L'histoire du dimanche - Séraphine de Senlis, bonne à tout faire, esprit simple et peintre de génie

Sans instruction, Séraphine Louis, femme de ménage à Senlis, a peint une centaine de tableaux entre 1905 et 1932. Découverte par un célèbre collectionneur d'art, elle jouira de sa notoriété très peu de temps avant de finir ses jours internée à l'hôpital psychiatrique de Clermont-de-l'Oise.

Séraphine peignant, tirage photographique, 1927-1928 - Albert Benoît
Séraphine peignant, tirage photographique, 1927-1928 - Albert Benoît © Musées de Senlis

"Elle refusait de parler de son art. Elle disait : « La peinture, c’est ma vie. C’est la lumière. Et pour vivre, il faut que je fasse des ménages ». Et elle appelait cela le travail noir", raconte en 1969, le docteur Gallot qui l'avait bien connue.

Séraphine Louis est née dans une famille modeste à Arsy dans l'Oise le 3 septembre 1864. Orpheline à l'âge de 7 ans, elle est élevée par sa sœur aînée avant d'entrer au Couvent de la Charité de la Providence à Clermont-de-l'Oise. De 1881 à 1901, elle y travaille en tant que domestique. Elle gardera de cette période de sa vie une très forte empreinte religieuse.

Séraphine Louis photographiée vers 1935
Séraphine Louis photographiée vers 1935 © Musée Henri Theillou

En 1906, Séraphine s'installe à Senlis où elle travaille comme femme de ménage dans de grandes familles bourgeoises. Quelques années plus tard, elle emménage dans un appartement situé 1 rue du Puits-Tiphaine. C'est durant cette période qu'elle commence à peindre. Elle dessine et peint sur de petites toiles, des panneaux de bois, des pots en terre cuite, du carton. Sur tout ce qu'elle peut trouver.

"Elle n'a pas pris de cours, elle a commencé à peindre parce que son ange lui aurait dit de peindre", explique Alicia Basso Boccabella, responsable des publics au Musée d'Art et d'Archéologie de Senlis. Autodidacte, elle peint exclusivement des fruits et des fleurs, semble-t-il à partir de livres de botanique qu'elle trouve dans les foyers bourgeois. "Ses peintures sont très réalistes, elles s'ancrent vraiment dans la réalité. On les reconnaît très facilement aussi parce que les fruits flottent dans l'espace, ils ne sont pas posés sur une table comme chez Cézanne par exemple. On suppose donc qu'elle s'est inspirée des planches botaniques", décrit Alicia Basso Boccabella. 

Fleurs dans un panier de Séraphine Louis, vers 1910, crayon, gouache et peinture dorée sur papier vergé, n° Inv. A.00.5.689, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis
Fleurs dans un panier de Séraphine Louis, vers 1910, crayon, gouache et peinture dorée sur papier vergé, n° Inv. A.00.5.689, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis © Irwin Leullier

En 1912, Séraphine Louis est embauchée comme femme de ménage chez Wilhem Uhde. Ce collectionneur, critique et marchand d'art, ami de Picasso et de Braque, a découvert Le Douanier Rousseau dans les années 1900. Pour lui, il est évident que Séraphine possède un immense talent pour la peinture. Seulement, en 1914, la guerre éclate. Wilhem Uhde, d'origine allemande, est contraint de quitter la France. En partant, il encourage Séraphine à persévérer dans cette voie, comme d'autres artistes autodidactes qu'il nommera plus tard les Primitifs modernes. 

Les grenades de Séraphine Louis, vers 1915, huile et ripolin sur bois, n° Inv. A.00.5.352, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis
Les grenades de Séraphine Louis, vers 1915, huile et ripolin sur bois, n° Inv. A.00.5.352, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis © Christian Schryve

La nature comme seul maître

Treize ans plus tard, Séraphine produit désormais des toiles de plus grand format, pouvant aller parfois jusqu'à deux mètres de hauteur. Elle en présente six à l'exposition de la Société des Amis des Arts à l'Hôtel de Ville de Senlis. Installé désormais à Chantilly, Wilhem Uhde la retrouve et découvre cette évolution dans sa peinture. "De quelque chose de très réaliste, on est passé à quelque chose d'imaginaire. C'est toujours très symétrique, mais sa peinture est foisonnante, il n'y a plus aucun espace de libre sur la toile", précise  Alicia Basso Boccabella. 

Séraphine peint avec du Ripolin, une laque industrielle qui coule, l'obligeant ainsi à peindre par terre, à genoux. "Si l'on prend n'importe laquelle de ses œuvres, on remarque que chaque feuille a ses propres traits de pinceau. C'est très flagrant sur l'Arbre de vie. Elle ne laisse pas le Ripolin  sêcher donc il y a des craquelures et c'est aussi ce qui fait la spécificité de ses tableaux", décrit la responsable des publics du Musée de Senlis. Autre particularité de l'artiste, elle signe ses œuvres avant de peindre. "Elle signait S.Louis puis recouvrait la signature de couleur. On ne sait pas vraiment pourquoi elle faisait ça, elle ne parlait pas de ses œuvres", ajoute-t-elle. 

L’arbre de vie de Séraphine Louis, vers 1928, huile et ripolin sur toile, n° Inv. A.00.6.187, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis
L’arbre de vie de Séraphine Louis, vers 1928, huile et ripolin sur toile, n° Inv. A.00.6.187, musée d’Art et d’Archéologie, Senlis © Christian Schryve

Si l'on parle d'art naïf aujourd'hui pour qualifier les œuvres de Séraphine Louis, une chose est certaine, celle-ci ne peignait pas pour rentrer dans des cases. "Elle n'explique pas pourquoi elle peint, comme vous n'expliquez pas pourquoi vous respirez. Elle peignait pour elle-même, elle ne donnait même pas de titre à ses tableaux, c'est Wilhem Uhde qui leur a donné des titres par la suite", explique Alicia Basso Boccabella. Lorsqu'elle peignait, Séraphine était guidée par sa croyance en Dieu, en particulier la Vierge Marie. "La légende dit qu'elle chantait, de manière très fausse d'ailleurs, des cantiques tout en peignant, sourit la responsable des publics au musée de Senlis. En tout cas, il y a une vraie mysticité dans ses tableaux. On pense qu'elle cherche à représenter une flore paradisiaque dans l'au-delà."

L’arbre de paradis de Séraphine Louis, vers 1929, huile et ripolin sur toile, n° Inv. D.A.2006.0.2.1., dépôt du Musée national d'art moderne, Centre Pompidou au musée d’Art et d’Archéologie, Senlis
L’arbre de paradis de Séraphine Louis, vers 1929, huile et ripolin sur toile, n° Inv. D.A.2006.0.2.1., dépôt du Musée national d'art moderne, Centre Pompidou au musée d’Art et d’Archéologie, Senlis © Christian Schryve

En 1929, Séraphine est exposée aux côtés des Primitifs modernes lors de l'exposition Les Peintres du Coeur sacré à la galerie des Quatre-Chemins à Paris. La peintre acquiert ainsi une petite notoriété et de l'argent qu'elle a tendance à dilapider un peu trop. "Dans les années 30, Wilhem Uhde cesse de l'aider. Ne plus pouvoir peindre a créé chez elle une décompensation, c'est-à-dire un état de détresse subi", explique Alicia Basso Boccabella. Le 21 février 1932, après une forte crise psychotique, elle est internée à l'hôpital psychiatrique de Clermont-de-l'Oise. Séraphine est alors diagnostiquée comme étant atteinte de "psychose chronique avec idées de grandeur prédominantes, hallucinations auditives et idées délirantes imaginatives."

Durant ces années d'hospitalisation dans l'un des sites du centre hospitalier à Villers-sous-Erquery, Séraphine ne peint plus, mais écrit une quarantaine de lettres. "Ça part dans tous les sens, confie Goty Clin, vice-présidente de l'association culturelle des amis du CHI de Clermont. Elle écrit comme elle poserait des fleurs sur ses toiles. Ses lettres sont bourrées de fautes." Elle y décrit ses hallucinations et ses persécutions, mais aussi les mauvais traitements qu'elle subit. Elle meurt le 11 décembre 1942 à l'âge de 78 ans d'un cancer du sein, mais aussi probablement de malnutrition. Dans l'oubli le plus total, elle sera enterrée anonymement dans la fosse commune du cimetière de Clermont.

Ses tableaux estimés à des milliers d'euros

Après la mort de Séraphine, Wilhem Uhde continue d'exposer ses tableaux, notamment lors d'une exposition exclusivement dédiée à elle à la galerie de France à Paris en 1945. "Ce n'est que plus tard, dans les années 70, lorsque l'on redécouvre l'art naïf, que l'on s'est vraiment intéressé aux œuvres de Séraphine", explique Alicia Basso Boccabella. Le musée de Senlis en possède 21 sur 109, qui sont régulièrement prêtées à d'autres musées : en France, en Allemagne, au Japon ou aux États-Unis. "On a eu la chance l'année dernière de les avoir toutes en même temps. À cause du confinement, on a dû mettre fin à l'exposition qui était prévue, mais les œuvres sont visibles en visite virtuelle", précise la responsable des publics du musée.

Les autres sont visibles notamment au musée Maillol de Paris, au LaM à Villeneuve-d'Ascq ou encore au musée international d'art naïf Anatole Jakovski à Nice. "Il y en a beaucoup aussi dans les collections privées, indique Goty Clin. Lorsqu'elle était dans le besoin, Séraphine troquait ses tableaux chez les commerçants de Senlis, donc il est certain qu'il y en a encore beaucoup dans la nature, chez des particuliers."

Aujourd'hui, certaines de ses plus grandes toiles sont estimées à plusieurs centaines de milliers d'euros. "C'est un art qui fonctionne très bien sur le marché, qui cote beaucoup", confie-t-elle. Comme beaucoup d'artistes, Séraphine n'aura pas eu la chance de connaître cette notoriété, elle qui disait selon le docteur Gallot, qu'elle aurait un jour "sa statue sur la place de Senlis."

À défaut, Yolande Moreau l'incarnera brillamment au cinéma dans le film Séraphine réalisé par Martin Provost sorti en 2008 et récompensé par 7 Césars dont celui du meilleur film et de la meilleure actrice. Des documentaires lui sont consacrés également au musée Henri Theillou sur l'histoire de la psychiatrie à Clermont. Enfin, un catalogue raisonné de Pierre Guénégan regroupant toutes les œuvres de Séraphine devrait sortir courant mars 2021.

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