REPORTAGE. "Ça fait longtemps que j'ai décroché" : en milieu rural, les citoyens sont lassés de la présidentielle

Dans le cadre de notre opération Ma France 2022, nous retournons à Ferrière-la-Grande, dans le Val de Sambre. Les candidats à la présidentielle y sont durement jugés pour leur manque de propositions concrètes, notamment sur la thématique de l’emploi.

Un boucher, une boulangerie, un opticien, des cafés, des restaurants, une Poste, un fleuriste, plusieurs médecins... Dans le Nord, la petite ville de Ferrière-la-Grande résiste encore et toujours à la désertification. Le dynamisme et la qualité de services de cette commune de 5292 habitants font des envieux dans les alentours. Les habitants et la municipalité se démènent pour garder leur qualité de vie. 

Apprentissage, circuits locaux : Ferrière-la-Grande joue collectif

Priscillia Bruet-Haouat est propriétaire, dans la commune, d'un petit diner à l'américaine, qui sert des plats fait maison sous le regard des posters de pin-up et des photos d'Elvis Presley. "On emploie 5 personnes, et les commerçants locaux, on essaie de les faire travailler le plus possible, pour que ça reste dans la région. C'est vraiment très important, ça permet de les garder, de les préserver ! Il y a nos thés, le pain qu'on travaille avec la boulangerie d'à côté, la viande vient du boucher du coin, la bière vient essentiellement des brasseries locales..." détaille la patronne. Pour embaucher ses employés, elle s'est adressée au Pôle Emploi local, et n'a eu aucun mal à recruter. "Il y a une vraie demande. On a eu beaucoup, beaucoup de CV", se souvient-elle. 

Le gérant de l'agence d'optique locale, Romain Desjardin, donne un autre son de cloche. " J'ai mis une annonce sans réponse, une deuxième où j'expliquais que je prenais les horaires ou le planning souhaité, rien. J'ai fini par débaucher !" sourit-il. 

J'ai eu du mal à recruter : en optique, c'est particulier. Les écoles sont à Lille, et les gens y restent, même s'ils sont moins bien payés.

Romain Desjardin

gérant de l'agence d'optique locale

Il travaille désormais avec son frère, une employée, et une apprentie.  "Justine cherchait dans le coin et elle s'est proposée. C'est tellement rare, j'ai dit oui tout de suite !  Grâce aux commerçants, l'apprentissage se développe. Evidemment, ce qu'il manque, maintenant, ce sont les grosses usines du coin qui embauchaient beaucoup de monde : ça fait une perte."

Le maire, Benoît Courtin, en convient sans mal : le dynamisme de son centre-ville ne suffit pas à faire travailler tout Ferrière. Pour aller bosser, il faut pouvoir bouger. Selon les bilans économiques de l'INSEE, basés sur les chiffres de l'année 2018, la commune accusait alors un taux de chômage de 17,4%, contre 10% au niveau national. Le pourcentage de cadres et de professions intellectuelles supérieures y est également moins élevé.

Emploi et mobilité : les maux du périurbain

" Cela s'explique par plusieurs phénomènes. Le premier : un déficit d'accès aux études supérieures localement, puisqu'à part une antenne universitaire dédiés aux métiers de la sécurité informatique, il y a peu de possibilités hors du bac+2. Et nous avons en plus des difficultés de mobilité et de dessertes ferroviaires", décrypte l'élu.

Ferrière-la-Grande avait auparavant 6000 emplois sur la ville dans le domaine sidérurgique, qui ont quasiment tous disparus.

Benoît Courtin, maire de Ferrière-la-Grande

Concernant le taux de chômage, poursuit-il , "cela s'explique aussi par les différentes crises que l'on a traversé, notamment la crise de la sidérurgie. Ça a créé aussi un découragement, les gens ont un peu courbé le dos et c'est ce qu'on essaie de contrer." La mairie travaille avec la mission locale, les associations d'insertion, et le Pôle Emploi de Maubeuge, qui couvre le territoire de la Sambre-Avesnois.

"La demande d'emploi longue durée est très représentée sur ce territoire, ça correspond à 42% de la demande d'emploi, explique François Fernandez, directeur de l'agence de Maubeuge.  Notre premier levier, c'est la formation professionnelle. L'idée, c'est aussi de convaincre nos usagers d'aller se former, et leur donner une bonne image du marché du travail. Aujourd'hui, avec une bonne partie des demandeurs d'emploi longue durée, c'est un manque d'adéquation entre les compétences détenues et les compétences nécessaires, et ça on s'en charge via le programme de formation financé par la région. Ce programme est bâti en fonction des besoins du territoire." Cette année, 4200 personnes devraient y être formées. Pôle Emploi développe également des dispositifs sur mesure.

François Fernandez donne un exemple précis, dans le domaine - en tension - du service à la personne. " La structure, avec un organisme de formation, va chercher des demandeurs d'emploi de tous horizons. On met en place le programme de formation sur mesure, 329 heures, à l'issue de cela, l'entreprise s'engage à les prendre en CDD ou un CDI. Il y a un problème de mobilité ? On agit sur la mobilité en finançant le permis de conduire. On a même des financements vers des structures de gardes d'enfants... Il faut que toutes les pièces du puzzle soient bien placées, au bon moment." Remises à niveau en interne avant un recrutement, travail sur la mixité des effectifs, prévention pour lever les "freins psychologiques"... L'agence de Maubeuge lance des programmes en tout sens pour le retour vers l'emploi.

L'emploi : dans tous les esprits, mais pas dans tous les programmes

Sur la plateforme participative Ma France 2022, vous êtes nombreux à vous soucier des problématiques d'emploi et de formation, en particulier hors des grands pôles urbains. "Il faut favoriser le retour d'activités économiques dans les petites villes afin de réduire le trajet domicile-travail (durée, pollution)" a ainsi proposé Jenna, une habitante de la Somme. Une proposition qui a récolté 84% de votes positifs.

Il faut favoriser le retour d'activités économiques dans les petites villes afin de réduire le trajet domicile-travail (durée, pollution)

Jenna, habitante de la Somme

Ma France 2022

Dominique, un habitant du Pas-de-Calais, incite à "développer la formation, surtout les jeunes pour les ouvrir aux métiers de demain". Vous étiez 81% à être d'accord.

Dans les programmes des différents candidats à la présidentielle 2022, on trouve des mesures liées à la fiscalité ou des propositions autour des aides sociales, mais les thématiques du retour à l'emploi ou de la mobilité sont assez peu représentées. Le programme de la candidate LR Valérie Pécresse mentionne "la flexibilisation du temps de travail". Celui du candidat La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, comprend l'établissement de la garantie d'emploi. Le président sortant Emmanuel Macron propose la transformation de Pôle Emploi en un guichet unique appelé "France Travail". La candidate du Front National, Marine Le Pen, souhaite exonérer d'impôts tous les jeunes actifs jusqu'à 30 "pour qu'ils restent en France". Les mesures sont éparses, et manquent parfois de concret. 

"J'aimais bien la politique, mais ça fait longtemps que j'ai décroché"

A Ferrière-la-Grande, depuis notre dernière visite, les habitants ne sont pas devenus plus tendres avec ceux qui visent la fonction suprême. En 2017, pourtant, le taux de participation dans la commune était assez élevé : plus de 73%.

Je ne regarde même plus les programmes. Je m'en fiche, en fait : je sais très bien que, dans notre petite commune, ça ne nous impactera pas.

Priscillia Bruet-Haouat, propriétaire du Diner

Au vu des conversations que nous avons sur place, on peut sans doute parier sur une baisse de ce pourcentage. " Un parti ou un autre, ce sont des promesses qui généralement ne sont pas tenues. Si je vois du changement, peut-être qu'un jour je m'intéresserai à la politique en dehors de mon village", commente, désabusée, Priscillia Bruet-Haouat, la propriétaire du diner.

Je n'écoute rien de tout ça. J'aimais bien la politique, mais ça fait longtemps que j'ai décroché. Aucun candidat ne m'inspire confiance.

Romain Desjardin, gérant de l'agence d'optique locale

Romain Desjardin, l'opticien, a lui aussi jeté l'éponge. "Si le vote blanc pouvait être considéré comme un vrai vote, cela m'arrangerait. Je ne suis plus sûr d'aller voter, je n'ai jamais loupé une élection mais là... On va encore avoir le candidat sortant face un candidat d'extrême-droite, on va voter l'un pour ne pas avoir l'autre, et le débat est clos. Les autres se battent pour du 4%. Pour moi, c'est joué d'avance. Je me projette un peu plus dans du local, on fait moins attention aux partis et plus à ce que la personne fait pour la ville", développe-t-il.

Le maire, Benoît Courtin, parle au diapason de ses habitants. "Aujourd'hui, j'ambitionne plutôt que l'élection législative, notre futur député, puisse apporter quelque chose de nouveau sur notre territoire. On n'a pas l'impression que c'est cette élection qui va changer fondamentalement la vie des habitants de ma commune, ni me donner les moyens de le faire. Donc oui, j'ai enjambé cette présidentielle, et je suis projeté sur l'élection législative." 

Malheureusement, la campagne présidentielle est orientée sur des questions sur lesquelles on n'a pas prise à l'échelle locale.

Benoît Courtin, maire de Ferrière-la-Grande

Selon une étude IPSOS pour France Info, l'abstention au premier tour de la présidentielle 2022, le 10 avril, pourrait atteindre les 30%. Un chiffre qui bat le record enregistré lors de la présidentielle 2002, qui avait vu s'affronter au second tour Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.