L'histoire du dimanche - Emprisonné six ans au fort de Ham, Napoléon III s'en évade déguisé en ouvrier

Condamné à la prison à perpétuité après l'échec d'une prise d'armes en 1840, Louis-Napoléon Bonaparte - le futur Napoléon III - a purgé sa peine au château de Ham, dans l'est de la Somme. Six ans plus tard, profitant de travaux au fort, il parvient à s'évader de la prison en se déguisant en ouvrier.

Emprisonné à perpétuité au château de Ham (Somme), Napoléon en a profité pour préparer son arrivée au pouvoir. En 1846, il parvient à s'évader de la prison en se déguisant en ouvrier portant une poutre.
Emprisonné à perpétuité au château de Ham (Somme), Napoléon en a profité pour préparer son arrivée au pouvoir. En 1846, il parvient à s'évader de la prison en se déguisant en ouvrier portant une poutre. © Amis du château de Ham
Devant la porte monumentale des ruines du château fort de Ham (Somme) trône la statue étrange d'un homme coiffé d'une casquette et portant une planche sur l'épaule. La sculpture rappelle l'évasion du plus célèbre détenu de ces murs, Napoléon III. Enfermé de 1840 à 1846 dans ce qui fut autrefois un gigantesque château fort, le futur empereur a réussi à tromper la centaine de gardes postés en garnison en se déguisant en ouvrier.

Avant d'être sacré empereur des Français sous le nom de Napoléon III en 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, né en 1808, a connu une longue jeunesse d'exil. Lorsque les rois de France reviennent aux affaires après l'abdication de Napoléon Ier, la famille Bonaparte trouve refuge entre la Suisse et l'Italie.
 
La statue de Badinguet à Ham, personnage fictif qui aurait aidé Napoléon III dans son évasion.
La statue de Badinguet à Ham, personnage fictif qui aurait aidé Napoléon III dans son évasion. © Les Amis du château d'Ham


À plusieurs reprises, le jeune Louis-Napoléon sollicite en vain la clémence du roi Charles X (1824-1830) pour revenir vivre en France. "Et c'est paradoxalement au cours de son incarcération de six ans à Ham que le futur empereur découvre réellement la France, où il n'a pas vécu depuis 1815," raconte Juliette Glikman*, historienne spécialiste du Second Empire.

Emprisonné pour conspiration

Héritier de l'empereur, Louis-Napoléon a pour objectif de vie de prendre un jour le pouvoir en France. Après une première tentative infructueuse à Strasbourg en 1836, le trentenaire téméraire, qui vit alors entouré de courtisans à Londres, organise une nouvelle prise d'armes à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) en 1840. Il est convaincu qu'après avoir acclamé les cendres de Napoléon Ier rapatriées de Sainte-Hélène en 1840, le peuple français réclame le retour d'un Bonaparte. À Boulogne, il compte rallier la garnison à sa cause et marcher sur Paris pour destituer le roi.
 

Il débarque à Boulogne en compagnie d'anciens soldats, à bord d'un bateau loué sous de faux prétextes. La garnison de Boulogne ne se rallie pas à lui, et la prise d'armes est un échec. Alors qu'il rembarque pour battre en retraite, Louis-Napoléon Bonaparte est repêché et enfermé à la Conciergerie à Paris dans l'attente d'être jugé.

Juliette Glikman, historienne spécialiste du Second Empire


Tandis que ses conjurés sont graciés, Bonaparte est jugé et condamné à la prison perpétuelle. "Pendant ce procès, on raconte qu'il aurait demandé « combien de temps cela dure, la perpétuité ? ». Il savait peut-être déjà qu'il ne resterait pas enfermé le reste de sa vie", suppose Olivier Chapuis-Roux, fondateur de l'association des Amis du château de Ham, où Louis-Napoléon est envoyé purger sa peine. Il est alors très seul : l'héritage de sa mère a été dilapidé dans sa conspiration de Boulogne et le clan Bonaparte le désavoue. La monarchie estime qu'à 32 ans, ce rival ne lui fera plus d'ombre.

Ham, véritable "Sainte-Hélène" de la Somme

Le château de Ham est depuis le XVIIIe siècle une prison d'État réservée aux détenus de qualité. Le futur empereur, qui purge sa peine en compagnie de son valet Charles Thérin et d'Henri Conneau, son médecin personnel, jouit d'une salle de bain, d'un bureau, d'une bibilothèque. "La monarchie utilise la forteresse car elle éloigne sufisamment ses opposants politiques de la capitale, à environ dix heures de diligence," raconte Juliette Glikman.
 
Le futur Napoléon III lors de son incarcération au château de Ham, en compagnie de son chien.
Le futur Napoléon III lors de son incarcération au château de Ham, en compagnie de son chien. © Les Amis du château de Ham

Les six premiers mois sont difficiles en raison de l'humidité, mais Louis-Napoléon reçoit de plus en plus de visites de journalistes et de notables locaux qui s'enquièrent de son état de santé. Il a d'excellentes relations avec les Hamois, et on lui connaît même plusieurs aventures avec des femmes du village. Bonaparte s'occupe : il cultive un jardin, monte à cheval dans la cour de la prison et adopte un chien, qu'il nomme Ham. Il met à profit son enfermement en rédigeant De l'extinction du paupérisme, ouvrage d'inspiration socialiste qui prétend mettre fin à la misère ouvrière.


 

Sa détention à Ham va beaucoup apporter à Napoléon III. Il réalise un coup de génie : il utilise cette prison comme son "Saint-Hélène", pour se créer une image romantique de martyr et d'ami des ouvriers. Dans De l'extinction du paupérisme, il préconise notamment "que la classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire", une réflexion que l'on peut trouver chez Proudhon ou Marx.

Juliette Glikman, historienne spécialiste du Second Empire


L'écrit, d'abord distribué en placards puis publié en 1844, est une véritable carte de visite. Dans sa riche cellule, le futur Napoléon III tient salon et reçoit des intellectuels tels qu'Alexandre Dumas, George Sand ou Chateaubriand. Tous pensent trouver un homme abattu. Mais il n'en est rien : "Alors qu'il vient de quitter Ham et Louis-Napoléon Bonaparte, le socialiste Louis Blanc indique dans ses mémoires qu'il est partagé entre l'admiration et l'épouvante", tellement son hôte a foi en sa destinée politique.

Pendant sa peine de prison, Napoléon III se convainc qu'il accédera au pouvoir, non plus par les armes, mais par le suffrage universel [qui sera instauré à l'avènement de la Deuxième République en 1848, NDLR]

Juliette Glikman, historienne spécialiste du Second Empire

Déguisé en ouvrier, il prend la clé des champs

En 1846, Louis-Napoléon commence à se languir. Sa demande de grâce auprès du roi Louis-Philippe (1830-1848) rejetée, il décide d'échaffauder une évasion. Alors que d'importants travaux sont réalisés au château de Ham, il a l'idée de se déguiser en ouvrier pour fausser compagnie à ses geôliers. Il envoie alors le docteur Conneau quérir à Paris un bourgeron, un habit de travail, qu'ils vieillissent ensuite en le frottant à la pierre ponce.

Le 25 mai 1846, au petit matin, Louis-Napoléon se badigeonne le visage de cirage. Il revêt le bourgeron, dissimule sa tête sous une casquette, et se saisit d'une planche de sa bibliothèque. À 6 heures du matin il sort ensuite dans la cour, accompagné de son chien. Il n'est nullement aidé par un maçon appelé Badinguet, représenté par la fameuse statue placée aujourd'hui devant le château : le personnage est une pure invention des détracteurs du futur empereur.
 
Une interprétation de la fuite de Louis-Napoléon Bonaparte le 25 mai 1846.
Une interprétation de la fuite de Louis-Napoléon Bonaparte le 25 mai 1846. © Les Amis du château de Ham

"Difficile aujourd'hui de savoir s'il bénéficiait de la complicité de soldats au sein de la garnison d'Ham. Les ouvriers ont plutôt tendance à arriver sur le chantier à cette heure matinale, pas à en partir," relève Juliette Glikman. Bonaparte parvient tout de même au portail d'entrée. "Là, il est pris d'émotion et lâche sa planche. Cependant, personne ne le reconnaît. Il reprend la planche et sort de l'enceinte, sain et sauf." Louis-Napoléon marche seul un kilomètre jusqu'au premier relais de diligence, fait étape à Saint-Quentin, Cambrai, Valenciennes jusqu'en Belgique.

Pendant ce temps, le docteur Conneau couvre la fuite en glissant un mannequin dans le lit du fuyard. Toute la journée, il fait croire aux gardes, censés prendre des nouvelles toutes les heures, que Louis-Napoléon est terriblement malade. Il va jusqu'à diffuser des odeurs pestilentielles dans la pièce pour simuler la purgation de son patient et ainsi éviter que les geôliers ne rentrent.

À 18 heures, le commandant de la garnison, excédé, fait irruption dans la chambre du malade imaginaire. Alors qu'il découvre la supercherie, l'intéressé a déjà passé la frontière. Le docteur Conneau, resté sur place, est jugé. "Il s'en sort acquitté. C'est à peine si le juge ne lui serre pas la main," relate Juliette Glikman. C'est grâce au compte-rendu de ce jugement que la fuite est aussi bien documentée. L'affaire est humiliante pour le régime et auréole Bonaparte.
 
Un autre représentation de la fuite de Louis-Napoléon Bonaparte du fort de Ham.
Un autre représentation de la fuite de Louis-Napoléon Bonaparte du fort de Ham. © Les Amis du fort de Ham

Après l'évasion

De Belgique, le futur empereur des Français gagne l'Angleterre. L'Histoire donne finalement raison à son entêtement : la monarchie est définitivement renversée à l'issue de la révolution de 1848, et il est élu député à l'Assemblée nationale en septembre avant même de fouler le sol français. Il est ensuite désigné candidat à l'élection présidentielle de décembre suivant.

"Parce qu'il est peu charismatique et mauvais orateur, on pense qu'il n'est pas une menace," souligne Juliette Glikman. Mais le neveu de Napoléon Ier est élu chef de l'État, notamment à la faveur du vote des ouvriers qu'il a séduit par ses écrits de Ham. "Les députés n'ont pas perçu la force politique du nom Bonaparte," conclut l'historienne. Puis Louis-Napoléon Bonaparte marche sur les pas de son oncle : à la suite de son coup d'État en décembre 1851, il proclame le Second Empire et se fait sacrer empereur des Français l'année suivante.

L'empereur n'oublie cependant pas Ham. Il retourne sur les lieux en 1856 avec sa femme, l'impératrice Eugénie. De sa relation avec une Hamoise naissent deux fils illégitimes, à qui il va donner des titres à la fin de son règne en 1870, et il nomme en poste à Paris le curé samarien qu'il côtoyait pendant son incarcération. Comme une reconnaissance pour ces années d'isolement qui lui ont finalement profité.


*L'historienne réalise la préface de la réédition de De l'extinction du paupérisme de Louis-Napoléon Bonaparte, chez L'Esprit du temps, à paraître le 22 octobre 2020.
 
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