Les contrôles renforcés contre le trafic de drogue sont-ils à l’origine des violences urbaines à Tourcoing ?

Depuis samedi soir, plusieurs quartiers de Tourcoing sont le théâtre d’affrontements entre quelques jeunes et les forces de l’ordre. Alors que les politiques agitent le trafic de drogue comme toile de fond de ces tensions, les associations apportent une réponse plus complexe. 

Image d'illustration de CRS déployés dans le quartier de la Bourgogne à Tourcoing (Nord), en juin 2015.
Image d'illustration de CRS déployés dans le quartier de la Bourgogne à Tourcoing (Nord), en juin 2015. © Philippe HUGUEN / AFP

Les scènes se répètent depuis samedi 17 avril. Chaque soir, des tirs de mortier d’artifice et quelques poubelles et voitures incendiées illuminent les nuits de plusieurs quartiers de Tourcoing : la Croix-Rouge, la Bourgogne, le Pont Rompu… Face aux quelques jeunes mobilisés depuis quatre jours maintenant, les forces de l'ordre répliquent avec avec des tirs de LBD. À l’origine de ces tensions, l’intervention d’une brigade de CRS pour mettre fin à des rodéos urbains en scooter dans le quartier de la Croix-Rouge.

Selon la maire divers droite de la ville Doriane Bécue, l’intensification de la lutte contre le trafic de drogue dans ces quartiers a cristallisé les tensions. "Il y a eu des interpellations dans le cadre de la lutte contre la drogue il y a quelques semaines. L’État a mis beaucoup de moyens pour lutter contre les trafics et démanteler les points de deal, ce qui n’a pas plu à certains délinquants des quartiers, d’où des émeutes", avance-t-elle. Une version jugée partielle par les associations de terrain.

"Ce ne sont pas les dealers qui vont faire la loi à Tourcoing"

Car les contrôles se sont effectivement intensifiés ces derniers mois partout en France, sur demande du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Et Tourcoing n’a pas été épargné, comme nous le confirment des policiers travaillant de nuit sur le secteur qui souhaitent rester anonyme. "Depuis quelques mois, on multiplie les opérations stup. Notre ministre (Gérald Darmanin, ndlr) a dit qu’il allait mettre le paquet sur ces trafics, et même si on faisait déjà ce genre d’opérations avant, ça s’est intensifié".

"Forcément, les jeunes ne peuvent plus effectuer leur commerce et ça dérange. Mais ça n’est pas acceptable, il faut vraiment qu’on soit fermes par rapport à ce trafic de drogue".

Doriane Bécue, maire divers droite de Tourcoing

La maire de la ville abonde. "Forcément, les jeunes ne peuvent plus effectuer leur commerce et ça dérange. Mais ça n’est pas acceptable, il faut vraiment qu’on soit fermes par rapport à ce trafic de drogue". Dans une interview accordée nos confrères de la Voix du Nord, Gérald Darmanin avance par ailleurs que sur les 80 trafiquants arrêtés dans la métropole lilloise depuis le mois de janvier 2021, plus d’un quart l’ont été à Tourcoing.

Interrogé mardi 20 avril sur LCI, le ministre de l’Intérieur confirme que des contrôles ont eu lieu ces derniers jours. "Nous faisons des contrôles très importants de police pour lutter contre les trafics de stupéfiants", avance-t-il. Interrogé sur les événements de samedi 17 avril dans l’après-midi, Gérald Darmanin confirme qu’un rodéo urbain est à l’origine des tensions. "Ça a mal tourné parce qu’évidemment le quartier veut une sorte de guerre contre les CRS pour essayer de récupérer le trafic de stupéfiants. Nous disons non".

Une fermeté de l’exécutif face au trafic de stupéfiants qui s’est intensifiée depuis décembre dernier, avec la création d’une plateforme pour permettre aux habitants de signaler les points de deal près de chez eux et prévenir les forces de l’ordre afin d’intervenir plus rapidement. "Ce ne sont pas les délinquants et les dealers qui vont faire la loi à Tourcoing, comme ailleurs", a conclut Gérald Darmanin. 

"Oui, il y a de la drogue ici, mais ce n’est pas ça qui crée les tensions des derniers jours"

Pourtant dans le quartier, les avis divergent. Yannick Kabuika, co-président du conseil de quartier Bourgogne - où des affrontements entre quelques jeunes et la police ont eu lieu - habite ici depuis plus de 30 ans et dirige une association d’aide au retour à l’emploi. Lorsqu’on évoque avec lui les tensions de ces derniers jours, il commence par tempérer. "Ce n’est pas aussi dramatique qu’on veut le penser. Le problème de ce genre de choses, c’est que ça prend de l’ampleur par les politiques et les médias et que ça devient un jeu pour les jeunes"

"Oui, il y a de la drogue ici, mais ce n’est pas ça qui crée les tensions des derniers jours".

Yannick Kabuika, co-président du conseil de quartier Bourgogne

Lui qui considère que les forces de l’ordre devraient être "sacrées" explique que la drogue existe dans le quartier, mais n’est pas à l’origine des tensions de ces derniers jours. Il donne une autre explication. "Ce qui se passe, c’est qu’on a à faire à une poignée de jeunes, très jeunes, qui sont désoeuvrés. Avec toutes ces restrictions qui nous sont tombées dessus, on a très peu de propositions à leur faire. La police vient les rappeler à l’ordre à 19 heures pour le couvre-feu alors qu’ils ont plutôt l’habitude d’être dehors jusque 21 heures, 22 heures parce qu’ils ont des logements exigus". Selon le co-président du conseil de quartier, l’affaire du scooter à l’origine des tensions n’est qu’un simple prétexte. "Les jeunes se disent : tiens la police est là, on va les provoquer. La presse vient et ça fait monter la mousse"

Yannick Kabuika conclut en rappelant que les élections présidentielles arrivent dans moins d’un an. "Comme on est en période pré-électorale, on va aller taper sur la sécurité, la sécurité, la sécurité. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’insécurité, oui c’est un problème. Mais traiter cette question toute seule, ça ne suffira pas : non, il ne faut pas mettre toujours plus de policiers mais il faut mettre plus de médiateurs, d’animateurs". La clé selon lui pour entamer un dialogue avec tous les partis, rappelant qu’il y a un an, les médiateurs avaient permis d’apaiser les tensions avant que les affrontements ne se produisent. "La présence humaine ne doit pas se limiter à l’uniforme".

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