1940, la bataille de France au jour le jour : 17 mai, la "division fantôme" de Rommel sème la terreur dans l'Avesnois

EPISODE 9 - C'était il y a 80 ans. Dans le Nord, les Panzers du général Rommel semaient la terreur, de nuit, parmi les troupes françaises mobilisées dans l'Avesnois, tandis que plus au sud, à Montcornet dans l'Aisne, le colonel de Gaulle tentait, avec ses blindés, de bloquer l'avancée des Allemands.

Le général allemand Erwin Rommel.
Le général allemand Erwin Rommel. © Narodowe Archiwum Cyfrowe (Archives Nationales Numériques polonaises)

Avesnes-sur-Helpe, peu avant 1 heure du matin. Le général allemand Erwin Rommel et ses chars traversent la ville. Il est enthousiaste, il vient de passer la ligne de blockhaus de la frontière en désobéissant aux ordres de l’Etat-major allemand.
 


Rommel écrit dans son journal : "La voie de l’Ouest est désormais ouverte. Nous avions franchi la ligne Maginot ! C’était difficile à croire. Il y a 22 ans, nous étions restés 4 ans et demi devant le même ennemi, avions remporté victoire sur victoire et quand même perdu la guerre. Et voilà que nous nous enfoncions en territoire ennemi. Ce n’était pas qu’un beau rêve. C’était la réalité !" (cité par l'historien allemand Karl Heinz Frieser).
 

Erwin Rommel en 1942.
Erwin Rommel en 1942. © Berliner Verlag/Archiv/picture alliance / ZB/MaxPPP


La veille dans la soirée, il a franchi les blockhaus du côté de Clairfayts dans l’Avesnois. Malgré l’obscurité, il décide d’avancer sans attendre pour exploiter cette victoire. Une audace qui lui réussit.
 


Avec ses Panzers, il tombe par hasard sur toute une division motorisée française en train de bivouaquer pour la nuit le long de la route entre Solre-le-Château et Avesnes. Ces soldats français, repliés de Belgique, devaient se sentir en sécurité derrière la frontière, heureux de pouvoir prendre un peu de repos avant d’affronter à nouveau les Allemands.

Mais les malheureux sont surpris en plein sommeil. Rommel ordonne à ses chars de faire feu tout en roulant, pour effrayer les Français. "Des centaines et des centaines de soldats et civils sont réveillés en sursaut par le régiment blindé fonçant à toute vitesse… Ils ont le visage déformé par la peur." (journal de la 7e Panzerdivision cité par Karl-Heinz Frieser).

Jusqu’ici, l’ennemi n’a pas trouvé de riposte à ce procédé. Ses nerfs lâchent. 

Erwin Rommel, général allemand.


Rommel entre dans Avesnes-sur-Helpe avec 40 camions français capturés et des centaines de prisonniers. La tactique de Rommel : impressionner et foncer en crachant le feu de tous ses chars même face à un ennemi supérieur. Dans ses mémoires il explique : "Cette méthode que j’avais ordonnée – avancer vers l’ennemi en faisant feu - s’est avérée remarquable. Elle coûte des munitions, mais épargne des hommes et des chars. Jusqu’ici, l’ennemi n’a pas trouvé de riposte à ce procédé. Ses nerfs lâchent".
 

Un Panzer photographié en 1942.
Un Panzer photographié en 1942. © Collection privée Régis Potier


Mais Rommel se montre très téméraire. Il dépasse Avesnes-sur-Helpe avec ses chars, laissant ses fantassins en finir avec les derniers défenseurs français. Il entend un bruit de moteur dans la nuit et se dit qu’il s’agit de ses Panzer qui le suivent. Malheureusement pour lui, il s’agit de 16 chars français rescapés de la bataille de Flavion en Belgique et qui avaient fait retraite jusque-là. Parmi eux, le redoutable B1 bis.
 

Le char B1 Bis français est un monstre d’acier de 32 tonnes mais il est très gourmand en carburant (il faut deux pleins pour faire 25 kilomètres et le ravitaillement se fait de manière fastidieuse par camion-citerne).
Le char B1 Bis français est un monstre d’acier de 32 tonnes mais il est très gourmand en carburant (il faut deux pleins pour faire 25 kilomètres et le ravitaillement se fait de manière fastidieuse par camion-citerne). © Collection privée Régis Potier


Cette fois, Rommel n’a pas le choix, il doit rebrousser chemin et se battre jusqu’à 4 heures du matin dans les rues d’Avesnes. Les pertes allemandes sont importantes mais finalement un groupe de 3 chars français finit par battre en retraite. Là encore, infatigable, le général Rommel décide de continuer vers Landrecies pour prendre le pont de la ville avant qu’il ne soit détruit par les Français.
 


Une fois encore, il surprend des soldats français qui ne s’attendent pas à voir des Allemands aussi loin derrière la frontière.   
 

Le pont de Landrecies sur le canal de la Sambre à l’Oise.
Le pont de Landrecies sur le canal de la Sambre à l’Oise. © FREDERIK GILTAY / FRANCE 3
Le canal de la Sambre à l'Oise à Landrecies.
Le canal de la Sambre à l'Oise à Landrecies. © FREDERIK GILTAY / FRANCE 3


C’est donc un coup de bluff que réussit Rommel cette nuit du 16 au 17 mai, en s’exposant personnellement à la tête de ses troupes.  Des milliers de soldats français sont faits prisonniers sans même chercher à combattre, simplement surpris par les Allemands, qu’ils prennent parfois pour des Anglais.

La chevauchée des blindés de Rommel qui foncent sans chercher à conforter leurs positions, à l’encontre des règles militaires, a créé un chaos total parmi les unités françaises. Les Français vont surnommer la division de Rommel "la division fantôme", car elle surgit toujours là où on ne l’attend pas.
 

J’ai vu des jeunes soldats français pendus, certains avec leur ceinturon, sûrement qu’ils s’étaient suicidés, des jeunes… près d’Avesnes-sur-Helpe.

André Boutoille, artilleur calaisien. 


Cette nuit-là, l'artilleur calaisien André Boutoille sera lui aussi victime de la tactique de Rommel. Aux premières heures de ce 17 mai, il quitte Maubeuge avec son convoi de camions pour retrouver son régiment à Avesnes-sur-Helpe. Pour lui, la guerre est presque terminée. Avant de partir en captivité, il aperçoit près d’Avesnes, des soldats français qui ont préféré se pendre plutôt que d’être fait prisonnier. Une image qui l’a marqué à vie.

"J’ai été fait prisonnier le 17 mai, à 4 heures du matin, ça je m’en rappelle", raconte-t-il. "On est rentrés en Belgique le 10 mai et le 17 j’étais fait prisonnier".
 

17 mai 1940 : André Boutoille raconte son arrestation par les Allemands à Avesnes-sur-Helpe


"On est restés 7 jours sur le front en première ligne", décrit le vétéran calaisien. "Le chauffeur avait pris des petits chemins pour aller à Avesnes. J’étais appuyé à l’arrière du camion et je vois un sidecar arriver. A bord, il y avait deux Allemands, je les ai reconnus, j’en avais déjà vu à Namur. Je dis au chauffeur : "Il y a un sidecar qui nous suit". "T’as qu’à le foutre en l’air ",qu’il me répond. J’ai pris le fusil mitrailleur, un Saint Etienne chargeur en demi-lune de 25 cartouches et quand ils sont arrivés à 50 mètres… boum ! Est-ce que je les ai tués ? Je n’en sais rien… Le sidecar a fait un roulé-boulé. 5 kilomètres plus loin on arrive dans un carrefour avec deux chars allemands. On descend du camion, un grand gars est venu vers moi, m’a mis le "pétard" sous le nez et il m’a dit en français : "si vous pas obéir fusillé tout de suite ! "

"Avec mon régiment à Avesnes, on était fait prisonniers"
, poursuit André Boutoille. "C’est là que j’ai vu des jeunes soldats français pendus, certains avec leur ceinturon, sûrement qu’ils s’étaient suicidés, des jeunes, … près d’Avesnes-sur-Helpe. Nous on a fait la guerre pour rien, nous. Tous ces martyrs qui sont morts pour rien…".

André Boutoille sera envoyé en camp disciplinaire en Pologne. Il sera libéré par l’armée soviétique et devra attendre 1945 pour rentrer chez lui. Il fut membre de nombreuses années des anciens combattants de Coudekerque-Branche, ville où il résidait quand nous l’avions interviewé en juin 2010.

Votre avance m’a coûté une nuit d’insomnie.

Adolf Hitler au général Rommel.


Durant cette nuit hors du commun, 10 000 soldats français furent faits prisonniers alors que Rommel n’a perdu que 105 hommes. A 6 heures, ses Panzers sont à Landrecies, à 6h30 ils sont au Cateau-Cambrésis. Là, le général allemand se rend compte qu’il a franchi 50 kilomètres en une nuit.
 

Sa division est dangereusement étalée derrière les lignes ennemies. Il n’a plus qu’une petite avant-garde avec lui. Il arrête enfin sa chevauchée. D’ailleurs, Hitler lui-même rappelle Rommel à l’ordre malgré le succès : "Votre avance m’a coûté une nuit d’insomnie". L’Etat-major allemand craint une contre-offensive des Français et veut rassembler ses troupes.
 

 

Adolf Hitler saluant Erwin Rommel (date inconnue).
Adolf Hitler saluant Erwin Rommel (date inconnue). © ZUMAPRESS


Cette offensive ouvrit la route de la Manche aux Allemands et pourtant, elle n’était absolument pas prévue comme cela. L’ordre d’attaquer Avesnes-sur-Helpe n’est donné officiellement par l’Etat-major qu’à 8 heures du matin ce 17 mai, 8 heures après la conquête de la ville.

L’historien anglais David Irving a écrit à propos de ce coup de bluff de Rommel : "Un seul Français furieux et décidé à tirer aurait suffi et la course de Rommel se serait arrêtée à l’instant même. Il ne pensait absolument pas à cacher son rang et sa personne. Par son uniforme élégant, par sa haute casquette à visière, par ses décorations et sa voix haute, il se distinguait nettement de ses commandants de chars. Mais lui, il continuait à vivre sa vie protégée comme par un sortilège, ainsi que le montrent d’innombrables événements". Rommel a provoqué sa chance cette nuit-là...

Les B1 bis français résistent par endroits


A Landrecies vers 13 heures, 2 chars français B1 bis détruisent 100 automitrailleuses et chars légers allemands garés dans les rues du centre (rapporté par l'historien Dominique Lormier). Le B1 bis est le plus puissant char de l’époque, mais très lourd : il consomme énormément de carburant. Les chars allemands, plus légers et rapides, filent et détruisent les lignes d’approvisionnement obligeant les français à sans cesse reculer pour se regrouper, en vain.
 

Un char Renault B1 bis exposé en 2008 au salon Rétromobile à Paris.
Un char Renault B1 bis exposé en 2008 au salon Rétromobile à Paris. © PHOTOPQR/L'ALSACE/MAXPPP


Plus à l’est, à Stonne dans les Ardennes on se bat toujours. Ce 17 mai, un char B1 bis français écrase un groupe de fantassins allemands sous ses chenilles et permet la reconquête du village par les Français.

 


La veille, un autre B1 a détruit une colonne de 13 chars allemands, malgré les 140 projectiles qui l’ont touché. Ce village des Ardennes a changé de main 17 fois en 3 jours. A 17h45, les Allemands le reprennent, cette fois définitivement. Le général Wagner, officier supérieur allemand dira après la guerre : " Il y a 3 batailles que je n’oublierai jamais : Stonne, Stalingrad et Monte Cassino".

De Gaulle contre-attaque dans l'Aisne


Ce 17 mai également, Charles de Gaulle, peut enfin appliquer les principes qu’il avait exposé dans son livre Vers une armée de métier. Dans l’Aisne, à Montcornet, le colonel de Gaulle reçoit l’ordre d’attaquer avec sa division blindée. Cela fait longtemps qu'il milite pour l’organisation de grandes unités de chars alors que l’armée française a dispersé ses blindés, éparpillés en de multiples petites unités, contrairement aux Allemands.
 


A 4h45, il attaque avec 88 chars dont 35 B1 bis. Les attaques se succèdent jusqu’à 18h30, faute de carburant et sous la pression des Stukas, les chars français se retirent. De Gaulle a prouvé que regroupés, les chars français peuvent faire reculer l’armée allemande.
 

durée de la vidéo: 02 min 38
17 mai 1940 : récit de la bataille de Montcornet

De Gaulle écrira : "Il y a sur le terrain plusieurs centaines de morts allemands, nombre de camions ennemis brûlés. Nous avons fait 130 prisonniers. Nous n’avons pas perdu 200 hommes. A l’arrière sur les routes, les réfugiés ont cessé de fuir. Certains même rebroussent chemin car le bruit court dans leurs colonnes que les troupes françaises ont avancé".
 

 

Charles de Gaulle (à droite) et le président de la République Albert Lebrun en septembre 1939.
Charles de Gaulle (à droite) et le président de la République Albert Lebrun en septembre 1939. © WOSTOK PRESS/MAXPPP


En fait, la division de de Gaulle aura mis hors de combat un millier d’Allemands. Une victoire inachevée, qui ne changera rien au cours de la campagne.
 

durée de la vidéo: 01 min 46
Commémoration de la bataille de Montcornet


L’Etat-major français est un peu rassuré, grâce aux combats de Stonne et Montcornet, il pense avoir stoppé la progression des Allemands vers Paris.
 

 
Le chef d’Etat-major allemand Von Manstein - celui qui a imaginé le plan d’attaque contre la France - a préparé une nouvelle surprise aux Alliés. Les généraux Guderian et Rommel vont relancer leurs Panzers. Pas vers Paris, mais vers la Manche...


► La suite de notre série demain avec la journée du 18 mai 1940. Vous pouvez relire les épisodes précédents dans le récapitulatif ci-dessous :
 

 

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