Décès de Valéry Giscard d'Estaing : Jacques Legendre, ex député-maire de Cambrai, loue un "grand président"

Le 2 décembre, jour de son 79ème anniversaire, Jacques Legendre apprenait la mort de Valéry Giscard d’Estaing. L’ancien député-maire de Cambrai, ancien sénateur du Nord, avait été son secrétaire d’Etat, de 1977 à 1981. Il se souvient d’un "grand président".
Jacques Legendre en 2012.
Jacques Legendre en 2012. © IP3 PRESS/MAXPPP
Jacques Legendre a été successivement secrétaire d’Etat auprès du Ministre du Travail de 1977 à 1978, puis secrétaire d’Etat à la formation professionnelle jusqu’en 1981, sous les gouvernements de Raymond Barre, jusqu’à la défaite de Valéry Giscard d’Estaing face à François Mitterrand. On lui doit la mise en place en France des premières formations continue et en alternance, ainsi que du premier pacte pour l’emploi des jeunes.

À l’origine, Jacques Legendre n’est pourtant pas un "giscardien". Il est gaulliste, membre de l’UDR, l’Union des Démocrates pour la République, qui deviendra le RPR. C’est sous cette étiquette qu’il est élu, à 32 ans, député du Nord. Il va donc vivre, de l’intérieur, la guerre fratricide entre deux droites irréconciliables : les centristes de Giscard et les gaullistes de Chirac.

Giscard a eu du courage. Quand il décide d’abaisser la majorité à 18 ans, il sait que les jeunes votent plutôt à gauche et donc il sait qu’il prend un grand risque politique

Jacques Legendre

► Jacques Legendre, comment vous, le gaulliste de l’UDR, êtes-vous appelé en 1977 dans un gouvernement du président Valéry Giscard d’Estaing ? On rappelle que Jacques Chirac vient de claquer la porte de Matignon…

C’est toute une histoire ! Je dois reconnaitre que je n’étais pas du tout giscardien. J’en voulais même à Chirac d’avoir soutenu Giscard à l’élection présidentielle de 1974, contre le candidat gaulliste, Jacques Chaban-Delmas.

Je ne m’attendais donc pas à entrer au gouvernement. Mais aux élections municipales de 1977, alors que la gauche prend un certain nombre de villes en France, moi je me fais remarquer en faisant basculer Cambrai à droite. Un ministre m’approche alors une première fois. Je dis "Non merci".  Un deuxième m’appelle. Je dis "Non merci". Et finalement, c’est Raymond Barre en personne qui me téléphone. On ne dit pas non au Premier Ministre.

Valéry Giscard d’Estaing est présenté comme un président "visionnaire", qui a modernisé La France. Vous acquiescez ?

Oui. J’ai retrouvé chez Giscard ce qui me plaisait chez Chaban-Delmas. Moderniser la France. Lui donner un coup de jeune. Que notre pays suive enfin les évolutions sociétales.

Giscard a eu du courage. Quand il décide d’abaisser la majorité à 18 ans, il sait que les jeunes votent plutôt à gauche et donc il sait qu’il prend un grand risque politique. Mais il le fait. La jeunesse a été l’une de ses grandes préoccupations. Il voulait qu’elle ait une vie plus facile, qu’elle puisse enfin se faire entendre.

Le Nord Pas-de-Calais en a profité. Giscard a poursuivi le développement du nucléaire initié par Messmer et Pompidou. Il a permis le renouvellement du tissu économique de notre région. Je pense à la création de zones industrielles, comme Seclin, ou Cambrai avec l’implantation de l’américain 3M.

Comment se déroulaient les conseils des ministres à l’Elysée ?

Comme secrétaire d’Etat, je n’étais pas présent à tous les conseils. Mais quand j’y participais, j’étais frappé de voir que Giscard en avait fait un vrai lieu de débat. Ses conseils des ministres n’étaient pas une chambre d’enregistrement. Un jour, je me rappelle avoir émis une critique sur un texte qui me paraissait poser problème, contre l’avis du ministre qui défendait ce texte. Giscard a demandé son retrait. Le ministre n’est pas devenu mon ami...

► La décision brutale de fermer la sidérurgie à Denain et en Lorraine (10 000 suppressions d’emploi) a-t-elle contribué à la défaite de mai 81 ?

Le drame de la sidérurgie a été un moment très difficile. J’étais maire de Cambrai, une ville à dix minutes en voiture de Denain, et les syndicalistes ne se privaient pas de venir manifester sous mes fenêtres. J’ai alors songé à démissionner du gouvernement. C’est Raymond Barre – encore lui – qui m’a convaincu de rester.

En 81, effectivement, ce drame de la sidérurgie ne nous a pas facilité la tâche. Mais Giscard avait réussi à approcher quelques grands élus gestionnaires socialistes qui étaient fatigués d’être dans l’opposition et qui ne croyaient pas en une victoire de Mitterrand. S’il était réélu, Giscard avait laissé entrevoir l’idée d’un futur gouvernement d’ouverture. Moi-même, en tant que secrétaire d’Etat, on m’avait demandé de souscrire aux demandes des élus de gauche du Pas-de-Calais. Et dans le Pas-de-Calais, d’ailleurs, Giscard a fait un meilleur score en 81 qu’en 74.

► Comment avez-vous vécu la rivalité entre Giscard et Chirac ?

C’était pour moi très inconfortable. Très ambigu. J’ai bien vu que cette guerre entre le RPR et l’UDF allait inévitablement profiter à Mitterrand. Sur fond de crise, cette guérilla ne pouvait que nous affaiblir pour la présidentielle suivante.

► Qui était vraiment Giscard ? On entend des témoignages contradictoires : il était "glacial" et "chaleureux". Qui a raison ?

Les deux. Il était l’un et l’autre : glacial et chaleureux. Giscard a été un grand président. Un homme extrêmement intelligent, pour qui j’avais beaucoup de respect et de sympathie. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Ça été un honneur de travailler avec lui. Mais oui, il pouvait être glacial : je l’ai expérimenté une seule fois. Ce n’est pas un bon souvenir…

 L’avant-dernier condamné à mort en France est le nordiste Jérôme Carrein, guillotiné à Douai en 1977. Pourquoi Valéry Giscard d’Estaing, si moderne sur les questions sociétales, lui a refusé sa grâce et a maintenu la peine capitale ?

Parce que la majorité des français restait favorable à la peine de mort. Giscard n’a pas voulu prendre le risque d’ouvrir ce débat. Au début de son septennat, il a fait beaucoup de réformes sociétales. Ensuite, il a dû affronter de plus en plus de difficultés économiques. C’était trop tard pour débattre d’un sujet aussi clivant que la peine de mort. L’opinion publique n’était pas prête.

► Aviez-vous gardé contact avec l’ancien président ?

De loin. Après 81, je suis resté fidèle au RPR. Je l’ai revu en 2010 quand Nicolas Sarkozy avait créé une commission pour réfléchir sur le devenir de l’Hôtel de la Marine, à Paris. J’en étais membre. Giscard en était le président. Il était très heureux de retrouver un de ses anciens ministres.

L’annonce de sa mort a été pour moi un choc véritable. Je le répète : ça été un grand président.
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