Le directeur de Sciences-Po Lille a-t-il censuré une conférence avec le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles ?

Pierre Mathiot / Geoffroy Lejeune / © VINCENT ISORE /IP3 / MONTAGE FRANCE 3
Pierre Mathiot / Geoffroy Lejeune / © VINCENT ISORE /IP3 / MONTAGE FRANCE 3

L'annulation d'une conférence qui devait avoir lieu ce mercredi à Sciences-Po Lille, avec Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, fait polémique. Censure ? 

Par EM

La conférence intitulée "À droite, où en sont les idées ?" devait se dérouler ce mercredi 22 janvier à Sciences-Po Lille. Invités : Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles et Charles Consigny, avocat, deux polémistes classés à droite. Elle a été annulée ce lundi. Une décision qui fait polémique depuis deux jours autour des mots "liberté d'expression", "censure", "dictature de la pensée", "pression gauchiste", "débat"...

La polémique a commencé autour du 15 janvier dernier. Des syndicats et associations de gauche (Solidaires Étudiant.e.s, Méla’Lille, Bon Chic Bon Genre...) publient une pétition en ligne pour demander l'annulation de la conférence organisée par L’Arène de l’IEP (association étudiante) : "À une époque où la crise climatique s'accélère gravement, que l'extrême droite tue en masse et que l'islamophobie atteint des sommets, il est scandaleux, irresponsable et dangereux de tenir cette conférence. "

L'Arène de l'IEP réagit dès le lendemain et crie à la censure : "Il est ahurissant que l'invitation de personnalités identifiées comme appartenant à l'autre bord politique suscite de telles réactions d'hostilité". Geoffroy Lejeune, particulièrement critiqué par la pétition, est alors défendu ainsi : "C'est un journaliste qui intervient sur toutes les chaînes de télévision, dans de très nombreuses émissions, y compris sur le service public, lesquelles ne le recevraient probablement pas s'il était aussi sulfureux que le disent nos détracteurs. (...) Il a même reçu les confidences d'Emmanuel Macron. Est-ce qu'Emmanuel Macron est d'extrême droite ?" Et l'association rappelle avoir invité précédemment Fabrice Arfi, rédacteur en chef de Médiapart ou Agathe Auproux, ex-chroniqueuse de l'émission "Touche pas à mon poste". 
 


"Je n'ai pas annulé, ni censuré..."


Ce lundi, le directeur de Sciences-Po prend position et publie un court texte sur la page Facebook de l'établissement. «J’ai fait savoir aux organisateurs que si le thème de la conférence et le déroulé qui en était prévu, notamment la présence d’un enseignant-chercheur comme modérateur, correspondaient à mes attentes, en revanche la participation de l’un des invités ne m’apparaissait pas souhaitable», écrit Pierre Mathiot. Il ne s'agit pas pour moi de juger ou d'évaluer les idées de cette personne mais simplement de partir d'un constat: le journal pour lequel elle travaille a été condamné en 2015 pour des faits particulièrement graves après la publication d'un dossier dont il avait été l'un des auteurs."
 

Pierre Mathiot fait ici allusion à la condamnation en 2015 (en appel) du directeur de la rédaction de Valeurs actuelles Yves de Kerdrel, alors directeur de publication du journal, à 2000 euros d’amende pour «provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers les Roms» après la publication, en 2013, d’un dossier intitulé «Roms, l’overdose». Geoffroy Lejeune n'a donc pas été condamné en son nom propre comme le veut la loi mais a effectivement co-écrit cet article. 

Cette condamnation mais aussi le risque autour de la sécurité de la conférence sont les deux justifications principales de la décision de Pierre Mathiot, qui, contacté ce mercredi, ne regrette rien : "Je n'ai pas annulé, ni censuré. J'ai tenu à ce qu'un des invités qui a été condamné indirectement pour incitation à la haine raciale soit remplacé. Oui, j'ai un problème avec l'un des invités. Incitation à la haine, de façon subjective et personnelle, je trouve ça particulièrement grave. Le casting était prêt. Les étudiants m'ont dit ne pas avoir le temps de se retourner alors j'ai pris mes responsabilités."

Et il ajoute, à l'adresse de certains étudiants : "Certaines associations préfèrent inviter des spécialistes de la punchline parce qu'ils les ont vus à la télé. Des chroniqueurs à 2,50 € plus à l'aise sur Cnews qu'ailleurs, à des années lumière de toute réflexion et pédagogie. J'aurais préféré qu'on invite des chercheurs pour parler de la droite..."

Sur la sécurité de l'événement, Pierre Mathiot affirme également que la menace d'affrontements entre les deux "camps" était réelle : "Je suis aussi le responsable des biens et des personnes. Il arrive que, parfois, on prenne une décision qui, vu de l'extérieur peut être considérée comme empêchant le débat. Je regrette de constater qu'il devient effectivement difficile de pouvoir débattre. Je partage le fait qu'un certain nombre de réactions d'hostilité sont disproprortionnées et inaccceptables. Mais que tout le monde se mette dans la peau d'un responsable d'établissement. Rappelez-vous ce qui s'est passé avec le quasi-pugilat le jour de la venue de François Hollande à Lille."

Des arguments auxquels l'association étudiante organisatrice répond sur Checknews : «La situation aurait été maîtrisable. On avait prévu de restreindre la conférence aux étudiants et de faire appel à des vigiles.»
 

"Il va se planquer..."


Depuis lundi, Valeurs actuelles a publié plusieurs articles sur l'affaire. L'un d'eux, publié ce mardi soir s'en prend directement au directeur de Sciences-Po. Il est intitulé : "Quand le directeur militant de Sciences Po Lille insultait Marine Le Pen et frayait avec les islamistes". De quoi alimenter la polémique qui s'invite également dans la sphère politique et médiatique. 
 

«Jusqu’où ira cette passion pour la censure ? Geoffroy Lejeune est un excellent journaliste, l’empêcher de venir à Sciences-Po est purement lamentable. Nous devons combattre ce politiquement correct qui nous vient des campus américains», a par exemple réagi Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains au Sénat. "Une certaine censure idéologique s’empare de l’enseignement supérieur où des indigénistes et des hijab day sont préférés à des journalistes reconnus et talentueux”, s’est également offusqué le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti.

L'UNI a également publié un message sur sa page Facebook : "Nous étudiants, nous en avons marre de la dictature et de la censure imposées par une minorité d'étudiants d'extrême-gauche ! Nous en avons marre de la complicité idéologique de certains directeurs d'établissements ! "

La polémique a fait l'objet d'un débat sur Cnews : "M.Mathiot est un militant de gauche qui ne veut pas que des gens de droite s'expriment. (...) Qu'il vienne sur ce plateau demain, mais non, il va se planquer...", a notamment lancé Pascal Praud, animateur de "L'heure des pros". Geoffroy Lejeune, présent sur le plateau, a parlé de sectarisme : « On invite Edwy Plenel et Fabrice Arfi de Mediapart mais on n'invite pas Valeurs Actuelles. Dans le débat public, le sectarisme se trouve exclusivement à gauche. » 


"Il n'y a pas de police de la pensée"


Pierre Mathiot, qui a mené en 2017 une mission autour de la réforme du bac à la demande de Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale dit avoir reçu ces dernières heures des menaces par mail. "Dans tous les messages, on affirme que je suis à la main des gauchistes. Je rappelle que cette école est un lieu de liberté d'expression. La plupart de nos conférences se passent bien (120 par an). On focalise sur un évenement de manière hystérique. Dans peu de temps, nous allons accueillir M.Bellamy (LR). Il est le bienvenu chez nous. Il n'y a pas de police de la pensée." 

En 2017, la venue de Jean Lassalle avait également été annulée par la même association L’Arène de l’IEP, notamment en raison d'accusations de harcèlement sexuel envers le député.
 


Charles Consigny, l'autre invité de la conférence, a également réagi sur Twitter : "Je suis évidemment consterné par cette décision, comme je l’ai écrit au directeur de l’IEP. La liberté d’expression régresse !" "Merci Charles, lui a répondu sur Twitter Geoffroy Lejeune. Je suis triste de ne pas pouvoir exprimer nos désaccords mercredi à Lille, mais nous trouverons bientôt un espace de liberté sans mini-censeurs et apprentis bolchéviques pour le faire ! ». 

Mardi prochain, l'association "Arène de l'IEP" organise une nouvelle conférence intitulée : "Simulation parlementaire - Stabilité de l'emploi". A priori, beaucoup moins polémique...
 

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