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En 2015, 2940 jeunes garçons sont devenus pères en France. Nous avons rencontré Lucas, un adolescent du Nord qui a choisi d'assumer son rôle de père auprès d'un enfant non-désiré. L'histoire d'une grande secousse.

Grand, pâle, le rire un peu traînant, et la même coupe de cheveux que tous les ados de son âge. Lucas a 20 ans*. Il vit à Marcq-en-Baroeul, dans le Nord.* Et surtout, depuis un an et demi maintenant, il est papa.

"J'imagine que c'est plus dur maintenant qu'à 30 ou 40 ans, où peut-être tu prends plus de recul. Là, je suis bloqué sur mon fils. Je veux le voir plus, et je serais prêt à tout pour ça." Lucas et son enfant, c'est l'histoire de quelqu'un qui doit se heurter à l'absence, alors qu'il a choisi d'être présent.

L'image de l'agresseur


Le bébé en forme d'amas de boucles blondes, fermement calé dans ses bras, il ne l'avait pas choisi.

"Je sortais avec elle depuis moins d'un an. Quelque part, on savait qu'elle était enceinte. On a fait des tests à la pharmacie, les premiers ont pas marché et un jour... Y'en a un qui a marché." Il baisse la tête et rit un peu, peut-être gêné, ou désabusé. Lorsqu'ils apprennent la présence du petit locataire, lui et sa compagne de l'époque conviennent de ne pas le garder.

"Mais je me suis dit : "Voilà, on va faire les choses bien." Je l'ai amenée au planning familial, j'l'ai fait, hein ! Tu sais, ils vérifient que la fille est bien sûre de son choix, que c'est bien elle qui décide..."

Une pause. A l'issue de ces entretiens, la jeune femme lui apprend sa décision de garder le bébé. Lui, il part. "Tu réfléchis plus trop... Moi c'était : "Nan, c'est tout, pas d'enfant, point final !" Il y avait pas d'autre solution, on n'avait pas d'argent, on vivait pas ensemble, ça faisait si peu de temps, bref. J'voulais pas d'enfant."

En 2015, l'année des dernières données de l'INSEE, ils étaient comme lui 2940 jeunes garçons, entre 14 et 19 ans à devenir pères en France. Environ 93% ont reconnu leur enfant à l'état civil. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, en 2015, 555 enfants sont nés d'un père ayant entre 17 et 19 ans. 52% d'entre eux ont reconnu leur enfant, avec une différence assez marquée entre le Nord et le Pas-de-Calais.

Selon les données de l'INSEE, près de 3000 adolescents sont devenus pères en 2015.  / © Yacha Hajzler
Selon les données de l'INSEE, près de 3000 adolescents sont devenus pères en 2015. / © Yacha Hajzler


Un peu bousculée par les chiffres, l'image du père adolescent démissionnaire est pourtant solidement ancrée dans les mentalités.

 

Stéphane Wojtysiak, psychologue pour adolescents, dans son cabinet de Wattrelos.  / © Yacha Hajzler
Stéphane Wojtysiak, psychologue pour adolescents, dans son cabinet de Wattrelos. / © Yacha Hajzler

Stéphane Wojtysiak, est psychologue pour enfants et adolescents, basé à Wattrelos. Pour lui, l'oeil que la société tourne vers le père adolescent est biaisé dès l'origine. "Quand on parle de grossesse adolescente, c'est toujours un drame au départ. Dans tout ça, le garçon, que ça se passe bien ou mal, a l'image de l'agresseur. Il est vu comme la cause de la difficulté de la fille, celui qui a créé le problème et ne va pas le subir. Je peux comprendre – et là, c'est le psy qui parle – la difficulté de porter cette image."

Une naissance et un coup de foudre


"Moi, j'ai fait une dépression", confie Lucas. Il a aussi fait demi-tour.

"Au début, je me disais que j'allais passer au dessus, passer à autre chose, qu'elle allait se débrouiller. Mais y'avait que ça quand même dans ma tête. Je pleurais tout le temps. J'en ai parlé à l'infirmière du lycée, qui m'a envoyé vers l'assistante sociale. L'assistante sociale m'a envoyée vers le CPAM, les psys gratuits. Je suis allé deux fois, le mec me parlait du PSG, je perdais mon temps. Mais j'étais très, très.. pas bien."

Un jour, il se réveille, sa décision est prise. "Je me suis dit : "C'est mon enfant. Il va habiter à côté de chez moi, il faut que je le reconnaisse." Donc, j'me suis levé, j'suis allé tout seul faire les papiers pour une reconnaissance anticipée."

C'est le début d'un combat. La mère de l'enfant, braquée, et la belle-famille, méfiante, lui rendent difficile le suivi de la grossesse. A force de camper devant leur porte, il obtient quelques échographies et le nom de l'hôpital de Tourcoing* où va naître son enfant.

Là-bas, on a retrouvé Mia*. Elle y travaille depuis près de vingt ans, et a joué un rôle particulier auprès de Lucas : c'est elle qui l'a prévenu de la naissance de son enfant. Une chose à laquelle elle n'est pas autorisée.

"J'ai téléphoné à Lucas, parce que je me suis dit : "Si elle l'appelle pas, c'est pas juste." J'ai vu quelques jeunes pères comme ça, très attachés à leur paternité, mais souvent dans des situations sociales difficiles, des jeunes qui avaient été placés, par exemple. On n'était pas sur la même donne. Lucas, je n'avais jamais rencontré son profil. Il était en capacité d'exprimer une volonté de faire les choses au mieux, tout ce qu'il a mis en place pour essayer de devenir père... Il était lycéen, c'est quand même pas très courant."

Son enfant est né, il s'en souvient, le lendemain du bac. "Moi j'avais mon petit dans les bras, j'pleurais. C'était un truc de fou, genre, c'est à moi y'a personne qui y touche et... Nan, c'était bizarre. Tu te rends pas compte, sur le moment c'est..." Il regarde vers la fenêtre, perd les mots mais pas le souvenir.

"Du coup, après, moi je voyais mon enfant à la maternité. Je restais longtemps, parce que je savais que c'était le seul moment où personne pouvait m'empêcher de le voir. Je savais qu'après ça allait être la merde, et ça a pas loupé."

Balbutiements judiciaires


Aidé de ses parents, il se rapproche d'un avocat pour demander la garde de son enfant. Il passe au tribunal en octobre. Un délai de quatre mois qui, pour la machine judiciaire, est raisonnable. Pour l'adolescent, qui ne peut voir son enfant que quelques instants par jour, c'est une autre histoire.

"Ça me paraissait iiiin...interminable. J'avais aucune nouvelle de l'avocat, c'était horrible. Dans ma tête c'était mon affaire, c'était mon fils, il fallait que ça se règle. J'arrivais pas à comprendre que lui, des affaires comme ça, il en a dix à traiter par jour. Moi, quand je lui envoyais des messages et qu'il me répondait pas tout de suite, je pétais un plomb. Je trouvais ça pas normal et trop long, ça me rendait fou !"

Maître Antoine Chaudey, avocat, dans son cabinet de Roubaix.  / © Yacha Hajzler
Maître Antoine Chaudey, avocat, dans son cabinet de Roubaix. / © Yacha Hajzler
Maître Antoine Chaudey, un avocat de Roubaix qui passe le plus clair de son temps devant le Juges des Affaires Familiales, plonge dans les mécaniques du jugement. "Pour monter un dossier, quand le juge doit statuer sur la résidence de l'enfant, la démarche est de dire : "Je veux qu'il soit chez moi, car c'est dans son intérêt et voici des preuves".

Des preuves qui sont en fait autant de détails, de morceaux de vie. "Par exemple,- des attestations des proches qui disent que le parent s'occupe très bien de l'enfant, ou un plan du quartier qui montre que l'école est juste à côté, des photos de la chambre, des bons bulletins scolaires, des attestations du médecin disant que c'est toujours ce parent-là qui se présente... Enfin, tout ce qu'on peut pour montrer que le projet est cadré. Ce qui guide l'autorité parentale, c'est l'intérêt de l'enfant. C'est à ça que le juge va être attentif. Je n'ai vraiment jamais assisté à un flagrant cas d'injustice au détriment du père."

D'emblée, Lucas demande son enfant un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Il obtient six heures en semaine, et huit le week-end. Un verdict qui lasse Didier Quiertant, de l'association SOS Papa Nord-Picardie, portevoix des pères en détresse.

Didier Quiertant, président de l'association SOS Papa Nord-Picardie.  / © Yacha Hajzler
Didier Quiertant, président de l'association SOS Papa Nord-Picardie. / © Yacha Hajzler

"Le problème des pères adolescents c'est qu'ils sont, encore plus que les autres, complètement tributaires de la place que la mère accepte de leur accorder. Nous, nos revendications sont très simples. Arrêter d'exclure le père lors des séparations, arrêter de le réduire à 4 jours par mois. On demande que la résidence alternée soit imposée par défaut après les trois premières années de l'enfant, et qu'un juge qui s'y refuse doive motiver sa décision. Et, tout simplement, s'il n'y a pas garde alternée, on demande le respect du jugement et son application par les forces de l'ordre, que l'on prenne en compte les plaintes pour non-présentation d'enfant !"

Des plaintes pour ce motif, Lucas en a quelques-unes, qu'il garde comme le reste dans un dossier. Une fois, la police l'escorte jusqu'au domicile de la mère, qui refuse toujours de présenter l'enfant. Les forces de l'ordre refusent d'aller le chercher, disent à Lucas qu'ils n'en ont pas le droit.

"C'est faux, répond Didier Quiertant. Ils ne veulent pas intervenir, ils s'en foutent. La non-présentation d'enfant est un délit pénal, pourtant il y a même des comico, dans la région, où il est affiché à l'entrée : "Nous ne prenons pas les plaintes pour non-présentation d'enfant." C'est quand même fou de demander le respect du code pénal en 2017 !"

 

L'extrait du code pénal qui fixe la peine encourue pour non-présentation d'enfant, définie comme une atteinte à l'exercice de l'autorité parentale.  / © Legifrance
L'extrait du code pénal qui fixe la peine encourue pour non-présentation d'enfant, définie comme une atteinte à l'exercice de l'autorité parentale. / © Legifrance

Maître Chaudey, pourtant bien moins partisan, confirme les dires du militant. Selon l'avocat, il est même plus facile d'obtenir une décision de justice avec des conséquences concrètes dans le cas d'une non-information concernant l'enfant que dans le cas d'une non-présentation. "En gros, si madame refuse de présenter l'enfant le vendredi à 18h, il se passera rien", conclut-il, la main sur le code pénal.
 

Adolescence amputée


Ce dimanche, ça n'a pas posé problème. Lucas a emmené son enfant dans sa famille. Un an après sa naissance, beaucoup ne l'ont pas encore rencontré. On se presse autour de lui, on l'embrasse. Lucas reste tout à côté pour le rassurer, lui sourire, le toucher. Pas un instant il ne le lâchera du regard.

Lucas et son bébé, en famille.  / © Yacha Hajzler
Lucas et son bébé, en famille. / © Yacha Hajzler

"Dans ma vie d'ado, ça a changé beaucoup de choses. J'ai arrêté l'école pour l'instant, surtout parce que j'avais besoin d'argent. Quand t'es ado, t'as besoin de sortir avec tes potes, eux ils en ont, de l'argent. Toi tu dois le garder pour payer l'avocat, l'assurance, la voiture, l'essence, la nourriture pour ton enfant. Ils comprennent pas. Je me suis renfermé. J'ai maigri. Ça fait deux ans que je dors pas plus de trois heures par nuit, j'ai l'impression que j'arrive plus vraiment à rigoler. Je me méfie de tout le monde."

Stéphane Wojtysiak, le psychologue pour adolescents, analyse le violent impact des événements sur la personnalité du jeune père. "Avoir un enfant avant de se sentir adulte, ça bouscule énormément de choses. Normalement, d'abord on est un enfant. Puis on devient adolescent, on se recentre sur soi-même, on fait des expériences puis des choix. On devient adulte et, parce qu'on a bien réfléchi à ses choix, on devient celui qui va transmettre : un parent. Être parent adolescent, c'est un saut d'étapes, sur le papier, c'est impossible : les ados ne sont pas faits pour ça. Mais heureusement, ils sont aussi capables de se mobiliser très vite, et d'avancer."

Beaucoup d'étapes attendent encore Lucas : un nouveau jugement pour une garde alternée, trouver une voie dans laquelle continuer ses études, trouver un travail, et un appartemment. Créer les conditions pour prendre son rôle de père. "Un jour, je pense que je vais m'en sortir. J'suis obligé, t'façon. J'abandonnerai jamais."

 

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