Les quatre jeunes Roubaisiens incarcérés en Turquie demandent leur transfert en France

Les quatre jeunes Roubaisiens condamnés à 13 ans de prison en Turquie pour abus sexuels sur mineur dénoncent dans une lettre leurs conditions de détention et demandent leur transfert en France. Une pétition en ligne qui appuie cette demande a recueilli près de 12 000 signatures.

Le courrier partagé sur les réseaux sociaux, et le tribunal de Bodrum en Turquie.
Le courrier partagé sur les réseaux sociaux, et le tribunal de Bodrum en Turquie. © Google Street View
Quatre jeunes originaires de Roubaix sont incarcérés en Turquie depuis le mois d'août 2016. Ils ont été reconnus coupables en juin par un tribunal de Bodrum d'abus sexuels sur mineur de moins de 15 ans et condamnés à 13 ans de prison, peine qui a été confirmée en appel en décembre.

Dans un courrier signé de leurs quatre noms et partagé la semaine dernière sur les réseaux sociaux, ils dénoncent leur conditions de détention et demandent leur transfert en France. La lettre a été dictée par téléphone à la sœur d'un des jeunes incarcérés en Turquie, qui l'a retranscrit avant de la poster sur Twitter, comme l'indique 20 Minutes.


"Voilà maintenant 13 mois qu’on a été placés au mitard des étrangers dans une cellule surpeuplée [...] Nous tombons souvent malades, il a fallu cinq mois pour voir le docteur", détaille le courrier signé "Fayçal, Belkacem, Malik, Rabah""On est privés de toutes activités. Beaucoup de personnes sont gravement malades. On vit comme des animaux." 

"On se sent abandonnés"

"La prison française a pour but de mener à la réinsertion contrairement à la Turquie qui a seulement pour but de te laisser mourir dans une cellule surpeuplée et sans aucune activité", ajoutent les quatre Roubaisiens. "Nous avons essayé de faire part de nos problèmes au consulat français mais ils ne font rien pour nous [...] Aujourd’hui, on se sent abandonnés, on n’a plus d’espoir."

En racontant leurs conditions de détention via un courrier partagé sur les réseaux sociaux, ils espèrent atteindre "les personnes qui auront la capacité d’agir" :

Ce qu’on attend de ces personnes, c’est qu’elles nous fassent transférer dans une prison française, pour être proches de nos familles et pour pouvoir suivre un cursus de réinsertion

 

Près de 12 000 signatures pour une pétition

Une pétition, lancée sur le site change.org par le militant associatif roubaisien David Guilbert, approche des 12 000 signatures. Elle interpelle le maire de Roubaix ainsi que le président Macron. Elle appuie la demande des quatre jeunes de purger leurs peines en France. 

Le texte de la pétition précise qu'elle "n'a pas pour objectif de se substituer au verdict, mais bel et bien de soutenir les familles de ces Roubaisiens."

Il serait souhaitable que ces ressortissants français et roubaisiens soient rapatriés en France afin de purger leurs peines sur le territoire français.

 

 

L'âge d'une jeune fille au centre de l'affaire

Les faits qui leur ont valu une condamnation à de la prison remontent à août 2016. Une bande de six copains roubaisiens part profiter de leur été dans un hôtel-club en Turquie. Le 24 août 2016, cinq d'entre eux sont arrêtés et accusés de viol sur mineur de moins de 15 ans.

L'un d'eux, Fayçal, a effectivement rencontré une jeune britannique. Cette dernière lui assure avoir 17 ans. Ils flirtent, parfois devant les parents de la fille. L'histoire ressemble à une idylle de vacances assez banale. "La difficulté, c'était la barrière de la langue. La jeune fille est anglophone. Fayçal, lui, est francophone", explique l'avocat du garçon, Ahmet Kiraz.

Quelques jours après leur rencontre, les parents de la jeune fille portent plainte pour viol. Cette dernière, qui est en réalité âgée de 13 ans,  raconte avoir été abusée par Fayçal et quatre de ses copains. Ils sont placés en détention. Seul l'un d'entre eux, mineur, est relâché et expulsé du pays.

La peine confirmée en appel

En juin 2017, les quatre jeunes hommes sont condamnés à 13 ans de prison. Leur avocat fait appel de la décision. "En Turquie, les abus sexuels sur mineurs de moins de 15 ans sont passibles de 16 à 24 ans d'emprisonnement. Les abus sur mineurs de plus de 15 ans sont, eux, passibles de 3 à 5 ans de prison", explique l'avocat Ahmet Kiraz. "Or, la loi stipule que si l'accusé a été trompé sur l'âge de la victime, c'est l'âge qu'il croyait juste aux moments de faits qui doit être pris en compte." Les quatre jeunes devraient donc être jugés pour abus sexuels sur mineur de plus de 15 ans, selon l'avocat.

Jeudi 14 décembre, le jugement en appel du tribunal a maintenu la peine à 13 ans de prison pour les quatre Roubaisiens. L'avocat a promis d'aller aussi loin que possible pour abaisser la peine de ses clients.

L'intégralité de la lettre
"Si on vous écrit cette lettre, c’est pour lancer un appel à l’aide car nous avons été victimes d’une injustice. Ça fait maintenant plus d’un an qu’on est incarcérés à la prison de Mugla en Turquie.

Nous étions accusés d’agression sexuelle sur mineure. Les conclusions de l’enquête ont prouvé que tout était faux, qu’il s’agissait uniquement de mensonge et pour des raisons que l’on ignore, le juge a quand même décidé de nous condamner pour abus sexuel sur mineure.

D’après les déclarations du juge, “une fellation consentie pour la fille, mais pas valable vu son âge”. Depuis le début, nous démentons toute accusation et clamons notre innocence.

Le 8 juin 2017, on a été condamné à 15 ans et 10 mois de prison. Lors des audiences, nous avons apporté des preuves qui nous innocentaient, mais le juge n'en a fait qu’à sa tête, il n’était pas à l’écoute.

De plus, la barrière de la langue ne nous permettait pas de nous exprimer comme nous le souhaitions. Et pour ne pas arranger les choses, la traductrice n’était pas compétente. Elle traduisait mal et se permettait même de s’endormir lors de l’audience, alors que nos vies se jouaient.

Nos passés judiciaires “vierges” n’ont eu aucune influence au jugement, ni le fait que l’on était tous très jeunes et encore scolarisés. Nous faisions partie des rares jeunes qui, malgré d’être issus des quartiers difficiles de Roubaix, se sont accrochés aux études et n’avaient aucun problème avec la justice.

Depuis le début, on dit à nos parents pour ne pas les inquiéter davantage que tout se passe bien, que l’on mange bien et qu’il n’y a pas de problème ici, car on ne pensait pas une seule seconde passer autant de temps en prison.

Maintenant que cette histoire a pris une toute autre tournure, on a décidé de révéler toute la vérité. Voilà maintenant 13 mois qu’on a été placés au mitard des étrangers dans une cellule surpeuplée dont la totalité des personnes sont fumeurs, exceptés nous.

On ne supporte pas la cigarette. De plus en été le climat est lourd, il fait trop chaud et il n’y a pas de fenêtre pour respirer. En hiver, il fait très froid et il n’y a pas de chauffage. Nous tombons souvent malades, il a fallu cinq mois pour voir le docteur.

On est privés de toute activité. Beaucoup de personnes sont gravement malades. On vit comme des animaux. Notre promenade est super petite, elle fait 10 pas de longueur et 6 pas de largeur. Impossible de se dégourdir les jambes et nous ne voyons pas le soleil. Les personnes avec nous prennent des médicaments pour manger, pour dormir, c’est devenu des légumes. On n’a pas envie d’en arriver là.

On ne peut pas envoyer ni recevoir de lettres de nos proches, car il n’y a pas de traducteur français. Les papiers administratifs, on ne les comprend pas, personne ne nous les traduit. Ici les étrangers sont oubliés.

Les habits que nos familles apportent en visite, ils les refusent. Obligé que nos familles se bagarrent pour qu’on ait des vêtements neufs. Notre temps de visite est de 35 minutes alors que nos familles font énormément de kilomètres pour venir nous voir. Ils arrêtent de travailler et financièrement, c’est très dur pour eux.

La prison française a pour but de mener à la réinsertion contrairement à la Turquie qui a seulement pour but de te laisser mourir dans une cellule surpeuplée et sans aucune activité.

Nous avons essayé de faire part de nos problèmes au consulat français mais ils ne font rien pour nous. À croire que nous ne sommes pas citoyens français. Ils n’ont jamais eu de réponse à nos questions, à part “on ne peut rien faire pour vous”. Nos familles essayent de les contacter mais ils ne donnent aucune réponse.

Aujourd’hui, on se sent abandonnés, on n’a plus d’espoir. Le peu de foi qui nous reste s’en va peu à peu. Aucune porte ne s’ouvre à nous, il n’y a aucune issue. On est déstabilisés. Tous les matins, on se réveille dans un cauchemar, on perd le sommeil, on perd l'appétit. Notre santé se dégrade.Plus les jours passent et plus cela s’empire. C’est horrible.

On est coupés du monde, loin de nos familles, sans aucun repère. Mentalement c’est très dur. On essaye de rester forts, soudés, et de se soutenir mutuellement mais ce n’est pas facile vraiment. Ils nous tuent à petit feu.

15 ans et 10 mois de prison. Si on ne fait rien pour nous, on risque d’être enfermés une dizaine d’années pour une chose que l’on n’a pas fait. Nos vies et celles de nos familles ont été gâchées. Notre avenir n’en parlons pas. Sortir d’ici à près de trente ans n’est pas imaginable sans diplôme, sans compétence professionnelle et peut-être pire encore en mauvaise santé.

Si on vous raconte tout ça, c’est qu’il y a eu beaucoup de fausses versions, notamment dans les journaux. Et pour que vous nous veniez en aide en partageant au maximum via les réseaux sociaux pour toucher le plus grand nombre de personnes, dans l’espoir que cela atteigne les personnes qui auront la capacité d’agir.

Ce qu’on attend de ces personnes, c’est qu’elles nous fassent transférer dans une prison française, pour être proches de nos familles et pour pouvoir suivre un cursus de réinsertion (formation, études…)

On vous remercie d’avance pour votre aide, votre soutien et votre attention.

Fayçal, Belkacem, Malik, Rabah"

Les fautes présentes dans le courrier partagé sur les réseaux sociaux ont été corrigées pour améliorer la lisibilité
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