INTERVIEW. Comment faire des réserves d'eau pour les agriculteurs ? Etat des lieux et éléments de réponse

Entretien avec Quentin Destombes agriculteur à Quesnoy-sur-Deûle proche de la métropole lilloise et Jean-Chistophe Rufin, agriculteur dans l'Avesnois, à Mairieux.

La sécheresse et les périodes caniculaires de l'été 2022 et la promesse de nouveaux épisodes de fortes chaleurs pour les étés à venir, provoqués notamment par le réchauffement climatique interrogent. Comment faire face les prochains étés à la chaleur et au manque d'eau ? Quentin Destombes, président des Jeunes Agriculteurs Nord et Pas-de-Calais et Jean-Christophe Rufin, vice-président FDSEA Nord, évoquent tous les deux naturellement un problème possible d'"autonomie alimentaire française" et listent quelques solutions. Entretien. 

Etat des lieux

Quentin Destombes : "J'ai une exploitation à Quesnoy-sur-Deûle avec beaucoup de vaches laitières, une ferme pédagogique et des légumes que je vends à l'industrie locale. Cette année, j'ai sauvé une grosse partie de la récolte mais en pompant de l'eau dans la Deûle. Ma pompe m'a demandé pour fonctionner 190 litres de gasoil par jour (à 1,80 euro le litre ou 1,50 le litre). J'ai dû irriguer pour arroser les haricots, les pommes de terre et les potirons (20 hectares au total). Depuis le 1er avril, il est tombé 131 ml d'eau contre 400 ml en temps normal. Et du côté de Boulogne-sur-Mer, Montreuil-sur-Mer, Saint-Omer, ou Calais, il a encore moins plu. Même les maïs ne sont pas beaux. On se demande parfois si cela va valoir le coup de récolter. Il faut que l'Etat vienne en soutien". 

Jean-Christophe Rufin : "Je suis dans l'Avesnois, à Mairieux. Dans mon exploitation comme dans l'arrondissement il y a 45% d'herbes pour les bêtes. Beaucoup a grillé. On estime que 30% à 40% de la production est morte. Pour les céréales, la moisson a été correcte mais le maïs est impacté. Même si c'est une plante tropicale, il y a eu trop de manque d'eau. On estime que le rendement du maïs va être moindre de 20% à 25% par rapport à 2021 et ce maïs que nous destinons aux bêtes risque d'être indigeste pour ces dernières car la cellulose a durci à cause de la chaleur. La sécheresse a été exceptionnelle et la solidarité a moins joué qu'en 2019. On pense que l'alimentation pour bovin va avoir un rendement en général de -40% par rapport à d'habitude. Du coup, il va falloir en racheter et avec l'inflation, les prix flambent. Conséquence non chiffrable pour le moment mais visible : certains éleveurs vendent leurs bêtes. "

Esquisses de solutions

Quentin Destombes : "La première année, en 2000, j'ai pompé 8 000 m3 d'eau, l'année dernière rien, cette année 17 000 m3. Il faut récupérer les eaux de l'hiver dans des fosses conséquentes, fabriquer des espèces d'étangs qui pourraient servir pour la pêche, le gibier et les agriculteurs. Ou aménager les choses pour recueillir les eaux usées après traitement en station d'épuration. En Espagne, 30% des eaux usées sont réutilisées, 75% en Israël, en France 1%. Il en va de la souveraineté alimentaire du territoire. Je sais que c'est fou de dire cela dans le nord de la France mais les usines agro-alimentaires sont là et les haricots comme les pommes de terre ont davantage besoin d'eau que le maïs ou le blé."

Il faudrait aménager les choses pour recueillir les eaux usées après traitement en station d'épuration. En Espagne, 30% des eaux usées sont réutilisées, 75% en Israël, en France 1%

Quentin Destombes, agriculteur à Quesnoy-sur-Deûle

Jean-Christophe Rufin : "Des solutions existent. Il faut arriver à stocker les excès d'eau de l'hiver, travailler sur les eaux usées quitte à les traiter un peu, c'est une question d'autonomie alimentaire. Vous savez, pour cet hiver on parle de coupure de gaz ou d'électricité, mais si à terme on parle de rupture au niveau de l'alimentation, si les gens n'ont plus à manger, c'est la révolte. Certaines eaux industrielles sont aussi potentiellement utilisables sous conditions. Mais souvent l'administration bloque... Je ne comprends pas par exemple, qu'ici, dans l'Avesnois, Bruxelles nous interdise de planter la luzerne pour nourrir les bêtes alors que c'est la seule plante qui pousse par ces chaleurs. En plus, elle fleurit donc pollinise."