Médecins sans Frontières dénonce une politique migratoire "honteuse" et refuse les aides de l'UE

La réponse de l'Union européenne à la crise migratoire va à "l'encontre [des] valeurs" de Médecins sans Frontières (MSF), a estimé l'ONG qui refuse désormais les aides de l'Union européenne, 8 % de son budget. L'ONG travaille notamment à Calais et Grande-Synthe.

Les membres de MSF interviennent notamment dans la "Jungle" de Calais.
Les membres de MSF interviennent notamment dans la "Jungle" de Calais. © PHILIPPE HUGUEN / AFP
L'ONG Médecins sans Frontières a décidé vendredi de renoncer à tout financement de l'UE et de ses Etats membres pour dénoncer leur politique migratoire "honteuse" qui repousse "loin des côtes européennes les personnes et leurs souffrances".

L'annonce de l'organisation humanitaire vient s'ajouter à la longue liste des critiques essuyées ces derniers mois par l'UE, surtout depuis l'accord controversé scellé en mars avec Ankara pour freiner l'afflux de migrants en Europe. La réponse de l'UE "va à l'encontre de nos valeurs", a lancé le secrétaire général international de l'ONG, Jérôme Oberreit ; lors d'une conférence de presse organisée en plein coeur du quartier européen de Bruxelles. "En conséquence, MSF ne fera plus de demande de fonds auprès de l'UE et de ses Etats membres", a-t-il annoncé.

8 % de ses budgets

La décision, à effet immédiat, sera appliquée "à tous les projets de MSF à travers le monde". Les fonds européens représentent 8% du budget de l'ONG (le reste provenant de fonds privés), soit 56 millions d'euros en 2015 (19 millions des institutions de l'UE et 37 millions des Etats membres), selon MSF.

Tweet de MSF : "Nous ne pouvons pas accepter les fonds de l'UE ou de ses membres tout en traitant les victimes de leurs politiques, c'est aussi simple que cela."

Médecins sans Frontières, auréolé en 1999 d'un Prix Nobel de la paix, a soigné depuis le début 2015 quelque 200.000 hommes, femmes et enfants en Europe et en Méditerranée, migrants fuyant conflits et misère au péril de leur vie. L'ONG est particulièrement engagée dans l'île grecque de Lesbos, où se sont entassés des milliers de migrants, et dans le port de Calais Elle participe aussi à des opérations de sauvetage en mer à bord du navire Argos.

Prix Nobel de la paix

Elle a dénoncé vendredi ses expériences vécues, comme ces 8 000 personnes, "y compris des centaines de mineurs non accompagnés", restées bloquées dans des camps surpeuplés "parfois pendant des mois". C'est une "conséquence directe" selon elle de l'accord conclu entre l'UE et Ankara, qui prévoit le renvoi de tous les nouveaux migrants arrivant sur les côtes grecques depuis la Turquie vers cette dernière.

"Depuis des mois, MSF a dénoncé la réponse honteuse de l'Europe, qui se focalise plus sur la dissuasion que sur l'aide et sur la protection à apporter aux personnes qui en ont besoin", a expliqué Jérôme Oberreit. L'attitude de l'UE à l'égard des pays africains est aussi dans son viseur. Elle veut "imposer une réduction de l'aide au commerce et au développement" à ceux qui "n'endigueraient pas la migration vers l'Europe ou qui ne faciliteraient pas les retours forcés" de migrants irréguliers, a-t-elle dénoncé.

Dissuasion plutôt que protection

Amnesty International a apporté son soutien à MSF, saluant sur le réseau social Twitter une attitude "courageuse et fondée sur des principes", face à la "honte" de l'accord UE-Turquie. Combiné avec la fermeture de la route migratoire des Balkans, ce pacte a eu pour effet de provoquer une baisse considérable des arrivées sur les côtes grecques depuis fin mars, mais il a aussi suscité de nombreuses critiques de la part des défenseurs des droits de l'homme.

La question du financement par l'UE se pose aussi pour ACF, selon Pauline Chetcuti, responsable du plaidoyer d'Action contre la faim, qui étudie les possibilité "au cas par cas", cherchant à établir "si les les fonds sont liés à une politique de gestion des flux migratoires".

Médecins du Monde continue d'accepter les fonds de l'UE "qui cadrent avec nos principes éthiques", a indiqué Jean-François Corty, le directeur des opérations internationales. L'organisation a par exemple choisi de ne plus intervenir dans les hotspot+ en Grèce et en Italie, qu'elle qualifie de "centres de rétention". L'opinion est plus partagée à Handicap International, qui explique ne pas pouvoir se permettre de refuser des fonds vu "l'urgence des besoins". 

"On se pose toujours la question : comment garder notre indépendance et notre autonomie?", a résumé Anne Héry, directrice du plaidoyer. "Après, il appartient à chaque organisation de mesurer la question par rapport à cet impératif humanitaire et à son propre mode de financement", a-t-elle ajouté.

La CE réagit

Interrogée, la Commission européenne a souligné de son côté que MSF ne participait pas aux projets d'aide humanitaire de l'UE en Turquie.

"L'an passé, le soutien de la Commission européenne à MSF s'est monté à tout juste un peu plus de 1% du total de son budget dédié à l'aide humanitaire, soit environ 15 millions d'euros sur 1,5 milliard", a voulu relativiser le porte-parole de l'institution,

Margaritis Schinas. Comme la Belgique, l'Allemagne a dit de son côté regretter la décision de MSF. "Mais cela correspond à cette organisation", a estimé une porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, estimant que MSF "est très restrictive concernant les moyens provenant de sources étatiques".
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