Coup de filet anti-drogue à Compiègne, mais pas de renforts de police face aux violences : "On ne nous aide pas", alerte la procureure

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Écrit par Mickael Guiho
Marie-Céline Lawrysz, procureure de la République de Compiègne
Marie-Céline Lawrysz, procureure de la République de Compiègne © FTV

10 kilos d’héroïne ont été saisis à Compiègne la semaine dernière et 6 personnes mises en examen. En parallèle, un mineur est en garde à vue pour avoir participé à la 77e altercation de l’année avec la police. Procureure et commissaire dénoncent une baisse d’effectifs sur le terrain.

Le bras de fer se tend à Compiègne, entre les trafiquants de drogue et le couple police-justice. La procureure de la République, Marie-Céline Lawrysz, révèle aujourd’hui que 10 kilogrammes d’héroïne, "quasiment du jamais vu à Compiègne", ont été saisis le 16 décembre "dans une cache spécialement aménagée" à l'intérieur d'une voiture, quartier de la Victoire. Sept individus ont été interpellés. L’un a été placé sous le statut de témoin assisté, les autres mis en examen : quatre sont écroués, deux sous contrôle judiciaire.

La police judiciaire de Creil et la BRI les présentent comme les auteurs présumés, au "train de vie dispendieux", d’un trafic associé à un système de blanchiment reposant sur l’exploitation de salles de jeux de hasard clandestines. Ils étaient surveillés depuis près d’un an, dans le cadre d’une enquête préliminaire (lancée en janvier) puis d’une information judiciaire ouverte en mars.

Une année durant laquelle les policiers de terrain, patrouillant en trio, jour et nuit, dans les quartiers sensibles de la ville, ont fait face à des violences urbaines croissantes. Rien que ces deux dernières semaines, trois agents ont été blessés selon les forces de l’ordre, dont un touché au visage par un mortier d’artifices. "On en est à la 11e violence depuis novembre", souligne le commissaire de Compiègne, Pierrick Boulet.

Violences urbaines, le risque de l’escalade

Dimanche, entre 21h15 et 21h45, une patrouille a été l’objet de nouveaux tirs de mortiers, squares Berlioz et Chopin. La procureure rapporte que les policiers ont riposté en usant du LBD et des lacrymogènes, et qu’un mineur "assez connu" des services a été interpellé. Il sera déféré aujourd’hui. 

Jeudi, déjà dans le quartier Clos des roses, une patrouille avait été attaquée par une quinzaine d’individus. Cette fois, les assaillants avaient renvoyé une grenade lacrymogène à l’intérieur de la voiture de police, brûlant un agent au deuxième degré, avant de tirer sur le véhicule, comme en témoigne une vidéo relayée sur les réseaux sociaux.

Cet incident est un tournant, selon la procureure. "Ils auraient pu faire flamber la voiture, on est à la limite de Viry-Châtillon", déclare-t-elle en référence aux policiers de l’Essonne grièvement brûlés par un cocktail molotov en 2016, élément déclencheur du mouvement Policiers en colère.

Avant, on était sur de l’intimidation, ils tiraient les mortiers de loin, à 50m. Là, ils viennent au contact. On n’est pas à l’abri d’un tir de policier qui va tuer un jeune... et là, on ne maitrise plus rien.

Marie-Céline Lawrysz, procureure de la République de Compiègne

"Tout le monde est très motivé, mais tout le monde espère des renforts", témoigne Pierrick Boulet. La patron de la police locale ne s’estime "pas à l’abri" d’un événement grave : "On essaie de s’en prémunir, je demande une attitude irréprochable à mes fonctionnaires, ils ont des caméras-piéton, mais c’est difficile de garder la même ténacité en voyant qu’on est moins nombreux pour un travail toujours plus intense."

Des renforts à Creil et Beauvais, rien de nouveau à Compiègne

Au mois d’avril, le président de la République Emmanuel Macron avait annoncé le déploiement de 10 000 policiers et gendarmes supplémentaires d’ici la fin de son mandat. Après des épisodes de violences urbaines, des renforts ont effectivement été obtenus cette année par les villes de Beauvais (mairie soutenue par LREM) et Creil (mairie PS), mais pas par Compiègne.

La procureure admet que la police judiciaire y est déjà mieux dotée. D'ailleurs, le ministère de l'Intérieur martèle qu'il est "totalement faux" de considérer que les effectifs de police du territoire diminuent, "bien au contraire" ! La circonscription de sécurité publique (CSP) de Compiègne serait passée de 70 hommes au moment de l'élection d'Emmanuel Macron à 94 aujourd'hui.

Depuis le début du quinquennat, la CSP de Compiègne a gagné plus de 30% d'effectifs, ce qui en fait une des CSP qui a le plus bénéficié du renfort d'effectifs.

Ministère de l'Intérieur

Parle-t-on bien d'hommes de terrain ? Quand ces renforts sont-ils arrivés ? Le ministère ne le précise pas. Toujours est-il que selon Pierrick Boulet, le solde de ses effectifs est "négatif". "10 policiers-adjoints sont partis, nous n’en avons reçu que 5 en retour, détaille le commissaire. Par ailleurs, des gardiens de la paix ont été mutés ou sont partis en retraite. Donc oui, nous avons plusieurs policiers en moins."

Dans une vidéo postée sur Facebook, le maire Les Républicains Philippe Marini avance le chiffre de 8 agents perdus depuis l’arrivée de Gérald Darmanin au ministère de l’Intérieur. Soutien de Valérie Pécresse à la présidentielle, il fait l’hypothèse d’une sanction politicienne : "Je ne vais pas appeler à voter pour le renouvellement du président de la République, c’est mon choix personnel, mais qu’on ne fasse pas souffrir de ce fait les effectifs du commissariat de Compiègne."

Une interprétation politicienne des événements que n’écarte pas totalement la procureure : "On peut se poser des questions. Beauvais a une maire plus proche. Creil est un cas plus problématique, c’est certain. Compiègne a une image positive de ville tranquille, bourgeoise, et le ministre peut se dire que ça fonctionne, donc on n’est pas prioritaire. C’est le raisonnement qu’on m’a tenu. On peut comprendre mais… ce n’est pas normal. C’est assez injuste."

"On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas"

Des paroles inhabituellement engagées pour une procureure de la République. "C’est génial, extrêmement précieux", se réjouit le commissaire Boulet, confirmant que police et justice avancent main dans la main à Compiègne. "C’est mon premier poste de procureur, j’ai envie de faire mon travail, je fonctionne très bien avec le commissariat et la gendarmerie, mais on ne nous aide pas, on nous met un peu des bâtons dans les roues", insiste Marie-Céline Lawrysz.

Les policiers tiennent sur la motivation, on se serre les coudes, mais ce n’est pas un fonctionnement pérenne. Ils vont être épuisés et on n’est jamais à l’abri d’une erreur. On peut se poser la question de savoir si on n’attend pas un drame pour que les choses bougent. Mes prises de parole et mes écrits, c’est pour attirer l’attention : on ne pourra pas dire que c’est une opposition police-justice, que le parquet n’a pas alerté, qu’on ne savait pas.

Marie-Céline Lawrysz, procureure de la République de Compiègne

Malgré leurs rapports et alertes, la procureure et le commissaire ne pensent pas voir arriver de nouveaux renforts à court terme. Selon ce dernier, les prochains jeunes à sortir d’école de police viennent d’obtenir leur affectation pour l’entrée en service en février et aucun ne sera envoyé à Compiègne. La sortie suivante pourrait intervenir à l’été 2022, il n’y aura donc "pas de sang neuf" d’ici là. Peut-être des mutations, mais il faudrait ouvrir des postes : "L’année dernière, j’avais 6 ou 7 candidats, un seul a été retenu par la direction centrale", raconte Pierrick Boulet.

Hors de question pour autant de ralentir la lutte contre les stupéfiants. "Si on voulait un quartier calme, il serait tenu par les trafiquants, lance la procureure Lawrysz. Dès lors qu’il y a des violences, c’est qu’on dérange, qu’un système de concurrence s’installe. C’est un bon signal, on désorganise tout ça. Après, il faut avoir des instructions politiques cohérentes, on ne peut pas demander de mettre le paquet et ne pas donner les moyens."

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