Les vergers bourgeonnent trop tôt, les agriculteurs inquiets face au gel : "c’est l’angoisse de mes soirées et de mes nuits"

En Picardie, les vergers connaissent une avance préoccupante dans leurs cycles de production, conséquence directe du dérèglement climatique. Cette précocité expose les cultures, notamment les fraises et les pommes, à des risques accrus de gelées printanières, mettant en péril le travail des agriculteurs.

"Hier soir, après ma journée de travail, j’ai pris mes bottes et je suis parti couvrir mes fraisiers sous les serres. Le gel, c’est l’angoisse de mes soirées et de mes nuits", confie Marc Vandromme, arboriculteur à Bailleul-sur-Thérain, au sud de Beauvais.

Sur ses pommiers et fraisiers, les bourgeons ont deux semaines d’avance, conséquence d’un hiver doux et pluvieux. "Au mois de février, on a eu un redoux qui a fait démarrer les cultures. Là, on redescend en température, mais une fois que la plante commence à grandir et à se développer, le coup de froid stresse la plante. Quand les fleurs sont sur le point de sortir, c’est critique".

Pour les fraisiers, on arrive au seuil critique. Si le mercure descend encore, les fraises début mai, on va pouvoir oublier

Marc Vandromme, arboriculteur à Bailleul-sur-Thérain.

Cette anticipation des cycles végétaux est devenue monnaie courante pour de nombreux exploitants agricoles. "On a besoin de pouvoir s’adapter et répondre au changement climatique. Il y a quelques années, nous n’avions pas à le faire, la nature avait un équilibre, le climat était plus régulier, la nature s’adaptait bien au climat", analyse l'arboriculteur.  

Des risques accrus de gel

"Pour les fraisiers, on arrive au seuil critique. Si le mercure descend encore, les fraises début mai, on va pouvoir oublier", lance Marc Vandromme, soulignant les enjeux cruciaux auxquels sont confrontées les cultures fragiles comme les fraises et les pommes.

Si cette avance peut offrir des avantages en termes de rendement, elle expose également les vergers à des dangers imminents pour leurs exploitations.

Pour faire face à ces nouveaux enjeux, les agriculteurs bénéficient de formations spécialisées et de l'expertise des chambres d'agriculture locales. "On a des formations, j’ai un technicien à la chambre d’agriculture de l’Oise pour les fraises, un autre de chambre d’agriculture de Haute-Normandie pour les pommes. Ils sont là pour répondre à mes questions au téléphone", témoigne un agriculteur, soulignant ainsi l'importance cruciale de la collaboration et du partage de connaissances dans cette lutte contre les aléas climatiques.

Des solutions inventives

Face à cette menace grandissante, les agriculteurs redoublent d'ingéniosité pour protéger leurs cultures. Certains optent pour des systèmes d'aspersion, tandis que d'autres utilisent des éoliennes pour brasser de l'air chaud et ainsi préserver leurs vergers. "La meilleure façon : c’est l’aspersion. Au moment du gel quand les températures baissent, il faut arroser les arbres, l’eau va geler et former une pellicule qui va agir comme un igloo. La température de la fleur ne baisse pas en dessous de -1, ça la protège", explique un arboriculteur proche de Ribemont dans l’Aisne.

Une technique qui sera utilisée à partir du mois d’avril, quand les fleurs seront sorties. "Mais on a très peu d’hectares protégés par ce système, car cela nécessite un volume d’eau très important", nuance l’arboriculteur.

Nous n’avons plus la trésorerie pour mettre des bougies pour nos poiriers et pommiers, donc la situation est critique, on ne peut pas faire grand-chose

Sylvie Dufour, des Vergers de Sennevières dans l’Oise.

Des éoliennes sont aussi utilisées, elles permettent de brasser l'air à 10 mètres au-dessus du sol, qui est un peu plus chaud, pour réchauffer l'air au pied des pommiers et des poiriers. 

"Le problème, c'est que nous n’avons plus la trésorerie pour mettre des bougies pour nos poiriers et pommiers, donc la situation est critique, on ne peut pas faire grand-chose", témoigne Sylvie Dufour, des Vergers de Sennevières dans l’Oise.

Quant aux assurances, elles sont "hors de prix" pour la cultivatrice, "si on perd notre récolte, on n'a plus aucun revenu", conclut-elle.