Traversée de la Manche à la nage : ils sont plus de 3000 à avoir relevé officiellement le défi depuis 1875, une incroyable histoire

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Départ pour la traversée de la Manche en 1950, depuis le Cap Gris-Nez ©INA

La nage en eau libre c’est leur dada, la traversée de la Manche leur Everest. En 1950, ils sont vingt-trois doux dingues à se jeter à l’eau. Doux dingues, mais sacrément courageux. C’est l’égyptien Hassan Abd El Rehim qui remporte le trophée, au terme d’une bataille qui aura duré 10 heures 52 minutes.

On dit qu’il est le plus petit point de passage entre la France et l’Angleterre, à peine 34 kilomètres. Mais quand il s’agit de le traverser à la nage, c’est une autre paire de manches. D’autant que la route n’est pas toute droite, courants et marées peuvent vite rallonger la distance théorique d’une vingtaine de kilomètres…

Pourtant, le détroit de la Manche attire chaque année de drôles de créatures passées en mode amphibie, prêtes à tout pour le franchir.

L’histoire commence en 1875. Les Jeux Olympique modernes n’ont pas encore vu le jour, qu’un homme imagine son propre marathon à lui tout seul. Depuis Douvres il se jette à l’eau nu comme un ver, badigeonné d’huile de marsouin des pieds à la tête, direction la France. L’image n’est pas glamour, mais elle ouvre le livre d’une épopée étonnante : celle des traversées de la Manche à la nage, qui s’écrit toujours aujourd’hui.

Cet homme est le capitaine Matthew Webb, le tout premier des « finishers » avec un temps de 21 heures 45 minutes. Cinquante et un ans après, Gertrude Ederle ouvre la voie aux futures héroïnes : en 1926 elle devient la première femme à triompher du détroit avec un temps de 14 heures 39 minutes, s’offrant le luxe au passage de pulvériser le précédent record masculin.

Un défi fou

Il faut tout de même être doté d’une furieuse envie de se dépasser… Quel est le corps humain capable de résister si longtemps à des températures pareilles, sur une si longue distance ? Et bien si, ça existe, et certains s’y plongent avec délice.

Évidemment pas au plus froid, mais plutôt entre juin à septembre, l’enjeu est de se donner la chance de barboter dans une eau à 15° en moyenne ! Et sans combinaison s’il vous plaît, d’où l’usage intense de graisses diverses et variées, particulièrement aux débuts de ces tentatives incompréhensibles aux communs des mortels.

Au-delà d’une protection au froid toute relative, il s’agit aussi de limiter les irritations corporelles dues aux frottements, comme chacun sait le sel ça pique un peu… Les recettes sont variées : lanoline et graisse, huile d’olive et graisse, vaseline et lanoline, à chacun sa mixture protectrice… Savoir nager c’est bien, mais les compétences en chimie ne sont pas à dénigrer !

Ensuite, il ne reste plus qu’à jouer avec les vagues. L’affaire n’est pas mince, au-delà de la distance il est juste question de traverser l’un des détroits les plus fréquentés au monde. À se retrouver nez à nez avec un cargo gigantesque, on doit se sentir un peu petit… Sans compter les voiliers, les chalutiers ou les ferries.

Et que dire des occupants légitimes, eux, de cet univers marin, si ce n’est qu’il faut s’en accommoder : faire ami-ami avec les phoques, éviter les algues, fuir à toutes jambes les redoutables bancs de méduses, le nageur se doit d’être aussi un couteau suisse !

Le tout dans un environnement pour le moins changeant, la Manche n’est pas particulièrement connue pour sa zénitude et son doux climat… Le défi c’est aussi de parer à des courants contraires, à des vagues parfois supérieures à deux mètres comme à des vents redoutables.

Bref, après avoir vaincu les éléments, le froid, les crampes sournoises, les flaques de fioul, une visibilité parfois médiocre et des déchets en tous genres, si l’athlète parvient à atteindre son cap il a non seulement réalisé son rêve, mais il est aussi sans aucun doute un héros !

Traverser oui, mais pas n'importe comment

Au début du 20ème siècle, le Channel attire comme un aimant les adeptes de l’extrême. Les tentatives de traversées sont de plus en plus nombreuses, il est urgent d’y mettre bon ordre. Dès 1927 se crée la Channel Swimming Association, dont l’objectif est de conseiller et d’accompagner les prétendants au titre, mais aussi d’homologuer les records. Dorénavant, l’envie d’aller chatouiller les poissons en Manche est soumise à règlement. Il est assez simple, mais un tantinet spartiate.

Côté équipement pas de fioritures, on se contente d’un bonnet de bain, de graisses et de crèmes solaires pour se protéger ; on a le droit de s’éclairer pendant la nuit, et le port du maillot de bain est obligatoire. Une  nouveauté dans le monde des prétendants amphibies, car auparavant il était fréquent de se jeter à l’eau dans le plus simple appareil ! Mais quand les femmes ont décidé de tenter l’aventure la question a fait débat, et sans trop de surprises le maillot de bain s’est imposé à toutes et tous.

Côté repas, l’heure n’est pas à la nappe blanche : tout contact avec l’équipage du bateau accompagnant étant interdit, il faut faire preuve d’une certaine dextérité pour saisir au vol la nourriture proposée au bout d’une perche... Rien d’imposé en revanche pour les menus, de la viande saignante à l’huile de foie de morue en passant par du pain arrosé de brandy,  à l’époque tout est bon pour résister aux éléments !

Enfin, au bout du périple, il s’agit d’avoir les pieds « à sec ». Dit plus simplement, pas question de s’effondrer, épuisé, dans les vaguelettes du rivage. Pour une soudaine et étonnante envie de sieste, il serait dommage de voir s’envoler le graal tant convoité…

Aujourd’hui, les candidats subissent une épreuve qualificative avant de se lancer dans le grand bain : en solitaire ou en relais, ils doivent se montrer capables de nager respectivement au minimum 6 heures ou 2 heures, dans une eau à moins de 16°.

Cette épreuve, comme tout le suivi de chaque traversée, est supervisée par deux associations : la toujours présente Channel Swimming Association, et la Channel Swimming & Piloting Federation. Elles seules sont habilitées à réglementer les traversées, depuis l’agrément des pilotes jusqu’à l’homologation des performances, en passant par le conseil et l’accompagnement des athlètes.

La France ayant interdit en 1999 le départ depuis ses côtes, on ne nage plus que dans un seul sens, sauf bien sûr si l’envie vous prend de faire l’aller-retour ! Si ce n’est pas le cas, Brexit oblige, pas de repos sur la terre ferme française : faute de passage à la douane, l’athlète est prié de retourner fissa de l’autre côté de la Manche !

Cent quarante-huit ans après la première traversée, le détroit de la Manche continue de fasciner les mordus de la nage en eau libre.

De Chloe McCardel couronnée "reine de la Manche" après sa 44ème traversée en 2021, à Andreas Waschburger recordman de la durée en 2023 (6H45 !), en passant par Alison Streeter, reine détrônée pour n’avoir réussi "que" 43 traversées… Mais aussi de Kevin Murphy actuel roi de la Manche avec 34 traversées, à Marion Joffle qui s’offre le luxe de battre le record féminin en 2022 à l’âge de 23 ans, en passant par Steve Stievenart dit "le phoque", premier français à réussir l’aller-retour…

Sans oublier les exploits héroïques de Philippe Croizon qui réussit la traversée équipé de prothèses en 2010, ou de Sarah Thomas qui devient en 2019 la première à réaliser l’aller-retour deux fois d’affilée, alors qu’elle était en rémission d’un cancer.

La liste est très loin d’être exhaustive, les précurseurs ont fait beaucoup de petits. Depuis 1875, ils sont près de 3000 à avoir relevé le défi.

Pour ceux qui seraient tentés de s’y frotter, il faut juste se montrer un peu patient. La saison des traversées est courte alors les places sont rares, il faut compter environ deux ans d’attente actuellement. Mais ça laisse d’autant plus de temps à l'entraînement, qu’on peut imaginer très intense !

Pour les moins sportifs mais supporters : rendez-vous aux JO de Paris 2024 sous le Pont Alexandre III, l'épreuve de natation marathon (10 km en eau libre) s'y déroulera les 8 et 9 août.

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