Tourcoing : un faux mariage pour dénoncer le mode de calcul de l'allocation adulte handicapé

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Écrit par Stéphanie Bascou
Le faux couple après leur cérémonie devant la mairie de Tourcoing.
Le faux couple après leur cérémonie devant la mairie de Tourcoing. © Valentin Le Roux

"Qui dit mariage dit perte de l'allocation adulte handicapé". Ce dimanche 7 mars matin a eu lieu un "faux mariage" devant la mairie de Tourcoing. Le but des mariés, faire changer le mode de calcul de cette aide. 

Acceptez-vous d’être privé de toute ressource, et d’être dépendant de votre future femme ici présente ?” Sur le parvis de la mairie de Tourcoing, ce dimanche 7 mars au matin, le soleil réchauffe une partie de la dizaine de personnes venues observer cette cérémonie de mariage factice.

Dans le rôle de la mariée : Kathy Vuylsteker, la secrétaire régionale d’Europe Ecologie les Verts, qui a pris soin de revêtir une tenue chic, et de l’accompagner d’un bouquet de mariée. Dans celui du marié: son colistier aux élections municipales, Maxime Bouchet, qui a fait de même, une large écharpe foncée au cou en plus.  

Acceptez-vous d’être dépendant à tout jamais ?”, continue le maître de cérémonie, un "élu de la ville de Tourcoing" qui a accepté de jouer le rôle de chef d’orchestre de cette célébration particulière. “Oui”, répond gravement le quadragénaire qui travaille dans une banque, et qui est en situation de handicap. 

L’idée d’un mariage factice nous est venue après avoir écouté une chronique de Guillaume Meurice (NDLR intitulée "Handicapés, restez pauvres”)", explique le marié. Dans le billet de l'humoriste, un interviewé dit en substance : "Quand on est handicapé, mieux vaut épouser quelqu’un de pauvre". Or, “rien de mieux qu’une fausse cérémonie pour dénoncer le fait qu'un mariage sonne la fin de l’allocation adulte handicapée (AAH)", continue Maxime Bouchet. Cette aide financière accordée aux personnes souffrant d'un handicap, l'AAH, est corrélée au revenu du ou de la conjointe, et c'est précisément ce que déplorent les deux acolytes.

Une allocation dès l'âge de 18 ans

Créée en 1975, l'AAH est versée à partir de 18 ans aux personnes en situation de handicap sous certaines conditions. Les 1,2 million de bénéficiaires reçoivent au maximum 902,7 euros (pour une personne seule).

Anne-Sophie, une cadre dans l’industrie elle-même en situation de handicap, explique : “A 18 ans, j’ai fait une demande d’AAH auprès de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH). C’est cette dernière qui décide si tu as ou non le droit à l’AAH”. 

Dans un second temps, si c’est oui, la Caisse d’allocations familiales (CAF) détermine le montant de ton allocation. Et c’est là le problème. La caisse va regarder combien gagne ton foyer fiscal, et non plus toi, la personne en situation de handicap, en tant qu’individu. Et si tu te maries, elle va regarder le revenu fiscal de ton couple. Si ton mari gagne plus de 19700 euros sur une année, continue la trentenaire, tu n’as plus rien du jour au lendemain. Si tu ne travailles pas, tu deviens à la charge de ton compagnon, c'est terrible”, souffle-t-elle. 

Le mariage est le moment où une personne en situation de handicap devient dépendante financièrement de son ou sa conjointe.

Katy Vuylsteker

Pour Katy Vuylsteker, la conseillère municipale de Tourcoing, cela ne fait aucun doute : “Le mariage devient donc le moment où une personne en situation de handicap devient dépendante financièrement de son ou sa conjointe, en particulier si elle ne travaille pas”.

Or, 2 personnes en situation de handicap sur 3 n'exercent pas d'emploi, rappelle l'Observatoire des inégalités. "Je suis chanceux, j'ai toujours travaillé", explique Maxime Bouchet, le "marié". "Mais l'intégration dans le monde professionnel pour nous, c'est compliqué. Alors si vous ajoutez en plus (...) [cette épée de Damoclès] dès que vous rencontrez quelqu'un et que vous vivez à deux, c'est ubuesque!", déplore-t-il. 

Une pétition et une proposition de loi pour dé-conjugaliser l'allocation

La “dé-conjugalisation de l’AAH”, c'est-à-dire le fait de ne plus calculer cette allocation en fonction des revenus du ou de la conjointe, est-elle en passe de devenir la règle ? Oui à en croire la Nordiste qui s'appuie sur deux textes qui pourraient faire changer les choses : la pétition du Sénat qui a recueilli 107 000 signatures, et la proposition de "loi sur des mesures de justice sociale" qui sera examinée au Sénat mardi 9 mars.

Ces deux textes répondent à la demande des associations féministes et de défense des droits des personnes handicapées qui militent depuis des années pour supprimer la prise en compte des revenus du conjoint dans le calcul de cette allocation.

La bonne nouvelle, c'est que les sénateurs sont favorables à ce principe de désolidarisation de l’AAH des revenus du conjoint”, continue la conseillère municipale de Tourcoing. Les élus de la chambre haute ont en effet accepté en commission, mercredi 3 mars, le fait de décorréler l’AAH des salaires du conjoint, contre l’avis du gouvernement et de la majorité.

si vous vous déclarez en couple, vous ne toucherez plus vos 900 euros

Katy Vuylsteker

"Cette façon de calculer constitue une violence symbolique”, analyse la Nordiste écologiste, car ces personnes qui sont déjà dans une situation de handicap, "on leur dit : réfléchissez bien car si vous vous déclarez en couple, vous ne toucherez plus vos 900 euros qui, au passage, ne permettent pas de vivre au dessus du seuil de pauvreté, et en plus, vous risquez de devenir dépendant financièrement de votre conjoint, ce qui veut dire potentiellement être pris au piège de votre union, et ne plus pouvoir partir pour des raisons financières”. 

Mardi prochain, la proposition sera examinée en première lecture au Sénat. En attendant, la Nordiste, à la fin de la cérémonie, veut croire que les élus iront jusqu'au bout. Un voeu que cette dernière a certainement formulé avant de lancer, les yeux presque fermés, son bouquet de fausse mariée. 

 

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