Covid-19 : En première ligne, ces maires du Nord et du Pas-de-Calais qui ont payé le prix fort

Depuis le début de la crise sanitaire, les élus locaux sont en première ligne. Certains maires comme Daniel Blairon, élu à Quiévy dans le Nord, l'ont payé de leur vie. Daniel Blairon est mort en octobre, des suites du virus, qu'il a contracté dans l'exercice de son mandat. 

Daniel Blairon, maire de Quiévy, est mort du Covid-19 en octobre 2020.
Daniel Blairon, maire de Quiévy, est mort du Covid-19 en octobre 2020. © DR

Elles et ils sont les femmes et les hommes politiques de l’année. Maires, adjoints et conseillers municipaux. Ces élus ont été en première ligne sur le front de la Covid.

En zones rurales notamment, pendant les confinements, ils étaient souvent le dernier lien social auprès des plus démunis. Ils ont rendu de multiples services. Et l’ont payé cher. Parfois de leur vie.

2020 : l’année Daniel Blairon

C’était le lundi 28 septembre. Vers midi, l’épouse de Daniel Blairon, Evelyne, est étonnée de voir revenir son mari à la maison, plus tôt que prévu. Il devait passer la journée à la mairie pour notamment préparer une réunion du Sivom (syndicat intercommunal à vocations multiples) programmée le soir même. Le maire de Quiévy - commune du Cambrésis de 1 700 habitants - se sent un peu fiévreux. Il pense alors qu’une petite sieste suffira à le remettre sur pied.

Daniel Blairon traîne une grosse fatigue depuis quelques jours, depuis une réunion des maires de la communauté de communes, le mercredi précédent, dans le village voisin de Bertry (Nord). Malgré tout, il a continué d’honorer ses rendez-vous de fin de semaine. Il a même célébré un mariage le samedi. Mais ce lundi, pour la première fois, Daniel Blairon cale. Il prend soin de se trouver un remplaçant pour la réunion du soir et s’effondre dans un fauteuil.

Il ne s’en relèvera pas. Daniel Blairon, maire de son village natal depuis douze ans, meurt de la Covid le 16 octobre à l’hôpital de Cambrai. Il avait 67 ans.

« Malgré la menace du virus, il n’a jamais ralenti le rythme, se remémore Evelyne Blairon. J’ai sous les yeux son agenda : c’est incroyable le nombre de réunions que Daniel a eu en septembre ! Deux à trois chaque jour ! Ce n’est pas normal. Pourquoi être présent physiquement à tant de réunions alors que partout ailleurs on mettait en place des vidéoconférences ? »

Daniel Blairon était maire de Quiévy, petite commune près de Cambrai.
Daniel Blairon était maire de Quiévy, petite commune près de Cambrai. © Capture d'écran

Mon maire ce héros

Daniel Blairon fait partie de ces élus municipaux qui se sont démultipliés au quotidien, tout au long de cette année 2020, pour faire face à la crise sanitaire. Mettre en place de nouvelles solidarités, dans l’urgence et sans matériel. N’oublier aucune personne isolée, fragile, dépendante. Maintenir le lien. Faire la police. Ecouter. Attendre d’hypothétiques consignes.

Dans les plus petites communes, les maires étaient parfois le dernier service public, les seuls que les citoyens pouvaient interpeller. On leur demandait tout et l’impossible, comme par exemple, lors du premier confinement, trouver des masques alors que la France entière en manquait cruellement. Emmanuel Macron, après avoir été accusé de traiter les élus locaux comme de simples sous-traitants de la politique nationale, avait rendu hommage à « ces maires, piliers de la République ».

« Daniel a donné, donné, donné jusqu’à la mort, raconte, encore toute bouleversée, Evelyne Blairon. Il avait la passion des autres. Il consacrait tout son temps à son village. Il aimait rendre service. Il n’était pas souvent à la maison. Il nous arrivait même de rentrer de vacances plus tôt à cause de ses nombreuses obligations.»

Daniel Blairon était sur tous les fronts : président du CCAS, président de l’AFR, président des Anciens Combattants, président du SIVOM, vice-président du SIAVED, administrateur de Noreade (distribution de l’eau), délégué départemental de l’Education Nationale, président d’honneur et membre de plusieurs associations… Un sacerdoce.

Devenu maire par la grâce du panachage

Parcours étonnant que celui de Daniel Blairon… devenu maire malgré lui. En 2008, ce directeur de l’ANPE de Caudry, très impliqué dans la vie associative, carté au PS, est sollicité pour rejoindre une liste en vue des élections municipales. Rien ne se passe comme prévu. Quiévy est une commune de 1700 habitants où s’applique encore le panachage (la règle changera en 2013).

Ce mode de scrutin – qui permet aux électeurs de rayer ou d’ajouter des noms - aboutit parfois à de grosses surprises. Ce sera le cas : la tête de liste est éliminée et c’est Daniel Blairon qui obtient le plus grand nombre de voix. Et donc endosse l’écharpe. Il sera réélu avec 60% des suffrages en 2014 ; 100% en 2020.

Daniel Blairon avait été élu en 2008 grâce au panachage.
Daniel Blairon avait été élu en 2008 grâce au panachage. © DR

Jérôme Herbin, qui fût un temps son opposant, se souvient d’un homme « très courtois, connu pour avoir « dépatouillé » des dossiers difficiles dans quasiment toutes les familles du village, aimé, très investi dans ses dossiers. » Son compère du Parti Socialiste, Jacques Olivier, maire de Berty, parle lui d’un « homme fidèle dans ses amitiés et ses idées, apprécié, impliqué. »

« C’est dans ma salle des fêtes que se tenait cette fameuse réunion du 23 septembre, se souvient justement Jacques Olivier. Et je me rappelle effectivement que Daniel a été l’un des premiers à s’en aller. Plus tôt que d’habitude. Il est tombé malade quelques jours plus tard. Puis le maire d’Honnechy est tombé malade. Moi dans la foulée. Puis le maire de Caudry.»

L’hécatombe du 15 mars

Des élus municipaux malades de la Covid 19, il y en a beaucoup. Pas de recensement ni de chiffres précis mais de très nombreux exemples. Dans le Pas de Calais, l’ancien premier-adjoint au maire d’Achicourt, Raymond Kretowicz, est sauvé in-extremis par le service de réanimation de l’hôpital d’Arras ; il avait tenu un bureau de vote lors du premier tour de l’élection municipale, le 15 mars, pour remplacer un élu qui avait refusé à l’ouverture du scrutin de tenir sa place. Idem pour le maire de Maroeuil. Idem pour l’ex maire d’Anzin-Saint-Aubin, David Hecq.

« Je suis encore plein d’amertume, reconnait celui qui fût vice-président de la Communauté Urbaine d’Arras. Pour moi, cette élection du 15 mars, ça été la triple peine : je tiens un bureau de vote de 8 heures à 18 heures en continu et bien entendu j’attrape la Covid ; je suis battu mais je dois continuer durant deux mois à assurer l’intérim à la mairie et répondre aux gens qui me demandent de les aider ; et ma compagne, Stéphanie Boudringhin, adjointe aux affaires scolaires, tombe elle aussi malade. J’ai eu très peur. J’ai vraiment cru la perdre. »

David Hecq ne pardonne pas cette journée du 15 mars. Il en veut au Président de la République, qu’il a pourtant soutenu en 2017. Et il en veut au président du Sénat et au président de l’Association des Maires de France qui auraient dû mieux défendre les élus municipaux et s’opposer plus fermement au maintien de ce premier tour.

« Je ne renonce pas, un jour, à demander des comptes ».

David Hecq, ancien maire de Anzin-Saint-Aubin

« La démocratie a un coût sanitaire »

Dans le département du Nord, plusieurs maires sont tombés malade. Début octobre, grosse fatigue pour le maire de Saint-Pol-sur-Mer, Jean-Pierre Clicq. Fin novembre, une semaine de réanimation pour le maire de Ghyvelde-Les Moëres, Patrick Théodon. Mais c’est le maire de Coudekerque-Branche – pourtant épargné - qui est monté avec le plus de virulence au créneau. Dans cette ville du Dunkerquois de 22 000 habitants, le scrutin municipal, deux jours avant le premier confinement, a failli tourner à l’hécatombe.

Alors qu’il n’y a aucun enjeu – une seule liste en lice, celle du maire-sortant - la Covid 19 s’invite dans plusieurs bureaux de vote. Des élus, des assesseurs et des employés communaux sont touchés. Deux conseillers municipaux sont hospitalisés. L’un d’eux, âgé, traînera des séquelles durant plusieurs mois. « La moitié de ma liste a été contaminée, se souvient le maire (DVG) David Bailleul. On paie un lourd tribut. Je sais que la démocratie n’a pas de prix, mais elle a un coût sanitaire. »

« On nous a laissé seuls »

Depuis, David Bailleul ne décolère pas. « Tout au long des 55 jours qu’a duré le premier confinement, dit-il, ce sont les maires qui ont tenu le pays. Malgré les ordres et les contre-ordres du pouvoir. L’Etat, lui, a brillé par son impréparation. Au début de la crise, on nous a laissé seuls. L’ARS, l’Agence Régionale de la Santé, était aux abonnés absents. Le préfet n’avait pas de moyens à nous donner. »

Avec le recul, huit mois plus tard, le maire de Coudekerque-Branche a presque le sourire en se remémorant les moments difficiles. Comme quand il découvre le premier cas suspect dans sa commune, le mardi avant le premier tour des municipales. « Il s’agissait d’un employé communal de retour de Mulhouse, premier foyer de contamination en France. J’ai appelé l’ARS pour que ce monsieur fasse un test. J’attends encore la réponse… »

Ou comme quand il décide de faire fabriquer lui-même des masques en tissu. « Je commande en Angleterre une première bobine de ruban élastique ; c’était 200 euros le kilomètre. J’en commande une deuxième quelques jours plus tard ; c’était passé à 800 euros ! Une histoire de fou… »

La démocratie n’a pas de prix mais…

La démocratie n’a pas de prix mais de nombreux élus locaux, en France, ont payé au prix fort leur engagement politique. Au sens noble du terme. Malgré les risques. La Covid n’a pas épargné les plus âgés. Dans les Hauts de France, Jean-Jacques Zalay, 67 ans, adjoint au maire de Tracy-le-Mont dans l’Oise, est contaminé lors du premier tour des municipales ; il meurt le 31 mars. Dans cette commune située près de Compiègne, six conseillers municipaux tomberont malade.

Alain Lescouet, maire de Saint-Brice-Courcelles et vice-président du Grand Reims, est infecté le 15 mars et décède. Il avait 74 ans. 10 de ses 19 conseillers municipaux tomberont eux aussi malade. Jacques Lajeanne, 81 ans, maire du petit village de Beurey-Bauguay en Côte d’Or décède deux semaines après sa réélection. Deux maires d’Alsace sont emportés : celui de Saint-Louis, Jean-Marie Zoellé, 76 ans ; et celui de Saint-Nabor, François Lantz, 74 ans. Dès le lendemain de l’élection, ils sont trois élus de ce village proche du Mont-Saint-Odile à ressentir les premiers symptômes. La liste est longue.

En ce début d’année 2021, à Beauvois-en-Cambrésis, il est prévu une cérémonie pour le baptême d’une salle dans le nouveau siège de la communauté d’agglomération du Caudrésis-Catésis. Salle « Daniel Blairon ». Mort pour la France.

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