Témoignage. Fin de vie : "Je fais une ou deux euthanasies par mois, il n'y a pas d'abus", un médecin belge raconte pourquoi de plus en plus de Français font appel à lui

Au lendemain des annonces d'Emmanuel Macron sur les conditions d'accès sur l'aide à mourir, nous nous sommes entretenus avec Dr Yves De Locht, médecin généraliste belge qui reçoit plusieurs fois par mois des Français souhaitant avoir recours à l'euthanasie.

Le 11 mars 2024, Emmanuel Macron a dessiné les contours du futur "modèle français de fin de vie". Il y prévoit des conditions strictes pour avoir recours à cette aide à mourir. Les personnes, majeures, doivent être capables d'un discernement plein et entier, doivent avoir une maladie incurable, un pronostic vital engagé à court et moyen terme, et leurs souffrances doivent être réfractaires. En d'autres termes, des souffrances que l'on ne peut pas soulager.

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Fin de vie, que dit le projet de loi ? JT ICI 19/20 du 11 mars 2024 ©France Télévisions

Médecin généraliste à Bruxelles, Yves De Locht reçoit chaque semaine des demandes de patients étrangers souhaitant ouvrir un dossier en vue d'une éventuelle euthanasie. Il réalise 60 à 70% de ces suicides assistés auprès de patients français, à raison d’une à deux interventions par mois. Pour saisir l'importance de légiférer, ou non, sur la fin de vie en France, nous lui avons posé trois questions.

En tant que Français, sous quelles conditions est-il possible de recourir à l'euthanasie en Belgique ?

Dr Yves De Locht (YL) : "Nous avons une loi depuis mai 2002. Pour introduire une demande d'ouverture de dossier, il faut remplir trois conditions. Faire une demande écrite par la personne atteinte d'une affection grave. Des certificats médicaux doivent prouver que le patient est atteint d'une affection incurable. Et il faut que cette maladie entraîne des souffrances inapaisables peu importe le traitement.

Il n'y a pas de condition de résidence. De nombreux patients français font donc des centaines de kilomètres, en ambulance, pour venir me voir. C'est très malheureux de voir ces patients affronter toutes ces difficultés pour venir jusque chez nous, alors que je pense qu'ils préféreraient le faire chez eux ou près de chez eux. Les patients atteints d'affections comme la maladie de Charcot, pour lesquels il n'y a aucun espoir de traitement et de guérison, choisissent dans la majorité des cas de trouver une solution en dehors de la France. Je reçois des demandes chaque semaine.

Le nombre de patients français venant en Belgique augmente légèrement. Les chiffres sont difficiles à évaluer. Il y en a entre soixante et une centaine par an. C'est un lourd investissement. Cela devient de plus en plus compliqué pour les patients étrangers. En Belgique, on ne veut plus devenir le mouroir des patients français, et les patients belges ne me font jamais la demande de mourir en France."

Est-il urgent de légiférer sur la fin de vie en France ?

YL : "Nous, les médecins belges, nous pensons qu'il y a urgence pour une raison humaine. Un pays qui accepte de pratiquer l'euthanasie est pour moi plus humain que celui qui ne la pratique pas. Quand je vois, encore aujourd'hui, les demandes de patients au bout du bout, nous ne pouvons pas, nous médecins, rester insensible.

Si j'applique la loi française, si un patient a une maladie grave mais ne risque pas de décéder à brève échéance, je devrais lui dire « Retournez chez vous, vous ne souffrez pas assez ». Ce n'est pas moi qui les tue, c'est la maladie. Mon rôle de médecin c'est d'abréger les souffrances. Si on a tout essayé, je le ferai. L'émotion est très forte car ils me disent « Je vais enfin être libéré ».

Ce n'est pas moi qui les tue, c'est la maladie. Mon rôle de médecin c'est d'abréger les souffrances

Dr Yves De Locht

Médecin généraliste à Bruxelles (Belgique)

Il y a une urgence car les demandes continuent d'augmenter. Je ne veux plus voir arriver ces patients en ambulance devant mon cabinet dans des souffrances énormes. J'ai des patients qui viennent de Marseille. Je ne veux pas être trop négatif. Il y a déjà un léger progrès, mais insuffisant dans les propos d'Emmanuel Macron. Cette loi va s'appliquer pour des patients dont le pronostic vital est engagé à court ou moyen terme. Les Français vont mettre de côté tous les patients atteints de maladie grave et incurable qui évoluent très lentement. Certains patients n'ont pas envie d'attendre jusqu'au moment où ils seront paralysés, ils savent très bien vers quoi ils vont."

Que souhaitez-vous répondre à ceux qui craignent des abus si une loi autorise l'euthanasie en France ?

YL : "C'est tout à fait faux. Je fais une ou deux euthanasies par mois au maximum. Il n'y a pas d'abus en Belgique. Les médecins que je connais en font le moins possible. La proportion d'euthanasie par rapport au nombre de décès, c'est 3%. 3% des décès sont provoqués par une euthanasie. Depuis 2014, il n'y a eu que quatre enfants euthanasiés.

3% des décès sont provoqués par une euthanasie

Dr Yves De Locht

Médecin généraliste à Bruxelles (Belgique)

Les propositions de Macron sont un premier pas. Mais j'ai peur qu'après la situation reste bloquée pendant des années en France et qu'on ne progresse plus."

Ce texte sur la fin de vie sera transmis au Conseil d'État d'ici huit à dix jours et sera examiné à l'Assemblée Nationale à partir du 27 mai.

Avec AFP