L'histoire du dimanche - L'affaire Estoret à Clermont de l'Oise, le meurtre qui révéla la violence des asiles du XIXe

En 1880, un gardien de l'asile de Clermont de l'Oise tue un patient. Ce fait divers va marquer un tournant dans l'histoire de la psychiatrie : pour la première fois, les hommes de loi et les journalistes mettent leur nez dans les asiles. Et révèlent à l'opinion publique la violence qui s'y cache.

"L'asile d'aliénés" de Clermont a été le théâtre de l'affaire Estoret, qui marquera l'histoire de la psychiatrie.
"L'asile d'aliénés" de Clermont a été le théâtre de l'affaire Estoret, qui marquera l'histoire de la psychiatrie. © Musée Henri Theillou

Ce n'est pas nouveau : les affaires de meurtres passionnent l'opinion publique comme les journalistes. Certaines affaires marquent profondément, parce qu'elles révèlent les travers de la société, quelle que soit l'époque. En 1880, c'est à Clermont de l'Oise que va se produire le crime probablement le plus médiatisé de l'histoire de la psychiatrie, une discipline qu'on appelle encore à l'époque "aliénisme".

On ne parle pas encore d'hôpitaux psychiatriques, mais d'asiles. Il y en a plus d'une centaine, un peu partout en France, comme le prévoit la loi de 1838 sur "l'enfermement des aliénés". Cette loi impose à l'État de payer pour la prise en charge des "fous" indigents, à travers des asiles publics. Il existe également des asiles privés, dont l'immense majorité est gérée par l'autorité religieuse.

Celui de Clermont de l'Oise fait figure d'exception : c'est un asile privé, détenu par la famille Labitte, mais laïc. Un contrat avec l'État lui donne donc un statut de "maison privée faisant office d'asile public". Il n'y en a que deux de ce genre en France : l'autre est situé dans le Lot. 

Le plus grand asile de France

Les médecins spécialisés, appelés aliénistes, présentent l'asile de Clermont comme un modèle de réussite, et une preuve que l'on peut traiter les aliénés à grande échelle. Avec 1800 malades, c'est le plus grand de France. "Des premières critiques sur le fonctionnement des asiles apparaissent dès les années 1860, et pour y répondre les aliénistes vont faire de la propagande. Ils vont dire qu'il ne s'agit pas que d'internement ou d'isolement thérapeutique, et prendre Clermont en exemple", explique Aude Fauvel, chercheuse spécialisée dans l'histoire de la médecine. 

Il faut dire qu'à l'époque, cet asile se démarque des autres. Il compte deux colonies agricoles, des champs dans lesquels les malades vont travailler. "On va alors dire que les aliénés sont dehors, qu'ils ne sont pas enfermés entre quatre murs, et que le travail est adapté à leur pathologie et leur permet de se dépenser. Ils sont payés pour ce travail dans les champs, on va donc dire que s'ils ressortent une fois guéris, ils auront un peu d'argent et qu'ils seront capables de travailler."

Un programme de thérapie et de réinsertion dans la société qui peut sembler très novateur, en somme. Mais n'oublions pas : il s'agit d'un asile privé, il faut être rentable. Même si la loi le prévoit, l'État ne paie pas grand chose pour la prise en charge de ces malades indigents. "Mon opinion personnelle, c'est qu'initialement, c'était vraiment une idée de départ assez positive, de leur faire faire quelque chose, confie la chercheuse. Mais c'est un asile qui veut faire de l'argent. Les jumeaux Labitte, qui dirigent l'asile, sont pris entre deux missions : traiter les gens pour les faire sortir, et être rentable. Clermont n'est pas loin de Paris, donc ils vont accepter tous les aliénés chroniques qui ne ressortiront jamais. Pour rentabiliser, ils vont utiliser les colonies agricoles, qui vont permettre de cultiver et donc de baisser les coûts de nourriture par exemple."

La particularité de l'asile de Clermont au XIXème et début du XIXème siècle : des colonies agricoles dans lesquelles les malades travaillaient.
La particularité de l'asile de Clermont au XIXème et début du XIXème siècle : des colonies agricoles dans lesquelles les malades travaillaient. © Musée Henri Theillou

Des gardiens maltraitants

Et c'est dans l'une des deux colonies agricoles que notre histoire démarre. Les colonies sont surveillées par des gardiens, qui n'ont pas de formation médicale. L'équipe soignante n'est composé que d'une dizaine de personnes pour l'ensemble de l'établissement, et il n'y a qu'un médecin-chef. Ce sont les gardiens qui sont le plus en contact avec les malades et qui s'en occupent. "On engage généralement des gens qui sont costauds, qui ont fait l'armée par exemple. Ils ne sont pas formés comme dans les asiles religieux. L'asile de Clermont va dire à l'époque que ses gardiens sont formés, mais on ne sait pas trop ce qu'il y a dans cette formation, explique Aude Fauvel. D'après mes recherches, je comprends qu'ils sont surtout formés à mettre une camisole de force et à remplir des formulaires administratifs. D'ailleurs on apprendra que les patients les surnommaient "les torche-cul", "les donneurs de beignes"."

Joseph Robert Auguste Estoret, le contrôleur général d'une des deux colonies, c'est-à-dire en quelque sorte le "surveillant en chef", est presque une caricature de ces gardiens violents, éloignés des considérations médicales. Âgé d'une cinquantaine d'années, il est décrit comme bien bâti et brutal, et n'hésite pas à frapper et humilier les malades.

Mais pour le patient dénommé Appert, cette maltraitance va prendre une tournure tragique. Lors d'une altercation, Estoret va le blesser au bras. Le journal Le voleur illustré racontera la scène ainsi : "Estoret en profite pour le frapper impunément à coups redoublés, avec une fourche qu'il ramasse, et pour le pousser ainsi jusqu'à la salle de bains, où il ordonne qu'on lui inflige sur le champ la répression en usage dans les asiles : la douche, véritable supplice qui consiste à emprisonner le malade dans une baignoire fermée par un couvercle cadenassé, au travers duquel sa tête passe seule, et à faire choir sur celle-ci, d'une grande hauteur, pendant une heure et souvent plus, de véritables torrents d'eau froide. Appert, antérieurement édifié sans doute sur les douleurs de cette torture, refuse de s'y soumettre ; Estoret le frappe plus fort. Appert lutte pour qu'on ne lui retire pas ses habits ; Estoret frappe encore. Nu, Appert résiste au moment où on va le coucher dans la baignoire ; Estoret frappe toujours et casse un bras au pauvre fou qui est dans un état pitoyable."

"Le crime de Clermont", un meurtre qui marquera les esprits

Quelques jours plus tard, la blessure au bras s'empire et gangrène, mais le surveillant en chef ne va pas le signaler. "On comprend bien là qu'il a des comptes à rendre, et qu'il se ferait taper sur les doigts si le médecin l'apprenait, il pourrait être licencié, mis de côté ou privé d'une promotion", souligne Aude Fauvel. 

Un gardien s'inquiète de l'état de la blessure, et Estoret dit qu'il va amener le malade à l'infirmerie. En réalité, il tue Appert en l'étranglant avec une corde, enterre son corps aux alentours, et prétend à son retour que le malade s'est enfui sur la route. Sa disparition est signalée à la gendarmerie quelques jours plus tard, et son corps est retrouvé. "Estoret prend la fuite, et il réussit à quitter la France malgré le cordon de gendarmerie. Mais il ne sait pas trop où aller donc il va finir par se rendre assez rapidement." L'autopsie prouvera la violence du meurtre : avant d'être étranglée, la victime a été frappée à la tête avec un objet tranchant et écrasée avec force contre le sol.

L'enquête est confiée à un juge d'instruction. "Il va vraiment beaucoup travailler et faire une enquête fouillée. Il interroge beaucoup de témoins, du personnel, mais aussi des patients, ce qui ne se fait pas à l'époque. Il ne discrimine pas, il interroge certains malades qui sont lucides et cohérents, mais il va encore plus loin en interrogeant des patients qui ont des épisodes délirants. Pour l'époque, c'est assez inédit", précise la chercheuse.

En parallèlle, les journalistes vont eux aussi mener leur propre enquête. Ils n'ont pas accès au dossier de l'instruction mais vont se renseigner en récoltant des témoignages. Ce qu'on nomme désormais "l'affaire Estoret" ou "le crime de Clermont" fait grand bruit et va faire couler beaucoup d'encre. Un journal en particulier, La Lanterne, va en parler presque quotidiennement pendant plusieurs semaines, à travers la plume d'Yves Guyot, journaliste influent et qui milite pour une évolution de la loi de 1838 qui régit la prise en charge des aliénés. C'est la première fois que l'opinion publique accède à un récit détaillé de la réalité des asiles. Jusqu'ici, tout ce qu'on sait des asiles, c'est ce que les médecins aliénistes veulent bien en dire. Mais le meurtre d'Appert change la donne.

"Des proches de patients, et mêmes des patients eux-mêmes, vont alors écrire à Yves Guyot. Grâce à cette affaire, les gens se sentent autorisés à écrire aux journaux pour parler de ce qui se passe à Clermont mais aussi dans les autres asiles. Jusqu'ici, les rares qui écrivaient sur la situation étaient plutôt des intellectuels, des gens lettrés, avec des ressources et des soutiens, rappelle Aude Fauvel. Là, ce sont vraiment les usagers du tout-venant. Les proches de patients vont raconter ce qu'ils ont constaté, des patients qui sont sortis de l'asile également mais même certains qui sont encore dans l'asile réussissent à envoyer des lettres. Certains internes, qui sont en bas de l'échelle médicale et n'osent pas forcément s'opposer aux médecins-chefs, vont envoyer leurs témoignages de manière anonyme. Et Yves Guyot va les publier."

Une affaire qui deffraie la chronique

Avec les avancées technologiques et le passage à la IIIe République, la presse est de plus en plus libre et accessible, et a une influence sur ce qu'on appellerait aujourd'hui l'opinion publique. Les lecteurs vont découvrir les méthodes des médecins aliénistes et des gardiens, les conditions de vie délétères des patients, la violence omniprésente. "Ça donne une toute autre vision de ce qui se passe, très loin du portrait de propagande publicitaire que les aliénistes faisaient jusque-là", confirme la chercheuse. 

Le procès d'Estoret se tient en juin, à Beauvais. L'événement fait la une des journaux. Dans Le Rappel du 17 juin 1880, le journaliste écrit : "La curiosité est surexcitée dans tout le département de l'Oise. Les trains ont amené ce matin, amèneront ce soir, des voyageurs de Clermont, de Noyon, de Compiègne. L'hôtel où les représentants de la presse parisienne sont descendus n'a plus une seule chambre libre depuis deux jours. On se demande comment tout ce monde fera pour se caser dans l'étroite salle du palais de justice où se tiennent les assises."

Extrait du journal "La Lanterne" du 19 juin 1880, récit du procès d'Estoret.
Extrait du journal "La Lanterne" du 19 juin 1880, récit du procès d'Estoret. © gallica.fr / BnF

L'affaire passionne d'autant plus qu'elle revêt un aspect politique. "Les patrons de l'asile, les jumeaux Labitte, sont très conservateurs. Au-delà de la volonté de défendre les patients, il y a la volonté de faire du ménage. On veut remplacer les médecins qui ont été mis en place par le régime précédent, et formant donc une force politique, par des médecins républicains", analyse Aude Fauvel. Les journaux de l'époque noteront d'ailleurs qu'en plus de son travail à l'asile, l'accusé était maire de sa commune et bonapartiste.

La cour de Beauvais condamnera finalement Estoret aux travaux forcés à vie. "Il va se défendre en disant qu'il n'a pas fait exprès, qu'Appert l'avait agressé, mais le fait qu'il n'ait pas signalé la blessure, qu'il ait caché le corps et essayé de s'enfuir ne joue pas en sa faveur. On peut dire que ce qui lui épargne la peine de mort, c'est le fait de s'être finalement rendu, d'avoir fait amende honorable."

Des rêves d'évolution déçus

Les révélations qui ont suivi ce fait divers ont provoqué une prise de conscience dans l'opinion que les pouvoirs publics ne pouvaient ignorer. On parle alors de faire évoluer la loi de 1838. Une commission est nommée dès 1881, quelques mois après le procès, et un projet de loi verra le jour l'année suivante. Mais il sera finalement abandonné, et il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que la loi évolue.

Concernant l'asile de Clermont, il n'y aura pas vraiment d'amélioration non plus. Les jumeaux Labitte restent propriétaires de l'asile. Après plusieurs changements peu probants dans l'organisation, l'asile est finalement vendu au conseil général de l'Oise pour une somme importante qui permettra aux deux frères de vivre de leur rente. "En 1887, l'asile devient public. Mais ça ne résout pas tous les problèmes, des témoignages vont montrer qu'il y a toujours des situations de maltraitance. La formation médicale promise pour les personnels coûte cher, on essaie, mais on va continuer à faire appel à des gardiens qui ne sont pas formés. L'idée que Clermont était un asile idéal et moderne s'inverse et il devient l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire."

L'asile de Clermont, devenu public en 1887.
L'asile de Clermont, devenu public en 1887. © Musée Henri Theillou

Paradoxalement, il continuera tout de même de grandir. "L'épilogue n'est pas très glorieux... Il va continuer à grossir jusqu'à devenir le plus grand asile d'Europe et vraisemblablement du monde, avec plus de 4400 patients à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Et la moitié vont mourir de faim pendant la guerre."

La nouvelle ère de la psychiatrie promise n'aura donc finalement pas lieu. Certains médecins vont tout de même se revendiquer "psychiatres" et se différencier des aliénistes, mais d'après la chercheuse, ces mouvements auront plus de mal à prendre en France que dans les autres pays. L'affaire aura tout de même ouvert les portes jusqu'alors verrouillées des asiles. Le sujet restera sensible pendant des décennies encore : en 1925, le grand journaliste Albert Londres écrira Chez les fous pour dénoncer les mauvais traitements perpétrés dans les asiles, en donnant la parole à des malades. Une enquête qui provoquera la colère des aliénistes et des psychiatres. La même année, l'écrivain surréaliste Antonin Artaud, qui sera lui-même interné pendant une bonne partie de sa vie, rédige quant à lui une Lettre aux médecins-chefs des asiles de fous.

Finalement, le plus grand changement provoqué par l'affaire Estoret est surement celui-ci : elle aura donné aux "fous" le droit à la parole.
 

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