L'histoire du dimanche - Joseph Pinchon, créateur de Bécassine né à Amiens, injustement oublié

Il existe des auteurs qui ne survivent pas à leur œuvre. C'est le cas de Joseph Pinchon, dessinateur talentueux né à Amiens reconnu en son temps et père de Bécassine, dont rares sont ceux qui se souviennent aujourd'hui.

Le père de Bécassine a officié à l'Opéra de Paris en tant que dessinateur en chef.
Le père de Bécassine a officié à l'Opéra de Paris en tant que dessinateur en chef. © Fonds recueilli par l'association Art, histoire et patrimoine de CLairoix
De Bécassine, la plus célèbre des bonnes de la bande dessinée, il reste une petite trentaine d'albums et un souvenir tenace dans la mémoire collective. De son créateur, Joseph Pinchon, tout juste un caveau de famille laissé à l'abandon et une plaque décrépie, au cimetière de Saint-Acheul, à Amiens. Malgré une carrière aussi prolifique que prestigieuse, son nom a injustement basculé dans l'oubli.
 

Une enfance discrète

"De sa vie privée comme de son enfance, on ne sait pas grand chose", prévient Rémi Duvert, membre fondateur de l'association Art, histoire et patrimoine de Clairoix (AHPC), qui s'intéresse de près à Joseph Pinchon.

Émile Joseph Porphyle Pinchon, à l'état civil, naît à Amiens le 17 avril 1871, deuxième d'une fratrie de huit enfants. Sa mère est la fille du responsable d'une tannerie à Noyon, tannerie que son père, avoué à la cour d'appel d'Amiens, ne tarde pas à reprendre. Et c'est à peu près tout ce qu'on sait de la jeunesse de l'artiste.

On retrouve sa trace à la fin des années 1890 aux Salons parisiens, où il expose ses toiles, après s'être inscrit aux Beaux-Arts. Mais c'est bien en 1905, lorsqu'il donne naissance à Bécassine, que commence l'histoire officielle du créateur amiénois. "On raconte que la rédactrice en chef de l'hebdomadaire La semaine de Suzette, Jacqueline Rivière, avait un trou en dernière page, explique Rémi Duvert. Joseph Pinchon saisit l'occasion et dessine une histoire de Bécassine, la toute première."
 
La toute première planche de Bécassine, parue en 1905.
La toute première planche de Bécassine, parue en 1905. © Fonds recueilli par l'association Art, histoire et patrimoine de Clairoix

Le début d'une longue série. D'abord des historiettes publiées en fin de journal, puis des recueils compilant ces récits courts, avant la parution en 1913 du premier album intégral : L'enfance de Bécassine. Vingt-sept opus et une guerre mondiale plus tard, Bécassine est devenue une figure essentielle du patrimoine français de la bande-dessinée. Figure qui, dit-on, inspirera les plus grands, dont le créateur de Tintin, Hergé.

Ce qu'on sait moins, c'est qu'il inventera plusieurs autres personnages dont il racontera les aventures dans plusieurs titres de presse jeunesse : Frimousset, Grassouillet ou encore Gringalou sont tous nés sous le crayon de Joseph Pinchon. "Ce qui est fou, c'est qu'il existe un paquet d'autres albums d'aussi bonne qualité que Bécassine mais personne ne les connaît", ironise l'historien amateur.
 

Dessinateur de costumes à l'Opéra

"Il faut quand même noter que deux albums ont été dessinés par Édouard Zier, un illustre inconnu, alors que Pinchon était mobilisé sur la Première Guerre mondiale", précise Rémi Duvert. Affecté à la section de camouflage, il passe la majeure partie de la Grande Guerre dans un atelier à confectionner des bâches, des uniformes ou de faux éléments de décors pour que les soldats se rendent invisible de l'ennemi.

Une expérience de la mise en scène qu'il acquiert dès 1908 à l'Opéra de Paris, où il officie d'abord en tant que dessinateur de costumes, puis comme directeur des services artistiques à partir 1910. Expérience qu'il met également à profit des grandes fêtes de Jeanne d'Arc de Compiègne, dans sa Picardie natale, sur lesquelles il s'investit en assurant la direction artistique, avant et après la guerre.

En dessinant des cartes postales, aussi, sur lesquelles il représente pour l'occasion tout un imaginaire moyenâgeux, des archers aux troubadours en passant par les bouffons. Son intérêt pour ce support particulier, il le manifeste également en éditant une série de cartes consacrées aux 90 départements français, parmi lesquels, naturellement, l'Aisne, l'Oise et la Somme.
 
Joseph Pinchon a dessiné les 90 départements français.
Joseph Pinchon a dessiné les 90 départements français. © Fonds recueilli par l'association Art, histoire et patrimoine de Clairoix
 

Plusieurs résidences dans l'Oise

"Je ne crois pas qu'on puisse dire que Pinchon était chauvin ou spécialement attaché à sa région, nuance toutefois le membre d'AHPC. Il a dessiné les Alsaciennes, Bécassine est bretonne, et on ne retrouve pas beaucoup de Picardie dans ses œuvres." Il revient néanmoins régulièrement à Clairoix, où sa famille a acquis une propriété dans l'actuelle mairie. "Il a même été sur les listes électorales.".

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il épouse le 9 mars 1920 Suzanne Armande Würtz, originaire de Margny-lès-Compiègne. "Dans une petite interview qui date des années 1980, elle explique qu'elle était promise à Jean, l'un des frères de Joseph Pinchon mort au combat en 1916 mais on n'a aucune trace de leur rencontre", poursuit Rémi Duvert.

Féru de chasse à courre, qu'il a fréquemment représentée dans ses œuvres, Joseph Pinchon soutiendra la création en 1935 du musée de la vénerie de Senlis. "C'est probablement cette passion qui explique pourquoi il occupait de temps en temps un pied-à-terre aux Ageux, près de Pont-Sainte-Maxence, à moins que ça ne lui ait servi de garçonnière", plaisante le bénévole clairoisien.
 
La mairie de Clairoix au début du XXe siècle.
La mairie de Clairoix au début du XXe siècle. © Fonds recueilli par l'association Art, histoire et patrimoine de Clairoix
 

Aucune descendance connue

Reconnu et plusieurs fois récompensé - il est nommé officier de la Légion d'Honneur en 1950 - Joseph Pinchon décède en 1953, à Paris. Il repose depuis dans son caveau familial d'Amiens. En 1984, sa femme le rejoint, et puis plus rien. "À la mort de Suzanne, l'héritage a été dispersé par un notaire peu scrupuleux et il ne reste quasiment rien de Pinchon", regrette Rémi Duvert. Ce qui explique les nombreuses incertitudes qui demeurent sur le père de Bécassine.
 

Certains de ses frères et sœurs sont mort en bas âge, d'autres à la guerre et on a perdu la trace des derniers. On dit qu'il n'a aucune descendance mais en fait on ne sait pas. Ce qui est sûr, c'est que jusqu'à présent, personne ne s'est manifesté. Alors c'est un peu notre association qui l'a fait connaitre et qui a effectué les recherches.

Rémi Duvert

La famille Pinchon, dans sa résidence de Clairoix, avec Jospeh (à droite).
La famille Pinchon, dans sa résidence de Clairoix, avec Jospeh (à droite). © Fonds recueilli par l'association Art, histoire et patrimoine de Clairoix
 

Succès international

"Je me suis rendu sur sa tombe en 2004, se souvient Rémi Duvert. Le gardien du cimetière lui-même ne savait pas où elle se trouvait et j'ai fini par trouver une plaque sale, par terre, avec le nom de Pinchon dessus." Depuis, le bénévole milite pour une rénovation du caveau. Une rénovation qui, en l'absence d'ayants droit, pose administrativement problème.

Le succès de Bécassine n'a donc pas préservé Joseph Pinchon de l'oubli. "Ses albums sont toujours édités et il paraît que ça se vend encore bien, conclut le membre d'AHPC. On a même retrouvé des exemplaires en italien et il paraît qu'il en existe en anglais et en néerlandais." La ville d'Amiens vient de lancer, de son côté, une procédure pour réhabiliter la tombe de l'artiste. Il était temps.
 
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