DOSSIER. Coronavirus : dans le Nord comme partout en France, les fabricants d'instruments en très grand danger

Ceux que l'on appelle les "facteurs d'instruments" subissent de plein fouet la crise du Covid-19 et s'interrogent sur leur avenir. Avec les annulations de festivals et de concerts, et une reprise impossible à dater, certains craignent même de mettre la clé sous la porte. Témoignages.

Richard Baudry au travail, dans son atelier
Richard Baudry au travail, dans son atelier © C. Baudry
"C'est totalement la galère." Le verdict de Patrick Robert est sans appel. Il fabrique à  Forest-sur-Marque (Nord) des guitares classiques, folk, électriques, et des basses. "Dites plutôt je "fabriquais". Depuis début mars, je n'ai plus aucun client, assène-t-il. Même les guitares terminées, ils ne viennent pas les chercher, donc pas de paiements."

Et impossible pour lui de fabriquer des guitares d'avance. "Je travaille avec peu de stock, les fournisseurs n'arrivent plus à s'approvisionner. Les matières premières viennent de Chine, des Etats-Unis, de Corée, du Japon... Donc autant dire qu'elles n'arrivent plus. Et quand bien même, je n'ai pas la trésorerie pour acheter. En plus si c'est pour payer de la TVA sur le stock à la fin de l'année..."
 
"Et bien sûr, pendant ce temps-là, les charges continuent à courir, loyer, téléphonie, assurances... Sincèrement, je travaille sur les guitares que j'avais en cours mais là, j'arrive au bout."

Patrick n'a pas même pas écouté l'allocution du président lundi (13 avril). "C'est des paroles de vendeur d'assurances. Nos politiques ne sont plus du tout dans la réalité."

"On nous parle d'une aide de 1.500 euros... C'est largement insuffisant, ce n'est même pas ce que je sors tous les mois pour pouvoir travailler."
 

C'est un métier de passion, un sacerdoce.

Aujourd'hui, il a peur de mettre la clé sous la porte. "Ça pourrait arriver. Si je tombe malade demain, je sais que je me retrouve à zéro, même en payant une complémentaire santé - obligatoire et pas donnée. Là, c'est le coup de massue."

"De toute façon, déplore le luthier en guitares, ça fait 5/6 ans que je me demande pourquoi je m'investis à fond 60 heures par semaine, pour gagner ce que je gagne. On est dans un système hallucinant, où le temps de travail n'est pas récompensé. C'est un métier de passion, vous savez. Un sacerdoce."
 

Plus de la moitié ont suspendu leur activité


Patrick Robert est loin d'être le seul dans ce cas. Une enquête commandée par la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI) révèle que sur 404 répondants, plus de la moitié ont totalement suspendu leur activité (55,2%) et 37,7% enregistrent une chute de 75 à 100% de leur chiffre d'affaires.
 
"La situation est grave pour ces métiers", commente Jacques Carbonneaux, vice-président de l'APLG, association professionnelle des luthiers en guitare, membre de la CSFI. Une association qu'il a co-fondée, entre autres, avec Richard Baudry, luthier à Estaires (Nord).

Dans son atelier entre Armentières et Béthune, ce dernier continue de fabriquer des guitares, à un rythme soutenu puisqu'il n'est plus interrompu par les clients. " J'en suis à ma deuxième guitare en trois semaines alors que normalement, il me faut trois semaines pour en faire une, sourit-il. Je suis sur une petite guitare Jumbo et un modèle signature François Sciortino."
 
"J'en suis à ma deuxième guitare en trois semaines." - Richard Baudry
"J'en suis à ma deuxième guitare en trois semaines." - Richard Baudry © C. Baudry
 

Sauvé par les stages


"Par contre, tempère-t-il, aucune réparation, pour moi de ce côté-là c'est zéro. On a la chance par rapport à d'autres luthiers de proposer des stages. La formation à la lutherie, c'est ça qui va nous sauver. J'espère juste que les stagiaires prévus en septembre n'annuleront pas... Les stages en cours devaient finir fin juin. L'idée, c'est de les reprendre le plus tôt possible, à la fin des vacances scolaires, j'espère fin avril."

"Il y a deux jeunes qui se financent eux-mêmes, eux, je vais les reprendre en priorité, je leur ferai une attestation de travail. En revanche les stages financés par Pôle Emploi ou tout autre financeur sont annulés."

Si Richard, installé à la campagne, passe de sa maison à son atelier grâce à une simple porte, il n'en va pas de même pour tout le monde. En plein cœur de Lille, Juliette Desmarchelier, luthier, et Yannick Le Canu, archetier, sont confinés à la maison avec leurs enfants.
 

Un jour l'un travaille, l'autre fait l'école, le lendemain on change.


Les deux artisans ont mis leurs employés au chômage partiel et se sont bricolé un petit atelier à la maison. "En gros, on travaille un jour sur deux, explique Juliette. Un jour, c'est moi qui m'avance pour mes réparations de violons, et c'est Yannick qui fait l'école. Le lendemain, c'est moi l'enseignante et c'est lui qui se met à la fabrication d'archets."

Mais rien à voir avec le rendement habituel. "C'est juste pour s'occuper un peu, ne pas perdre la main. Et puis c'est une petite bouffée d'air...", témoigne ce couple de passionnés.  Financièrement par contre, "ça va être une période creuse. On aura quelques semaines blanches."
 
Aujourd'hui, c'est Juliette qui travaille.
Aujourd'hui, c'est Juliette qui travaille. © J. Desmarchelier


Pour Richard Baudry aussi , comme pour la plupart des luthiers, "ça va être compliqué à gérer".

"Je suis autoentrepreneur, donc je n'aurai pas droit à grand-chose, ils parlent de 1.500 euros par mois... Mais j'ai déjà 4.000 euros de charges mensuelles, entre le bâtiment, l'éclairage, les assurances, le remboursement de la maison... Là, on va avoir une perte de 10 ou 15.000 euros sur la période, entre les réparations en moins, les stages annulés..."
 

Des aides qui ne répondent pas à la réalité du terrain


Selon la CSFI, 81,2% des répondants au questionnaire estiment que les aides proposées ne répondent pas à la réalité du terrain, et une large majorité (89,1%) rencontre des difficultés pour y accéder.

"On parle de chômage partiel, mais je suis au chômage total, affirme Sébastien Camus, de Sledge Guitars, à Tortequesne (Pas-de-Calais). On a annoncé 1.500 euros d'aides, mais c'est pas du tout 1.500 euros. Ça, c'est au mieux, c'est le plafond maximum. C'est calculé au prorata d'un chiffre d'affaires sur un mois en 2019.."
 

Entreprises en danger


"Déjà en février, c'était pas terrible, alors là, ça s'annonce compliqué. Avant le 11 mai, il ne se passera rien." Sébastien estime que son entreprise est en danger. "Je vis sur mes réserves puisque je n'ai pas d'argent qui rentre. Par contre, il y en a qui sort ! Le report des charges, c'est bien, mais ça ne résoudra rien du tout : il faudra quand même les payer après. Il y a un trou. On ne peut pas le combler en déplaçant le problème."

Même son de cloche du côté de chez Bernard Cogez, facteur d'orgues à Roubaix et Tourcoing depuis 40 ans. "On est trois, tous au chômage partiel. On était sur un chantier dans le Sud Bordelais, mais vue la situation, on ne peut plus travailler."
 
Un exemple de réalisation signée Bernard Cogez
Un exemple de réalisation signée Bernard Cogez © Photo cogez-bernard.fr

Avec son équipe, ils ont pour habitude de fabriquer dans leur atelier nordiste, puis de se rendre sur place, monter l'instrument in situ. "On l'avait senti arriver, se souvient-il. Il y avait une entreprise informatique allemande, dont le rôle est de faire la connexion informatique de l'orgue, qui refusait de venir avant même qu'on soit confinés en France."

"Et puis on attendait une grosse livraison de tuyaux en étain qui devaient arriver du Portugal, mais là encore, leur entreprise étant à l'arrêt, ils ne nous ont pas livrés non plus. Donc de toute façon on était bloqués."

 

On nous prend pour des cons !


L'entreprise fabrique et installe des orgues, et gère aussi leur entretien. "On est toujours en déplacement. Mais là, c'est impossible. Il n'y a pas de restaurants, pas d'hôtels, même prendre de l'essence, c'est compliqué.  Tant qu'on a droit au chômage partiel, on va continuer comme ça. Je ne souhaite pas que mes employés aient des problèmes de santé."

Bernard est très sceptique quant à la possibilité d'une reprise dans un mois. "C'est une utopie. Le gouvernement ne veut sans doute pas affoler les Français mais sincèrement, on a un peu l'impression d'être pris pour des cons."
 

Un métier secondaire, pas prioritaire


"Nous faisons un métier secondaire, constate Sébastien Camus, amer. Nous ne sommes pas prioritaires." C'est bien là toute la difficulté du secteur. "La facture instrumentale est en bout de chaîne, et nous mettrons encore plus de temps à redémarrer", craint la CFSI, qui réclame dans un communiqué un soutien franc de l'État à toute la filière.

"Spectacles, concerts interdits, festivals annulés, conservatoires et écoles de musique fermés, peut-on lire, c’est l’ensemble du secteur qui est impacté : musiciens individuels, groupes, ensembles, orchestres, scènes et quelques soient les esthétiques et le type de structuration : cela a des conséquences pour l’ensemble de l’écosystème du spectacle vivant."
 
"Nous appelons les pouvoirs publics à prendre toutes les mesures d’accompagnement et de soutien nécessaires pour que l’ensemble des acteurs du secteur aient les moyens de faire face aux difficultés immédiates et soient en mesure de relancer leur activité dès que cela sera possible."

"Cela concerne le domaine de la pratique professionnelle et aussi celui de l’enseignement spécialisé, de l’éducation artistique et culturelle ainsi que l’accompagnement des pratiques amateurs, ainsi que tout l’écosystème nécessaire à la vie musicale
."
   

Combien de temps avant que les concerts reprennent ?


Les fabricants d'instruments sont donc en réel danger. Leur avenir dépend de celui des musiciens. "Même après la reprise, est-ce que la clientèle va revenir ? s'interroge Richard Baudry. Est-ce que la priorité sera d'acheter un instrument ? J'en doute. On subit de plein fouet un effet domino, tous les musiciens professionnels qui vivent avant tout des concerts ne sont pas prêts de revenir. Le temps de retrouver des dates..."
 
Patrick Robert renchérit. "Tous les intermittents vont râcler les fonds de tiroirs pour survivre, ils n'auront même plus de quoi faire régler leurs instruments..."

Certains s'en sortent, tant bien que mal, grâce à la réactivité des clients, comme Julien Lebrun, luthier à Croix, spécialisé dans la guitare classique. Il a fermé son atelier au public, mais continue à travailler.
 
Julien Lebrun dans son atelier
Julien Lebrun dans son atelier © atelierdescordes.com

"J'ai deux guitares à finir, et deux en commande à suivre, détaille-t-il. Les gens devaient payer à réception de la guitare, et ils m'ont spontanément payé des acomptes, sans que je leur demande rien. Il y a une grosse solidarité des clients, ça fait plaisir."

"Je fais des instruments que les gens peuvent me payer en plusieurs fois,
poursuit-il, ça va m'aider à avoir une petite source de revenus. Et puis, je fabrique un peu d'avance, en espérant que ce ne sera pas pour rire."

 
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