Lille : des Témoins de Jéhovah à Daech, l'interminable lutte du CAFFES face aux dérives sectaires

Charline Delporte lors d'une réunion famille du CAFFES. / © MAXPPP
Charline Delporte lors d'une réunion famille du CAFFES. / © MAXPPP

Depuis 1989, Charline Delporte accompagne des familles de victimes de dérives sectaires au sein de l'ADFI, désormais devenu CAFFES dans la région. Au fil du temps, les accompagnements ont évolué, mais son engagement est resté intact. 

Par Jeanne Blanquart

Une association, mais surtout une femme, qui la soutient à bout de bras depuis bientôt 30 ans. Charline Delporte a rejoint l'ADFI en 1989. Après un drame familial qui explique en partie son engagement sans faille. 

"A l'époque, j'avais une fromagerie, un mari, deux filles qui faisaient des études, une belle vie", explique doucement Charline Delporte dans le local de l'association. Une vie simple et tranquille, jusqu'à cette rencontre. "Un jour, ma fille a rencontré un beau jeune homme en vacances", poursuit-elle. Sa fille a tout juste vingt ans. Lui aussi. Sauf que "lui était déjà dans un mouvement à caractère sectaire depuis tout bébé", en l'occurence, les Témoins de Jéhovah. 

Au début tout va bien. Le jeune homme est charmant, gentil. Et puis petit à petit, Charline voit sa fille changer. "Il ne fallait plus regarder la télé, lire de magazines, il ne fallait qu'idolâtrer son Jéhovah", explique-t-elle. Un jour, elle retrouve des membres des Témoins de Jéhovah dans son salon. "A ce moment-là je les mets dehors. Là, j'ai blessé ma fille", regrette aujourd'hui Charline Delporte. 

Puis tout s'accélère. Sa fille lui annonce qu'elle arrête ses études. Elle commence à faire du prosélytisme dans la rue, "on aurait dit la petite maison dans la prairie". Un jour, elle fait ses valises pour rejoindre "ses frères". "Elle m'a dit que Jéhovah allait arriver, qu'on allait être comme du fumier sur la surface de la terre et qu'on allait mourir dans d'atroces souffrances." Charline Delporte maque une pause. "C'est là qu'on a commencé à descendre aux enfers." Et c'est là que la mère décide de se tourner vers l'ADFI (Association pour la défense des familles et de l'individu).


De personne aidée à personne aidante


Charline Delporte est reçue avec son mari pour un premier entretien, où elle raconte en détails ce qui est arrivé à sa fille. "Quand on est partis, on a compris qu'il ne fallait pas couper les ponts", explique-t-elle. "Cette conversation, je ne l'avais eue avec personne d'autre." 

Rapidement, Charline passe de personne aidée à personne aidante, alors même que sa fille est toujours sous emprise. 1991 : elle vend son commerce pour se consacrer pleinement à l'accompagnement des familles au sein de l'ADFI.

Trois ans plus tard, avec d'autres familles de victimes, elle se rend au stade Bollaert où se tient un grand rassemblement des Témoins de Jéhovah. Avec une dizaine d'autres familles, elle scande "Rendez-nous nos enfants", devant des portes qui restent closes. "Il fallait absolument que les Témoins soient dans le rapport de 1995."

Ce rapport parlementaire sur les associations à caractère sectaire sera le seul à proposer une "liste". Peu à peu, l'ADFI cesse de parler de "sectes" pour évoquer des "dérives sectaires". La bénévole insiste sur ce point. "Je mets en cause les doctrines que lorsqu'elles sont contraires aux lois de la République", précise-t-elle encore. 

L'accompagnement des familles se poursuit, en parallèle d'une activité de conseil qui permet l'édition d'autres rapports. Et qui met également les bénévoles de l'ADFI en situation délicate. "On a eu une douzaine d'assignations en justice pour diffamation et injure publique", explique Charline Delporte en esquissant un léger sourire. Elle sait que cela fait partie du combat. 


Naissance du CAFFES


Les années passent. Le lien se rétablit peu à peu avec sa fille. L'expertise de Charline Delporte dans l'accompagnement des familles grandit. Elle veut développer la branche régionale de l'association, est consultée au niveau national pour améliorer les moyens de lutte contre l'emprise sectaire. 

"A ce moment-là, on a voulu sortir de l'artisanal", précise Charline Delporte. En 2014, elle quitte l'UNADFI et transforme l'association locale en CAFFES pour obtenir plus d'indépendance. "Alors on nous a expliqué qu'on ne pouvait plus nous donner de subventions, alors qu'on voulait appeler plus de psys, et surtout ajouter des outils de sensibilisation.
              
La Présidente du CAFFES poursuit alors son travail de VRP au sein des structures locales et nationales. Le soutien politique revient peu à peu. Jusqu'aux années 2014/2015, où l'intérêt gouvernemental pour la lutte contre l'emprise sectaire va soudainement changer de visage. 


Radicalisation et emprise sectaire


7 janvier 2015. La France découvre l'attentat contre Charlie Hebdo avec horreur. Douze personnes sont alors assassinées. Le lendemain, une policière est tuée à Montrouge et, le lendemain, quatre personnes de confession juives sont tuées au Super Casher de Vincennes. 

A ce moment-là, le gouvernement se rend compte de l'ampleur de la tâche, face à des djihadistes issus d'une radicalisation islamiste entamée sur le sol français. La CAFFES est contactée. "On voulait que l'on ne s'occupe que de la radicalisation. On mélangeait tout, notamment les jeunes gens sous emprise et les jihadistes. l'Etat n'avait pas compris ce qu'était l'emprise", regrette Charline Delporte. 

Il faut combattre la radicalisation, quitte à mettre de côté les autres emprises sectaires, qui ne sont pourtant pas en perte de vitesse. Face au refus du CAFFES, les subventions s'amenuisent un temps. "Et puis à un moment, ça s'est débloqué."

Dans le local lillois, des familles de jeunes radicalisés côtoient celles dont l'enfant a rejoint les Témoins de Jéhovah, le Mouvement du Graal, la Grande Mutation... Des temps d'échange qui permettent d'appuyer certaines similitudes dans l'embrigadement des victimes. "Cela passe toujours par trois étapes : la séduction, l'endoctrinement puis la rupture", précise la Président du CAFFES. 

"La différence, c'est que pour les radicalisés on ne sait pas comment ça va se finir. On ne sait pas ce que va faire l'Etat, combien de temps la guerre va continuer. Je suis parfois dépassée", admet-elle. 


Et demain ?


Aujourd'hui, l'association accompagne une dizaine de familles dont les enfants sont partis en Syrie. "Des familles qui n'y peuvent rien. Certains jeunes gens sont partis de bonne foi", insiste Charline Delporte. En tout, en 2017, 164 familles ont été accompagnées. 

"Ce qu'on aimerait aujourd'hui, c'est davantage de reconnaissance et surtout des moyens supplémentaires pour développer nos outils", précise la présidente du CAFFES. Dans sa tête et celle des 16 bénévoles de l'association, les projets fourmillent. Objectif de l'année : centrer la prévention pour les jeunes et via les jeunes, "qui sont les meilleurs ambassadeurs". 




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