Le patrimoine des courées menacé de disparition, les habitants contre le plan de rénovation urbain de la ville de Roubaix

Les courées font partie de l'histoire roubaisienne et de sa vie sociale. Mais selon une ONG, elles figurent parmi les onze sites patrimoniaux les plus menacés en Europe. En effet, le plan de rénovation urbaine de la ville prévoit certaines destructions, notamment celle du cours Lepers, ce qui provoque la mobilisation des habitants.

Une petite allée étroite, faite de briques, débouche sur le cours Lepers depuis la rue de l’Alouette, à Roubaix. Le promeneur gagne une cour typique, la courée, cernée de maisons toutes semblables : un étage, des briques, encore. Au bout de ce chemin : la colère des habitants. “Je vis ici depuis 1977, près de 50 ans” raconte Jean Joao dans son salon. “C’est ma première vraie maison” ajoute celui qui est arrivé du Portugal en 1969.

Aujourd’hui, le plan de rénovation urbaine prévu par la ville de Roubaix menace de détruire le cours Lepers, et sept autres courées similaires dans tout le quartier de l’Epeule. La plupart des voisins sont mécontents et leurs discussions, dans les courées, alimentent la colère et la détermination. Une association s’est créée, une demande de classement aux monuments historiques est envoyée. Les habitants envisagent même une procédure judiciaire. “Ce n’est pas quelques briques ou quelques pierres. Ces courées, c’est l’âme de la ville de Roubaix, ce qui fait sa spécificité en Europe et dont on veut garder le témoignage. En 1900, il y avait 1300 courées. Il en reste 150 aujourd’hui. Certaines sont très anciennes, à l’Epeule, elles datent d’avant 1850 ! On remonte vraiment à l’origine industrielle de Roubaix” argumente Thierry Baert, secrétaire de l’association Métropole Label.le.

Le patrimoine roubaisien 

En effet, ces briques alignées, ces maisons typiques sont autant de témoignages du passé de la ville. Au XIXe siècle, à Roubaix comme ailleurs, le cocktail révolution industrielle et automatisation des machines fait exploser la densité de population. Beaucoup fuient la campagne et gagnent la ville. 125 000 habitants en 1896, c’est près de 14 fois plus qu’au début du siècle. Il faut bien loger tout ce monde. Alors des propriétaires terriens décident de construire et de regrouper des “maisons à l’otil”, maisons à l’outil, où l’outil désigne le métier à tisser. Car la courée est au tisserand, ce que le coron est au mineur. Au rez-de-chaussée, l’ouvrier fabrique le tissu. Au premier, et seul, étage de la maison, la vie de famille s'organise. Au début du XXe siècle, Roubaix est alors la capitale mondiale du textile et près de la moitié de sa population vit ainsi, dans ces courées. C’est pourquoi, elles figurent désormais sur une liste de onze sites patrimoniaux menacés en Europe, avec, entre autres, les îles Cyclades en Grèce ou le Palais du Midi à Bruxelles. Car depuis la fin de la seconde guerre mondiale, elles sont la cible des plans d’aménagement urbains. À l’époque, la mode est au logement collectif et social. Les courées sont détruites ou se dégradent, jusqu’à devenir le symbole de l’habitat insalubre. “Taudis. Le mot n’est pas exagéré pour caractériser le logement des ouvriers roubaisiens. Observateurs de l’époque comme historiens contemporains se rejoignent pour dénoncer les conditions misérables de logement dans ces quartiers autour des usines” décrivent ainsi les universitaires du collectif Degeyter, auteurs de “Sociologie de Lille”.

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La vie dans les courées, reportage de 1979 ©Archive INA

La misère, mère d’un mode de vie, particulier des classes laborieuses. La solidarité, l’entraide, la confiance entre voisins. C’est tout ce que racontent Joao et son épouse, dans leur maison du fond du cours Lepers, photos argentiques en mains : “là ce sont les enfants du voisin et puis nos enfants juste à côté. Notre fille, avec sa mini-voiture, qui se promène dans la cour.”

Bien sûr, ils savent mieux que personne les difficultés liées à la vie de courées. “On vivait comme on pouvait. Au début sans eau, puis sans gaz…” Mais Jean Joao, comme beaucoup, a bénéficié d’un plan de rénovation visant à refaire l'assainissement de certaines courées, notamment le cour Lepers, au milieu des années 90. “C’est toute une vie de souvenir" ajoute-t-il. "Par exemple, on n'avait pas de nourrice. Les enfants jouaient dans la cour, on surveillait les nôtres, les enfants de la voisine et inversement, on s'arrangeait comme ça. Quand quelqu’un venait ici et que j’étais absent, il y avait toujours quelqu’un pour prévenir. On rentrait le soir, les voisins étaient dehors, on discutait. Ici, on vit avec nos voisins” conclut-il, même s’il admet que les choses ont un peu changé. “Il y a moins de monde qu’avant” décrit-il pour évoquer ces propriétaires découragés par l’insalubrité ou attirés par les 50 à 80 000 euros proposés pour racheter leurs maisons. “Si on doit partir, on redeviendra locataire” s’alarme Jean Joao. "50 000 euros, c'est trop peu pour acheter une maison ailleurs."

Des courées dégradées 

Ces départs successifs sont “un cercle vicieux de dégradation” pour Thierry Baert. Aux côtés des portes fleuries de maisons coquettes et entretenues, des planches de bois obstruent ce qui fut une entrée ou une fenêtre. Certaines maisons sont ainsi laissées à l’abandon. “Elles se dégradent rapidement puisqu’elles ne sont plus entretenues et elles contaminent les maisons voisines. Ensuite, ça sert d'argument pour pointer une situation d’insalubrité qui aura en fait été créé par le programme de rénovation urbaine lui-même” ajoute l’associatif.

Pour autant, si beaucoup d’habitants sont partis, d’autres sont arrivés. Marc Dubul par exemple, il y a une dizaine d’années. Une belle bibliothèque, des plantes, des airs de pianos joués à son épouse. “Je sais que vivre ici fait de moi un privilégié, et je me bats pour conserver cette forme de privilège” lance-t-il d’emblée. “Ce que j’aime ici, c’est qu’on vit au cœur du quartier de l’Epeule, animé, cosmopolite, un quartier où il y a tout un tas de magasins. Et quand on traverse la cour, qu’on rentre ici le soir, on ferme la porte et on a l’impression d’être à la campagne. Souvent, on entend les oiseaux.”

Une qualité de vie retrouvée dans certaines courées mais qui ne convainc pas Pierre-François Lazzaro, en charge de la rénovation urbaine à la ville de Roubaix. “C’est l'intérêt collectif qui doit primer” affirme l’élu. “Dans ces quartiers, il n’y a pas assez d’espace public, de jardins, d’équipements sportifs ou culturels. Il n’y a pas assez de médecins, d’accès à la santé. C’est tout l’enjeu de cette rénovation urbaine : pouvoir apporter un cadre de vie beaucoup plus favorable à l’ensemble des Roubaisiens.” En d’autres termes, “face à l’utilité publique, l'intérêt historique de certaines courées a été mis dans la balance”, et le choix politique a donc été de “sacrifier” (selon les termes des habitants) une partie du patrimoine local.

"À Roubaix, tout est patrimoine"

Mais dans la ville aux mille cheminées, “tout est patrimoine” selon l’élu qui ajoute “nous devons réfléchir pour tous les Roubaisiens et non pas pour quelques habitants seulement. L’idée est de pouvoir réhabiliter des quartiers entiers pour répondre aux défis du logement, des commerces de proximité, de l’habitat privé et public…”.  L'élu rappelle tout de même aux habitants que des recours et des voies légales existent afin de contester la destruction du cours Lepers. "Si jamais ils estiment que leur maison doit rester, c'est au cadre juridique de trancher. Ils iront jusqu'au tribunal administratif, jusqu'au tribunal judiciaire et c'est le juge qui définira si oui ou non on peut garder la maison. C'est aussi le but de l'enquête publique et de la déclaration d'utilité publique. Tout ça est fait par des acteurs neutres. Ce n'est pas le projet de la mairie contre les habitants. Il existe un cadre juridique qui protège les habitants." Et de conclure, "Si ils aiment leur quartier, on leur permettra d'y rester, si ils aiment Roubaix, on leur permettra d'y rester."

Cours Lepers, mais aussi dans d'autres courées, l’argument a du mal à convaincre les habitants. Le sentiment d’appartenance est même galvanisé face à ce que les propriétaires considèrent être des “attaques” de la mairie. “Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, alors on va se battre” affirme Jean Joao. “Vu qu’on est opposé au projet, on est amené à encore plus se rencontrer, à échanger entre voisins. C’est encore plus sympa du coup” analyse Marc Dubul. 

Finalement, il faut peut-être y voir l’histoire qui se répète. À propos des courées de l’époque industrielle, les auteurs de l’ouvrage “Sociologie de Lille” analysent : “La courée devient aussi (...) le lieu où se construit un sentiment d’appartenance, un patriotisme de courée et une conscience de classe, qui joueront un rôle central dans l’émergence de formes populaires de contestation, puis dans la diffusion des idées socialistes.” Un siècle plus tard, l’héritage contestataire est vraisemblablement honoré.