’on nous écoute !" Deux combats pour la démocratie, finalement.

La valeur (du) travail

Avec le pouvoir d’achat, c’est le travail qui préoccupe le plus de Thiérachiens rencontrés : emploi, rémunération et temps de travail.

Christian, Picard depuis sa naissance il y a 59 ans, est ouvrier depuis 37 ans dans une aciérie d’Anor. Il y croisait 300 salariés à la belle époque. Ils ne sont plus que 8. C’est déjà bien, car l’entreprise a été liquidée en 2019. Elle s’est réveillée sous l’impulsion des collectivités locales, soucieuses de sauvegarder le savoir-faire. Elles ont racheté les machines et trouvé deux repreneurs. D’autres entreprises sont annoncées sur le site, transformé en zone d’activités.

Deux recrues viennent d’arriver. Les garçons ne sont pas qualifiés, mais qu’importe. "Les jeunes ici sont tellement motivés, dès qu’on recrute, ils sont contents, ça va très vite", explique Christian, d’une voix posée.

Il a le visage humble et sage. Ou fatigué. "Physiquement, quand vous arrivez à 60 ans, vous êtes bien usé", admet-il sans se plaindre. "On a encore un retraité d’ici qui est décédé à 66 ans, nous indique un autre ouvrier, Mickaël. 42 ans de boutique, il a profité 5 ou 6 ans de sa retraite, et à côté de ça on a un paquet de jeunes qui vont pas avoir de travail… même s’il y en a aussi qui veulent plus trop travailler non plus."

La veille, les deux travailleurs ont appris à la télévision que le président-candidat proposait de "travailler plus longtemps". "Faudrait que le petit pépère Macron vienne une journée ici, voir au moins ce que c’est qu’une journée de travail, tacle Mickaël. Après 40-42 ans, on a quand même le droit de se reposer. Et plus de temps la semaine ? Nous, on fait quoi à côté ? On devient des vaches à lait. Bons à produire, c’est tout."

"Le grand sujet, c’est le pouvoir d’achat", poursuit l’ouvrier de 42 ans. "Le litre de gasoil à 2 euros, ça commence à piquer", ajoute Christian. Nous leur soumettons la promesse de Valérie Pécresse : +3% de salaires cet été, 10% sur le quinquennat. "En commençant par le sien ?", balaie Mickaël. "Il faut plutôt baisser les taxes, pour les gens, les entreprises, pour tout", avance-t-il, tout en dénonçant "les patrons qui veulent faire toujours plus de bénéfices et délocalisent".

Christian appuie : "Il faut des installations d’entreprises, Toyota y arrive bien en France alors que Renault fabrique à l’étranger !" Il attend lui aussi le dédoublement de la nationale 2 : "Les investisseurs regardent s’il y a une autoroute, un accès rapide à la région, des voies ferrées. Aujourd’hui, ferroviaire comme routier, il faut trois heures pour aller à Paris, c’est un gros frein pour l’économie."

Les deux hommes voteront le mois prochain. Pour qui ? "J’ai une vague idée", sourit Mickaël, mystérieux. "Je ne sais pas bien, hésite Christian. Quelqu’un qui ferait bouger la région aurait plus mes faveurs. Déjà qu’ils viennent sur le territoire voir ce qui se fait. Mais entre ce qu’on entend avant et ce qui se passe après, c’est pas souvent cohérent…"

En novembre dernier, Emmanuel Macron est venu signer à Guise l’acte 2 du Pacte Sambre-Avesnois-Thiérache. Trois nouvelles années de subventions et de coordination des acteurs nationaux et locaux, pour dynamiser le territoire. Certains élus témoignent d’un réel progrès, d’une écoute nouvelle à Paris. Mais les populations rencontrées ne semblent pas au courant. Ce n’est pas vraiment dans leur radar.

A quelques minutes au sud d’Anor, nous revenons à Mondrepuis pour visiter un autre site industriel liquidé, une manufacture, qui n’a cette fois pas été sauvée. Aujourd’hui, raser ce bâtiment sur trois niveaux et 3000 mètres carrés au sol coûterait trop cher à la municipalité, qui a un autre projet : profiter du Pacte pour obtenir les moyens de racheter une partie des locaux, tout en recherchant un acquéreur pour le reste.

"Je cherche depuis un an un bâtiment économique pour mes bureaux et le stockage", raconte Arnaud, potentiel acheteur, impressionné tout de même par la taille du bien. Les affaires de ce couvreur de 37 ans tournent bien (il a plutôt du mal à trouver des candidats à l’embauche), mais le chef d’entreprise confirme que la Thiérache est "un peu un désert économique".

Le manque d’usines et d’activité ne le pousse pas à un vote contestataire. "L’économie, la finance, la politique… c’est pas facile, observe Arnaud. Je ne voudrais pas être à leur place, je ne leur en veux pas." Estimant que "c’est aussi aux régions" d’agir et déprimé par l’actualité, il s’est un peu déconnecté de la campagne. La dernière information qu’il ait entendue, c’est l’abandon de Christiane Taubira. Il n’est pas encore sûr de son choix, aimerait "qu’ils mélangent tous leurs bonnes idées" et conclut que son choix sera "un contre-choix, parce qu’il n’y en a pas".

"Les mecs n’ont pas de cohésion et ne font pas avancer les choses", peste l’architecte à ses côtés. Julie n’est "ni pour l’un, ni pour l’autre", mais elle votera, par défaut. "Taper sur la gueule de Macron, ce serait facile, mais personne ne voudrait de sa position", estime-t-elle. Menant sa barque de libérale qui "sait qu’on n’aura pas de retraite", Julie votera "pour que ce soit le moins pire possible pour les bases". Fille d’agriculteurs, elle confie sa froide colère : "Ce sont ces gens-là qui nourrissent le peuple, ils n’ont rien et on ne fait rien pour eux."

Un peu de sang neuf

En centre-ville de Vervins, nous mangeons un kebab sur un banc public. La seule alternative possible eut été un restaurant étoilé. Grand écart de cette sous-préfecture où cohabitent petits notables et classes populaires, villas historiques et logements défraichis, sous l’œil curieux de quelques nouveaux habitants.

"J’ai été surpris de lire que la population commençait à augmenter à Vervins, on sent quand même un petit frémissement par rapport à ce qu’on voit en dehors de la ville ou à Hirson", observe notre Francilien néo-picard au bouquet de fleurs. "Ça ne se mélange pas", regrette toutefois Isabelle, venue de Paris pour son ami également. Elle s’implique déjà dans la vie locale, à travers un groupe de bénévoles qui vient de reprendre le cinéma de la commune pour y proposer une programmation éclectique. Tenter la mixité par la culture.

Alors que nous engloutissons nos délicieuses frites, une femme engage la conversation. Toute habillée de jean, blouson de cuir noir cousu par elle-même, elle prétend, avec une gouaille coluchienne, que "le patron qui gère le travail" l’a virée parce qu’elle était diabétique. "Ah c’est calme… mais y’a pas de boulot", glisse-t-elle dans son confus monologue. A 59 ans, cette native de Vervins est locataire, vit du RSA et "plain(t) les jeunes".

Quelques instants plus tard à Vervins, un homme passe avec une poussette et cinq enfants. Martial a le look d’un fan de Johnny Hallyday et la voix douce d'un gentil papa poule. Il indique vivre des aides publiques : 1500 euros de RSA, CAF et veuvage. "J’ai trouvé une fleur pour maman", lui dit sa fille. Sa compagne est décédée il y a moins de trois ans. "Je gère mon budget et papa est toujours là, explique-t-il. Pour l’école, la maison, les courses, les repas, le bain… Quand ils seront grands, je pourrai reprendre une activité."

C’est en pensant à ses enfants que Martial votera à la présidentielle. "Déjà l’extrême-droite ne passera pas, pas à s’inquiéter ahah, de toute façon je ne suis pas pour l’extrême droite, ni pour la gauche", commence-t-il. Il reproche à Emmanuel Macron d’avoir été "blessant" et de n’avoir pas tenu toutes ses promesses. Quel sera son critère de choix principal ? "Le climat, répond le papa. Ah oui… Je voudrais qu’un bon président passe, sache faire la part des choses envers les Français, la reconnaissance des travailleurs-cultivateurs, le travail, l’énergie, la pollution…"

Malgré les difficultés économiques et les tentations nationalistes, "les gens sont beaucoup plus sympas qu’à Paris et je peux faire de la guitare à fond sans déranger les voisins", se réjouit pour le moment Clément, 22 ans, ancien Francilien. Il a suivi ses parents qui viennent de reprendre la maison picarde de ses grands-parents.

Il monte dans la voiture de son auto-école, à Vervins, commune de 2000 âmes. "J’ai fait un BTS maintenance industrielle, normalement ça embauche pas mal, mais il faut que j’ai le permis pour avoir plus de chances", explique le jeune homme. "J’adore habiter là mais c’est compliqué pour les jeunes, nuance le moniteur, Arnaud. On n’a pas de grosses industries, c’est que des métiers locaux, maçon, coiffeur... J’ai beaucoup de jeunes qui sont obligés de partir à Lille, Amiens ou Reims pour étudier et beaucoup ne reviennent pas."

"J’aimerais bouger sur une grosse ville", concède Julio, 22 ans, vendeur dans un petit commerce d’Hirson. Il dit pourtant être engagé pour sa commune, tente de faire parler d’Hirson et de ses commerces sur les réseaux sociaux. Mais "on perd de plus en plus d’habitants, il y a beaucoup de personnes âgées", constate-t-il.

Pour sa première présidentielle, il ne votera pas pour Emmanuel Macron : "Il n’a pas eu de chance, mais je pense qu’il faut changer et avoir un président qui écoute les jeunes, fasse beaucoup de choses pour eux, pour tout ce qui est local, pour le bio…" À l’inverse, Nicolas, 22 ans également, magasinier-vendeur à Hirson lui aussi, pourrait choisir la continuité : "Zemmour et Le Pen me font plus peur."

Peu loquace, le jeu homme laisse transparaître son refus du misérabilisme : "Il n’y a rien pour étudier, il y a moins de boulot que dans les grandes villes, mais dans la vie, quand on veut on peut." Il vit à Saint-Michel, la commune de Thiérache à la moins bonne réputation. "Les gens n’aiment pas trop, les jeunes et tout ça… mais c’est plus calme maintenant, assure Nicolas. Il y a une pharmacie, un médecin, un City parc, le terrain de boules : on a tout !"

C’est précisément sur ce terrain de boules que nous nous trouvons pour cette ultime rencontre. Avec Thierry, le zemmouriste dont nous parlions plus tôt. Les deux hommes s’entendent bien. Ils jouissent de la vie à leur manière. Sans se plaindre. Plutôt accueillants (nous les interrompons tout de même en pleine partie !). Ils ont fait leur trou mais ne diraient pas non à un peu de lumière.