LOSC : 3 raisons d'être inquiet pour les finances du club

Gérard Lopez, président du LOSC, en janvier 2017 / © FRANCOIS LO PRESTI / AFP
Gérard Lopez, président du LOSC, en janvier 2017 / © FRANCOIS LO PRESTI / AFP

Report à la DNCG, budget déséquilibré, montage financier complexe... On fait le point sur la situation financière du LOSC, pas forcément beaucoup plus rassurante que la situation sportive. 

Par EM/YF

1. La DNCG très attentive au dossier LOSC


Le report du rendez-vous d'avant mercato d'hiver à la DNCG, annoncé ce lundi, a relancé débats, questions et autres rumeurs autour de la situation financière du LOSC. Le club lillois n'a pas donné la raison de ce report. Mais à l'heure où la DNCG communique et rend ses décisions pour de nombreux clubs de Ligue 1 ou Ligue 2, ce report, peut-être sans conséquence, peut légitimement inquiéter. Au regard en tout cas de ce qu'il s'est passé ces derniers mois. Rappel des faits. 

En juin dernier, la Direction Nationale du Contrôle de Gestion (DNCG) n'avait pas donné tout de suite son feu vert au LOSC à l'issue de l'audition de ses dirigeants. Le gendarme financier du football français avait demandé des "éléments complémentaires". Le dossier avait finalement été validé mais ce retard avait une nouvelle fois alerté sur la situation financière réelle du club. Les garanties demandées n'étaient "pas des détails administratifs comme le club l'a dit", avait même précisé à l'époque Didier Quillot, le directeur général de la Ligue de Football Professionnel (LFP), alors que le club tentait de minimiser "l"incident". 

Didier Quillot, directeur de la LFP / © MAXPPP
Didier Quillot, directeur de la LFP / © MAXPPP

La DNCG avait notamment exigé du propriétaire du LOSC une garantie de blocage de fonds pour donner son feu vert. « Il a fallu faire preuve de pédagogie », a récemment reconnu Barthélémy Courteault, l’un des avocats qui ont épaulé Gérard Lopez pour le rachat du club nordiste. «Il était aussi important d’expliquer à l’instance chargée de surveiller les comptes des clubs de football professionnels les mécanismes de financement modernes issus du private equity et l’ingénierie financière qui peut ainsi être utilisée. Des modes de financement non bancaires auxquels la DNCG n’est pas forcement habituée. »

Dès janvier, l'investissement de Gérard Lopez au LOSC, son montage financier, sa façon de présenter le projet n'avaient pas fait l'unanimité parmi les experts-comptables de la DNCG

Le gendarme financier reste donc forcément vigilant. Un club financé par un montage complexe et risqué comme celui de Gérard Lopez suscite de nombreuses questions : sur le poids de la dette, sur la pérennité de ce montage (cf. plus bas, "l'exemple" du Milan AC), sur l'équilibre du budget...

L'hypothèse d'une "interdiction de recrutement" au mercato d'hiver fait régulièrement l'objet de rumeurs depuis quelques semaines. Complètement infondées ? La question mérite d'être posée. Réponse dans les prochaines semaines. 


2. Budget : des dépenses en hausse, des recettes hypothétiques



Un rappel d'abord : le LOSC est un club qui, hors transferts, a, structurellement, des dépenses beaucoup plus élevées que ses recettes. Depuis de très nombreuses années. On estime le déficit structurel (la différence entre les charges -salaires, loyers...- et les recettes (droits TV, merchandising, billetterie...) à 30-40 millions d'euros (-38,5 millions d'euros en 2016).

C'est le point de départ financier d'une saison. Pour compenser, deux solutions : vendre des joueurs et/ou compenser par un apport financier "exceptionnel" de l'actionnaire principal. 



Comment diminuer le déficit structurel du LOSC ? Sur ce sujet, Gérard Lopez n'a jamais communiqué sur un plan clair. Il semble miser principalement sur un paramètre : le volet recettes. Essentiellement, des transferts à forte plus-value permettant de "combler le trou". Une stratégie à la monégasque qui marche évidemment mieux quand un club a de bons résultats et met ses joueurs en condition de se montrer à leur meilleur niveau. De ce point de vue, depuis le début de saison, le "showroom" lillois n'est pas aussi alléchant que prévu. 

Résultat : le potentiel de "revente" n'est pour l'instant pas du tout impressionnant. L’Observatoire du football CIES, organisme indépendant, a récemment évalué à 78M€, la "valeur transferts" de l'ensemble de l'effectif du LOSC. Le joueur ayant la plus forte valeur marchande étant pour l'instant El Ghazi avec 9M€. Même si ces chiffres sont à analyser avec distance, ils montrent que le potentiel du LOSC sur le marché des transferts pourrait bien ne pas être à la hauteur des besoins. 

Un joueur comme Yves Bissouma, moins souvent titulaire cette saison, écarté actuellement par Bielsa qui ne le faisait pas jouer à son poste naturel de milieu défensif, a sans doute perdu de la valeur ces derniers mois. Le LOSC avait affirmé avoir reçu une offre à 20M€ lors du mercato d'été. On est sans doute loin de ce chiffre aujourd'hui.

Thiago Maia à son arrivée au LOSC. Le plus gros transfert de l'histoire du LOSC (14 M€) / © MAXPPP
Thiago Maia à son arrivée au LOSC. Le plus gros transfert de l'histoire du LOSC (14 M€) / © MAXPPP


Les Luiz Araujo, Thiago Mendes, Thiago Maia ou Edgar Ié vaudront-ils vraiment beaucoup plus que leur valeur d'achat l'été dernier ? Le pari est risqué avec une équipe relégable... Sans compter que sur le plan sportif, se séparer des joueurs les plus "bankables" est parfois un crèvecoeur footballistique : l'exemple de Nicolas de Préville, vendu à Bordeaux à la fin du  mercato, a marqué les esprits et le nom d'Ibrahim Amadou, souvent cité parmi les partants potentiels risque de susciter le même type de débat. 

Gérard Lopez pourra difficilement miser sur les transferts pour combler intégralement le déficit. Sur quoi alors ?
  • La billetterie ? L'affluence moyenne est en légère augmentation (31 788 depuis le début de saison contre 29 487 la saison dernière) mais les retombées financières sont minimes.
  • Les droits télé ? Le classement actuel laisse augurer d'un gros manque à gagner. Le 17ème de Ligue 1 touche environ presque 10 fois moins que le 5ème (environ 1M€ contre environ 10 M€ de prime au classement). 
  • Le sponsoring ? Là encore, la marge de manoeuvre est faible. Selon nos informations, le LOSC tente de pousser les partenaires à grossir leurs chèques mais les négociations sont souvent dures et les entreprises comme le Crédit Mutuel, sponsor historique (qui a finalement resigné) ne sont pas forcément prêtes à alourdir la note, sans perspective claire. 

Côté dépenses, la situation n'est pas forcément meilleure. Ce volet ne semble pas être à la baisse. Le LOSC a investi à Luchin pour satisfaire les exigences de Marcelo Bielsa (bungalows...). L'été dernier, le loft (joueurs devenus indésirables), a aussi coûté cher. De nombreux joueurs (Bauthéac, Mavuba, Tallo...) sont partis sans indemnité de transfert et avec un accord financier à l'amiable. Rentable à moyen terme mais coûteux à court terme. 

Et sur le plan de la masse salariale, plusieurs sources assurent qu'en parallèle, les nouveaux contrats signés par le LOSC l'été dernier sont souvent de gros contrats. Incluant des salaires dans la fourchette haute de la Ligue 1. Selon l'Equipe, Kevin Malcuit, acheté 9M€ à Saint-Etienne, est par exemple payé 120 000 euros bruts mensuels, plus 30 000 euros supplémentaires à chaque fin de mois si le joueur a disputé tous les matchs sur période. A cela, s'ajoute notamment la rémunération de l'entraîneur Marcelo Bielsa et de son staff estimée par le quotidien sportif à 500 000 euros mensuels. 

Sur le plan des transferts, le LOSC a beaucoup dépensé l'été dernier (70,4 millions d’euros investis sur treize joueurs), mais cet investissement s'étale sur 5 ans et n'impacte donc que pour 20% les comptes annuels du club. 

Marcelo Bielsa, l'entraîneur du LOSC / © PHILIPPE HUGUEN / AFP
Marcelo Bielsa, l'entraîneur du LOSC / © PHILIPPE HUGUEN / AFP

Dernier élément à prendre en compte côté dépenses : le limogeage éventuel de Marcelo Bielsa coûterait selon l'Equipe, entre 14 et 16 millions d'euros, au LOSC. Un coût supplémentaire qui alourdirait encore le volet "dépenses". 

3. L’ombre du "fonds vautour" Elliott et "l'exemple" du Milan AC


Pour financer les activités du LOSC, Gérard Lopez a eu recours à trois emprunts obligataires émis par Lux Royalty, l’une des quatre holdings (ou « maison-mère ») du club nordiste, domiciliée au Luxembourg. L’entourage de l’homme d’affaires avait confirmé début juillet au Luxemburger Wort « une enveloppe d'investissement comprise entre 140 et 160 millions d'euros, dont les trois quarts de ce montant proviennent d'une ligne de crédit ouverte au niveau de la holding ».

Si le LOSC n’a jamais souhaité communiquer l’identité de son ou de ses créancier, le magazine France Football a mis les pieds dans le plat l’été dernier en lâchant les noms d’Elliott Management et Manchester Securities, deux fonds américains contrôlés par le milliardaire new-yorkais Paul Singer. Elliott est souvent qualifié de « fonds vautour » par les médias depuis qu’il s’est montré intraitable avec l’Argentine sur le remboursement de sa dette, n’hésitant pas à multiplier les actions en justice et réclamer des saisies pour obtenir son du. Il s’agit en tout cas d’un des fonds les plus convoités au monde qui garantit à ses clients (ceux qui lui confient de l’argent à prêter) un important retour sur investissement.
Paul Singer, le fondateur et patron du fonds Elliott Management Corporation
Paul Singer, le fondateur et patron du fonds Elliott Management Corporation


Ni le LOSC, ni Elliott n’ont souhaité à ce jour répondre à nos questions sur les conditions de ces emprunts obligataires émis par la holding luxembourgeoise du club. Quel taux d’intérêt ? Quelle échéance de remboursement ?  Quelles garanties ? « Nous ne sommes pas en mesure de commenter cette situation », nous a fait savoir le mois dernier une porte-parole d’Elliott Advisors, antenne britannique du fonds américain.

Le LOSC n’est pas le seul club de football européen à lui avoir emprunté de l’argent : c’est aussi le cas en Italie du prestigieux Milan AC racheté à crédit, au printemps dernier, par un mystérieux investisseur chinois, Li Yonghong. Et là, pour le coup, davantage de chiffres circulent. Le Milan AC a emprunté au total 303 millions d’euros à Elliott, sous la forme, là aussi d’emprunts obligataires : 123 millions par le club lui-même et 180 millions via sa holding luxembourgeoise, Rossoneri Sport Investment Lux, avec des taux d’intérêt élevés, respectivement fixés à 7,7% et 11,5%. 

Cet argent a servi en grande partie à financer le recrutement dispendieux du club lombard l’été dernier, évalué à 200 millions d’euros. Un investissement massif censé le ramener vers les sommets du football italien et européen, mais qui place aujourd’hui le Milan AC dans une position très délicate. Car tout l’argent emprunté doit être remboursé à Elliott très rapidement, avant le mois d’octobre 2018…

Le Stade Giuseppe Meazza à Milan / © MARCO BERTORELLO / AFP
Le Stade Giuseppe Meazza à Milan / © MARCO BERTORELLO / AFP


Or, le business plan envisagé par le nouveau propriétaire – qui devait permettre ce remboursement à très brève échéance - ne se déroule pas du tout comme prévu : des partenaires financiers chinois qui devaient l’épauler se sont désistés, la qualification pour la très lucrative Ligue des Champions semble désormais très mal engagée (le Milan AC est actuellement 7e de Serie A) et l’UEFA pourrait même sanctionner aujourd’hui le club pour non-respect du fair-play financer et l’exclure des compétitions européennes la saison prochaine … pour rembourser Elliott à l’échéance prévue, le Milan AC a entamé des négociations avec la banque américaine JP Morgan pour qu’elle rachète sa dette auprès du fonds et définisse un nouvel échéancier lui laissant plus de temps pour trouver de l’argent. Si ces négociations échouent, la propriété du club, ses droits commerciaux et de propriété intellectuelle tomberaient directement entre les mains d’Elliott qui aura alors les coudées franches pour se rembourser sur la bête…

Un tel scénario est-il à craindre pour le LOSC ? Tout dépend en fait des échéances négociées auprès d’Elliott pour rembourser les emprunts obligataires de la holding luxembourgeoise. Celle-ci n’ayant pour seul actif que le LOSC, cela passera nécessairement par des plus-values réalisées sur les ventes de joueurs, soit par l’entrée de nouveaux investisseurs. En janvier dernier, au moment du rachat, Gérard Lopez nous assurait qu’il n’était pas pressé.  « Aucun investisseur ou partenaire stratégique n'est envisagé pendant la première phase de construction du projet, c'est-à-dire entre 6 mois et 1 à 2 ans ». Cela signifie-t-il qu’Elliott lui a laissé un peu plus de temps qu’au Milan AC pour mettre son projet en route ? Pourtant, une brochure destinée à de potentiels investisseurs circulait déjà à ce moment-là, comme nous l’avions révélé avec nos confrères de Mediapart et Mediacités.

Ce qui est certain, c’est que le fonds américain suit de très près ce qui se passe au Domaine de Luchin. Au sein du conseil de gérance de Lux Royalty, la « maison-mère » du LOSC, on trouve un certain Pierre Claudel, également administrateur de Project RedBlack, la société luxembourgeoise via laquelle Elliott a prêté de l’argent au Milan AC. Son nom apparaît également dans de nombreuses sociétés liées au fonds américain. Selon les statuts de Lux Royalty, son « vote positif favorable » est obligatoire pour toutes décisions concernant  « la conclusion et/ou la modification de tout contrat de service entre (Lux Royalty) et LOSC Lille SA et de tout contrat de prêt entre (Lux Royalty) et LOSC Lille SA ».

Sur le même sujet

Les gens des Hauts : Tourcoing, la ville aux mille visages

Les + Lus