L’histoire du dimanche - Agnès Sorel, de la Picardie à la cour royale, première favorite de France auprès de Charles VII

Née près de Compiègne vers 1422, Agnès Sorel a tracé son chemin de la petite noblesse vers la cour royale de Charles VII. Un périple qui fait d’elle la première favorite de l’histoire de France et au cours duquel elle façonne le destin du pays par son élégance et ses idées novatrices.

Portrait d’Agnès Sorel, favorite du roi de France Charles VII, inspiré de la Vierge du diptyque de Melun, XVIe siècle
Portrait d’Agnès Sorel, favorite du roi de France Charles VII, inspiré de la Vierge du diptyque de Melun, XVIe siècle © Domaine public

Sept petites années. C’est le temps qu’il aura fallu à Agnès Sorel pour bousculer le petit pays qu’était alors la France, divisé par des luttes intestines et martyrisé par les Anglais. Sept petites années au cours desquelles, elle change le destin du royaume, renversant les principes de son élite et redorant son image internationale. Le mystère autour de ses origines et surtout de sa mort entretiennent une légende encore portée par de grands créateurs de mode dont elle est restée l'inspiratrice, la muse.

Agnès Sorel incarne un personnage déterminant, précurseur de ce qu’est l’art de vivre à la française et de l’esprit français, bien avant Colbert que l’on a tendance à évoquer en premier. C’est une figure hors du temps. Aujourd’hui, il n’y a pas un grand couturier qui ne se réfère pas à Agnès Sorel. Yves Saint-Laurent disait qu’elle était sa muse. L’idée du smoking avec le sein nu vient de là.

Leonardo Marco, photographe, metteur en scène, réalisateur, collaborateur avec des créateurs du monde du luxe, lors d’une conférence menée par France Culture (2 juin 2020)

Longtemps, les historiens sont restés partagés sur les origines d’Agnès Sorel. Les partisans d’une naissance à Fromenteau, en Touraine, s’opposaient à ceux qui défendaient l’hypothèse d’un premier souffle à Coudun, non loin de Compiègne en Picardie. Des archives prouvant qu’Agnès Sorel est la fille de Jean Soreau, membre de la petite noblesse picarde, cette deuxième option est privilégiée.

Portrait d'Agnès Sorel, d'après Jean Fouquet, entre 1526 et 1550
Portrait d'Agnès Sorel, d'après Jean Fouquet, entre 1526 et 1550 © Domaine public

La beauté comme arme

Si le mot noblesse est associé à son statut, au Moyen-Âge un tel titre ne représente pas grand-chose. Du moins, il ne rime pas avec la vie baignée dans l’opulence que l’on imagine. Agnès, destinée à devenir demoiselle de compagnie - ce qui lui aurait permis de vivre un peu plus décemment - aurait vécu au château de Maignelay-Montigny dans l’Oise. Les jeunes demoiselles allaient y parfaire leur formation dans la haute aristocratie. Rien qui ne devait la mener jusqu’à la cour royale, encore moins au plus près de Charles VII.

Tout bascule en 1443. Si l’étude des chroniques d’Enguerrand de Monstrelet et de Jean Chartier n'aide pas à déterminer avec exactitude le jour ou Agnès croise le roi pour la première fois, une chose est certaine : il est subjugué par sa beauté.

C’est quelqu’un qui fascine par sa beauté. C’est une arme redoutable qui lui permet de dépasser de loin toutes les autres demoiselles d’honneur. Elle apparaît également vêtue d’une manière un peu originale pour l’époque.

Leonardo Marco, artiste pluridisciplinaire

Un voile de mystère entoure encore cette rencontre. Néanmoins, une chose est sûre, le roi de France, de vingt ans son aîné, n’échappe pas à la règle. Subjugué, il la fait entrer au service de la maison angevine en 1444 en tant que demoiselle de la reine Marie d’Anjou.

Première favorite royale de l’histoire française

Le début d’une ascension vertigineuse. Agnès intègre rapidement la cour du roi Charles VII, en tant que "demoiselle de beauté" surnom qui ne la quittera plus dès lors qu’elle se voit offrir sa première seigneurie : Beauté-sur-Marne, un château proche de Vincennes. Puis, elle passe au rang de première dame officieuse du royaume de France avant d’honorer le statut de favorite officielle : une révolution. Les maîtresses des rois de France étaient jusqu’alors condamnées à rester dans l'ombre. Charles VII a eu de nombreuses maîtresses, mais aucune ne prend l'importance d'Agnès Sorel.

La France évolue dans un contexte particulier. Charles VII est un roi plutôt maladroit, il n’a pas beaucoup d’élan, n’est pas très volontaire. Il est un peu mou du genou dans une France lapidée par les Anglais et divisée avec des identités régionales très fortes. C’est un roi discret qui va au final faire des choses remarquables. Il n’est pas très sûr de lui, mais il écoute les femmes. D’abord, il va écouter une gamine qui lui dit qu’elle va sauver la France, Jeanne d’Arc, avec la réussite qu’on connaît. La deuxième femme, c’est Agnès Sorel.

Leonardo Marco, artiste pluridisciplinaire

Son importance est telle qu’elle accompagne le souverain dans de nombreux déplacements. Elle le pousse à reprendre des villes tombées entre les mains des Anglais depuis des années. L’évêque Thomas Basin commentait notamment dans ses Histoires : "au temps des trêves qui coururent alors entre lui [Charles] et les Anglais, il se prit à aimer une jeune fille, vulgairement appelée la belle Agnès."

La Vierge allaitante en manteau d'hermine représentée sous les traits d'Agnès Sorel, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers.
La Vierge allaitante en manteau d'hermine représentée sous les traits d'Agnès Sorel, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers. © Domaine public

La philosophie mode et bien-être d’une pionnière

La beauté qui lui servit de point d’entrée ne s’arrête pas aux traits de son visage. Agnès décide d’en jouer. Elle façonne les contours d’une nouvelle façon de se vêtir en lançant la mode des décolletés vertigineux - elle se présente parfois le sein complètement nu - joue avec les transparences, introduit les traines interminables et les atours de tête toujours plus hauts. En cette époque peu portée sur l’hygiène, elle popularise auprès de la cour les soins du corps, les massages, les bains et les parfums en s’inspirant de la mode orientale.

Un jour, pour une joute, elle débarque en tribune vêtue d’une armure. C’est du jamais vu ! Ses tenues, ses apparences exceptionnelles vont participer autant que ses traits gracieux à lui faire prendre une importance considérable dans le royaume. Son rayonnement est tel qu’on ne voit plus qu’elle. On est au Moyen-Âge, ce qu’elle fait est aussi choquant que surprenant. C’est une époque où on brûle les sorcières sans grande explication pour un peu que ça arrange l’Église ou une personne en position de pouvoir.

Leonardo Marco, artiste pluridisciplinaire

Agnès est même la première femme à porter des diamants taillés, luxe réservé aux seuls hommes d’Église et aux rois. Un risque de plus dont elle sort indemne. "Sa provocation est tellement subtile, élégante et sophistiquée qu’on ne peut pas lui reprocher. Sa beauté n’était pas qu'une simple érotisation ou un corps féminin comme une révolte. Son corps n’est qu’élégance, enchantement. Elle est une beauté audacieuse, courageuse. Elle agissait pour son bien-être et celui des autres. Mais elle risquait sa peau, il faut se rendre compte du risque immense que cela représentait", appuie Leonardo Marco.

Le sens de la fête, d’une pionnière

Et pour quel résultat ? Agnès révolutionne les mœurs de l’élite française, sa perception à l’étranger et pose les bases d’un art de vivre "à la française". Rien que ça. Pour l’artiste, Agnès Sorel fait même entrer l’élite dans la Renaissance avant l’heure. "Dans l’histoire de l’art, c’est une période où on fait fit de plein de dogmes et d’interdits, ce qu’aura déjà commencé à faire Agnès Sorel par la façon dont elle a mené sa vie. C’est une figure du Moyen-Âge, qui va amener cette libération du corps, cette sensualité."

Portrait d’Agnès Sorel, favorite du roi de France Charles VII, inspiré de la Vierge du diptyque de Melun, XVIe siècle
Portrait d’Agnès Sorel, favorite du roi de France Charles VII, inspiré de la Vierge du diptyque de Melun, XVIe siècle © Domaine public

Agnès Sorel se positionne comme reine de la fête. Elle s’entoure d’un chef cuisinier, d’une personne chargée de penser au plan de table, une autre encore porte la lourde tâche de décorer la demeure accueillant les festivités. "Charles VII a la particularité de s’être entouré de femmes. Une qui a fait la guerre, une qui rend sa vie merveilleuse et lui permet de découvrir le plaisir. Elle change l’art de vivre pour des questions d’esthétique et de bien-être. Avec Agnès Sorel, le Moyen-Âge c’est terminé, du moins pour une élite. Tout ça va faire école. François 1er va piocher chez les Florentins et les Vénitiens, mais comme tous les successeurs aussi chez Agnès Sorel", élabore Léonardo Marco.

Son influence ne s’arrête pas là. Proche de Jacques Cœur, qui lui fait parvenir des étoffes et autres luxueux apanages, elle ouvre la France à un commerce international. "Ce petit royaume français devient merveilleux. On y trouve des objets du monde entier, ça se sait et ça va jouer positivement sur l’image de la France. Elle se réveille d’abord militairement et surtout par son esthétique et son art de vivre. Et c’est quelque chose qui va perdurer", abonde-t-il.

Une mort mystérieuse

Cette omniprésence n’attire pas que bienveillance et admiration. Comme les lumières chatoyantes restées allumées un soir de juillet pour profiter de la chaleur et d’un apéro tardif qui attirent les moustiques les plus fourbes, Agnès est une lumière un peu trop brillante pour certains et éveille chez eux jalousie et convoitise. Louis, le dauphin du roi et futur Louis XI, est probablement le plus puissant d’entre-eux.

Jaloux d’observer l’influence qu’elle a sur le roi et peiné de voir sa mère, la reine, reléguée à l’ombre de cette courtisane, il multiplie les complots pour écarter Agnès. Louis l’aurait même poursuivi armé d’une épée jusque dans la chambre royale. En réponse, il est exilé par le roi dans ses terres du Dauphiné. Car Louis est impatient de monter sur le trône. Il craint l’arrivée d’un frère cadet - Agnès et le roi ont alors trois filles - et ajoute le nom d’Agnès aux côtés de celui de son père dans la liste où sont consignées les cibles de ses complots.

C’est probablement Louis, directement ou indirectement qui mène Agnès à sa mort en février 1450, à 28 ans. Enceinte d’un quatrième enfant, elle rejoint le roi en Normandie pour le prévenir d’une énième machination fomentée par Louis. Ce dernier pactise avec les Anglais et veut s’arranger pour leur livrer son père. Mis au courant, le roi est plus inquiet par l’état de sa célèbre maîtresse qu’il envoie se reposer au manoir normand du Mesnil à Jumièges en Seine-Maritime. Il ne la reverra plus.

Selon les chroniqueurs de l’époque, elle meurt d’un "flux au ventre", certains soupçonnent un méfait du futur Louis XI. Mort naturelle, empoisonnement, les doutes perdurent autour de sa mort pendant près de 555 ans. En 2005, un groupe de chercheurs tient enfin la réponse : du mercure a été retrouvé dans son organisme.

L'un des deux tombeau d'Agnès Sorel, dans le chœur de la collégiale Saint-Ours en Indre-et-Loire
L'un des deux tombeau d'Agnès Sorel, dans le chœur de la collégiale Saint-Ours en Indre-et-Loire © Manfred Heyde

Sauf qu’une analyse démontre qu'Agnès Sorel était atteinte d'une infection parasitaire intestinale par l’ascaris. Une infection que l’on soignait par des sels de mercure en guise de vermifuge. Le mercure était également utilisé pour faciliter le travail lors des accouchements longs et difficiles et Agnès Sorel aurait accouché peu de temps avant sa mort.

Crime ou surdosage involontaire ? La question reste ouverte. Toujours est-il qu’Agnès laisse derrière elle un roi meurtri et un héritage dont les racines se sont faufilées jusqu’à nous.

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