Un petit village de l'Oise source d'inspiration du peintre impressionniste Camille Pissarro

Niché dans le Vexin français, à la frontière entre les départements de l’Oise et de l’Eure, la commune d’Éragny-sur-Epte (Oise) fût pendant deux décennies le terrain de jeu du peintre impressionniste Camille Pissarro. Une période méconnue de l'histoire de l'artiste et pourtant très riche. 140 ans après son installation dans le village, retour sur le passage en Picardie de l’un des pères de l’impressionnisme.

Blouse de peintre, chapeau noir et barbe blanche en plastron, Camille Pissarro pose pour la première fois ses pinceaux à Éragny-sur-Epte, dans l'Oise, en avril 1884. Poussé par une situation financière de plus en plus difficile, le peintre quitte le Val-d’Oise avec sa femme, Julie, enceinte, et leurs sept enfants.

"Au début des années 1880, un krach boursier touche l’immobilier français, explique Vincent Pruchnicki, directeur du musée d’Art et d’histoire Pissarro-Pontoise (MAHPP), les prix flambent et les loyers à Pontoise [où le peintre est alors installé, ndlr] sont désormais trop chers pour Pissarro qui décide de déménager à Osny [Val d’Oise] dans un premier temps puis finalement Éragny". Un soulagement pour son épouse, lassée de passer de maisons en maisons. En moins de 20 ans passés à Pontoise, la famille a changé dix fois de logements.

Au début du printemps 1884, les Pissarro poussent la porte d’une maison au loyer modeste, mais assez vaste et confortable pour accueillir sa nombreuse famille. Éragny-sur-Epte est à l’époque un minuscule bourg de 467 habitants, à trois kilomètres de Gisors, sur les bords de l’Epte, non loin de Paris.

Dans une lettre adressée à son fils Lucien, le 1er mars 1884, Camille Pissarro écrit : "Nous nous sommes décidés pour Éragny-sur-Epte ; la maison est superbe et pas chère : mille francs, avec jardin et prés. C’est à deux heures de Paris, j’ai trouvé le pays autrement beau que Compiègne ; cependant il pleuvait encore ce jour-là à verse, mais voilà le printemps qui commence, les prairies sont vertes, les silhouettes fines, mais Gisors est superbe, nous n’avions rien vu !"

Éragny, la nature retrouvée

C’est donc un Pissarro conquis qui s’installe dans le petit village du Vexin français. Même si le cadre est nettement plus rural que Pontoise, le peintre est séduit par les vues dégagées que la maison lui offre sur la campagne environnante. "Les paysans, les champs, les meules de foin sont ses sujets de prédilection", précise Vincent Pruchnicki. Pour Pissarro, les innombrables panoramas que lui offre Éragny sont un trésor précieux.

Éternel observateur, il attend parfois des semaines avant de trouver l’instant idéal en fonction de la lumière et des saisons. Profondément épris des paysages qui l’entourent, il exprime souvent son enthousiasme dans les lettres adressées à sa famille. À son fils Lucien il écrit en janvier 1886 : "Je ne suis heureux que lorsque je suis à Éragny auprès de vous tous, tranquille et rêvant de l'œuvre."

Il peint dans le village et aux alentours de nombreuses toiles, dont plusieurs sur le thème des arbres fruitiers (pommiers, noyers…). Il réalise également de nombreuses vues du village de Bazincourt (Oise) situé à proximité d’Éragny, de l’autre côté de l’Epte et de Gisors, qu’il apprécie plus particulièrement les jours de marché.

Au sein de ce corpus d'œuvres, les figures humaines prennent une place de plus en plus considérable, sous la forme de portraits, de baigneuses ou de figures indépendantes. "Les figures de Pissarro sont simples et sincères, analyse Joachim Pissarro, arrière-petit-fils du peintre et commissaire d’une exposition sur Pissarro à Éragny, elles ne se donnent pas en spectacle (...) elles n’ont rien à dire ; leurs rêveries ou leurs occupations les absorbent totalement."

"Un microcosme heureux"

On s’imagine aisément Camille Pissarro, chevalet posé au milieu des champs reproduisant le travail des paysans du Vexin, à l’instar de Claude Monet qui s'exclamait en désignant un paysage normand : "Voilà mon atelier, à moi !"

Et pourtant, à Éragny, Camille Pissarro peint en intérieur. Lorsqu’il arrive en Picardie, le père des impressionnistes est affaibli. Depuis quelques années, il souffre d’une maladie à l'œil gauche : une dacryocystite dont les crises l'empêchent de peindre sauf à l'abri du vent, de la lumière et de la poussière. "Pissarro va continuer à peindre grâce à l’atelier d’Éragny", précise Vincent Pruchnicki. Il fait aménager l’ancienne grange à côté de la maison, y perce de larges fenêtres donnant directement sur l'extérieur.

"Depuis les fenêtres de son atelier, il va entamer plusieurs toiles en même temps et les reprendre en fonction des heures de la journée, des effets de lumière, argumente Christophe Duvivier, de temps en temps en direction du clocher de d’Éragny et parfois celui de Bazincourt. Il aperçoit les deux depuis la grange."

Un travail en atelier qu’il alterne avec des séjours à Londres, où vit son fils Lucien, Paris, Rouen et le Havre. "L'hiver, il loue à Paris et réalise des séries de peintures de la capitale depuis sa chambre d’hôtel, et retourne à Éragny pour le printemps." Il réside donc dans l’Oise en alternance, contrairement à sa femme qui occupe la maison familiale toute l’année avec ses plus jeunes enfants. "Il est très heureux à Éragny, ajoute Christophe Duvivier, même s’il n’y reste pas longtemps, il se sent bien en famille dans cette maison, dans son jardin. C’est un véritable microcosme heureux." Un microcosme, terrain de jeu de l’artiste qui expérimente de nouvelles techniques.

Le néo-impressionnisme

Camille Pissarro est sans conteste l’un des pionniers de l'impressionnisme français. Seul peintre convié aux huit expositions du groupe entre 1874 et 1886, il inspire la jeune génération impressionniste. Pourtant, dès le début des années 1880, le doute et les questionnements l’assaillent.

Jusqu’alors habitué à peindre de grandes figures, il écrira : "je me mets à faire des petites toiles. Mon but est bien de faire clair et lumineux (...) c'est-à-dire avec le moins d’écart possible entre les oppositions." Pour résumer : l’artiste joue sur les contrastes, adopte des couleurs jusque-là inédites dans sa palette. "On découvre avec Éragny une nouvelle palette chromatique, commente le directeur du musée d’Art et d’histoire Pissarro-Pontoise (MAHPP), des tons acidulés qu’on ne lui connaissait pas : des teintes violettes, jaune d’or, vert acide. Rien à voir avec les vues peintes à Pontoise par exemple."

Dans le droit fil de ses expérimentations, Camille Pissarro se montre très intéressé par les idées d’une nouvelle génération d’artistes : les néo-impressionnistes. En 1885, il rencontre Georges Seurat, père du néo-impressionnisme, ou pointillisme, technique qui consiste à peindre une surface colorée avec de multiples petites touches de couleur pure.

Dans la correspondance épistolaire qu’il entretient avec son fils Lucien il écrit le 30 décembre 1886 : "C’est curieux, le travail au point, avec le temps, la patience, petit à petit on arrive à une douceur étonnante."

Alors âgé de 56 ans, Pissarro va adhérer à ce jeune mouvement, quitte à ralentir sa production. "Le pointillisme demande plus de temps, c’est plus laborieux." Contre une cinquantaine de peintures par an, le peintre en réalise une dizaine seulement durant la période. "Camille Pissarro est un aventurier, avance Christophe Duvivier, pendant 3 ou 4 ans il ne va presque rien vendre mais continuera sur cette voie des petits points."

Une peinture à rebours du marché ?

Une voie qu’il emprunte malgré les réticences de son marchand de l’époque, Paul Durand-Ruel. À la fin des années 1880 et au début 1890, le nouveau mouvement n’a pas la faveur d’une partie des amateurs d’art. C’est peut-être pour cette raison que le père des impressionnistes a finalement délaissé le pointillisme à partir de 1889, mais pas uniquement : "si intellectuellement le travail du point divisionnisme [autre appellation du courant artistique ndlr] passionne Pissarro, il le trouve moins spontané, explique Christophe Duvivier, trop impersonnel." Le 27 janvier 1894, il écrit à son fils Lucien que "la méthode est mauvaise. Au lieu de servir l’artiste, elle l’ankylose et le glace."

Cependant, sa peinture en gardera des traces. "On le sent dans les vues d’Éragny qu’il produira par la suite, la technique néo-impressionniste sera toujours un peu là." Il renonce à cette dernière, non sans avoir tiré de cette période des enseignements qui lui permettent de renouveler sa pratique impressionniste initiale. Le 6 mars 1894, le critique d’art Gustave Geffroy écrit dans le quotidien Le Matin, que "M. Pissarro n’a rien abandonné de ses convictions de jadis. (...) L’on pourrait dire de lui qu’il peint avec de la lumière. Tous ses tableaux témoignent du sentiment qu’il a de la couleur et du véritable aspect des choses."

L'engagement anarchiste

Des convictions, le peintre n’en manquaient pas. Selon l’expression de son arrière-petit-fils qui le présente comme un "anartiste", Camille Pissarro peut-être considéré comme un anarchiste des arts.

Avant même de découvrir la pensée politique éponyme, il fait preuve depuis longtemps d'une grande liberté d’esprit. Né à Saint-Thomas, dans les Antilles danoises, d’une famille de commerçants juifs, Pissarro refuse très jeune toute forme d’autorité : contre l’avis de ses parents, il renonce à reprendre le commerce familial, choisit une carrière artistique, se revendique agnostique et prend pour compagne une domestique, Julie Vellay, fille de vignerons catholiques.

Si ses convictions sont mûries par la lecture d’auteurs anarchistes (Pierre-Joseph Proudhon et Pierre Kropotkine principalement), Pissarro ne publie que quelques dessins dans la presse liée au mouvement. Pour lui, "tous les arts sont anarchistes, quand c’est beau et bien !".

C’est davantage dans son fonctionnement que ses idées transparaissent. Pour Christophe Duvivier "Pissarro a toujours refusé d’être dans une relation de maître à élève. Avec Cézanne, Gauguin et ses fils, il refuse tout rapport hiérarchique". Cézanne, dont l’artiste était proche, lui rendra hommage en ces mots : "ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter et quelque chose de bon comme Dieu". Figure paternelle mais pas paternaliste, Pissarro était considéré comme "un sage que l’on vient consulter", pour Richard Brettell, historien de l’art et rédacteur de The Impressionist in the city : Pissarro’s series paintings (Yale University Press, 1992).

Plus difficile à percevoir, la pensée de Pissarro se glisse aussi dans ses œuvres. En choisissant notamment de représenter des paysans sans tomber dans le cliché. Si certains de ses contemporains les peignent fatigués, les dos courbés par l’effort, Pissarro, lui, refuse les stéréotypes. Il refuse surtout de se placer au-dessus d’eux : "Il choisit les paysans comme sujets et les place au centre de ses peintures, explique Vincent Pruchnicki, pour Pissarro, être peint n’est pas réservé aux bourgeois ou classes sociales supérieures."

En ce sens, les dessins et peintures réalisés à Gisors, à côté d’Éragny, sont exemplaires. Dans l'étude d’une scène de marché, le peintre se place au même niveau que son sujet. "Il se met au sein de la foule, il n’est pas là pour regarder le paysan de l’extérieur, il se considère au même niveau, à égalité avec eux, explique Christophe Duvivier avant de conclure, en ce sens Pissarro est anarchiste."

Sans s’afficher, le peintre sera tout de même contraint de fuir en Belgique, à Ostende et Knocke, inquiété après l’assassinat du Président Sadi Carnot en 1894. Assassinat commis par le jeune anarchiste Casiero.

"L'École d’Éragny"

En 1892, les Pissarro deviennent propriétaires de la maison d’Éragny. Une accession à la propriété qui horrifie le peintre anarchiste, mais rassure sa femme. C’est même Julie Velay qui, à la fin des années 1880, sollicite un prêt auprès de Claude Monet pour son achat. Profitant d’un voyage de son mari en Angleterre, elle obtient de sa part un prêt de 15 000 francs que Pissarro remboursera deux ans plus tard.

Les Pissarro font ainsi d’Éragny-sur-Epte, une véritable maison de famille. Une famille d’artistes. Sur les huit enfants du couple, cinq deviennent peintres. Dans une lettre adressée à son aîné, Lucien, Camille s’amuse même à parler d’une "École d'Éragny", en référence aux écoles de peintures qualifiant un courant artistique. Tout au long de leur jeunesse passée dans l’Oise, les enfants Pissarro - les fils principalement - seront incités à peindre avec leur père.

L’artiste entretient d’ailleurs une relation très forte avec ce dernier. Tous deux se font part de l’avancée de leurs travaux respectifs. Lucien peint d’abord des paysages assez proches de ceux de son père. Il participe à la dernière exposition impressionniste en 1886 et en 1890 il s’installe en Angleterre, où il continue de peindre et pratiquer la gravure. Il fonde avec son épouse, illustratrice d’art, une maison d'édition baptisée Eragny Press.

Un petit bout de Picardie qui édita outre-manche une trentaine de livres entre 1895 et 1914. Et explique aussi l’incroyable collection de tableaux signés Pissarro au sein de l’Ashmolean Museum situé à Oxford. 14 toiles issues d’une donation de Lucien Pissarro au musée.

"Un artiste mondialement connu"

Toutefois, Camille Pissarro ne meurt pas dans sa maison de l’Oise. L’année de sa mort, la situation financière du peintre empire. Il peint ses dernières œuvres au Havre et à Paris - vues plus appréciées des marchands - mais elles ne trouveront pas acquéreurs de son vivant. Atteint de septicémie, son état se détériore à l’automne 1903. Le 13 novembre, Camille Pissarro meurt à Paris à l’âge de 73 ans. "À sa mort, on ne recense pas moins de 150 articles à travers le monde, explique Christophe Duvivier, il est à l'époque déjà un artiste mondialement connu."

150 ans après la naissance de l’impressionnisme, Camille Pissarro est toujours considéré comme "un précurseur qui ouvre la porte à tout un pan de l’art moderne du XXe siècle, le fauvisme et le cubisme, qui mèneront plus tard à la naissance de l’art abstrait."

Sans l’installation de Camille Pissarro à Éragny-sur-Epte, petit village de l’Oise, l’histoire de l’art moderne aurait-elle été différente ? "Nous ne le saurons jamais", répond Joachim Pissarro.

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