Le tableau La Pensée aux absents restauré à Péronne avant d’être exposé au Louvre-Lens : "la restauration est une sorte d'archéologie de l'œuvre"

Un siècle après sa réalisation par le peintre français André Devambez, le triptyque "La Pensée aux absents" est restauré là où il est conservé, à Péronne, pour être exposé au Louvre-Lens à partir du 27 mars.

Depuis une semaine, quatre restauratrices s'affairent dans la salle Jean-Jacques Becker à l'Historial de la Grande Guerre, à Péronne. Elles travaillent avec minutie pour redonner de l'éclat à l'œuvre du peintre français André Devambez (1867-1944) La Pensée aux absents. À l'aide d'un pinceau, elles gomment les plaies laissées par le temps qui passe.

"Je suis en train de calmer les craquelures prématurées qui sont apparues sur la peinture, explique Anne Simon, conservatrice-restauratrice de peintures. Je les retouche pour qu'elles soient moins visibles et qu'elles gênent moins la lecture globale de l'œuvre".

La toile fête ses 100 ans. Peinte en 1924, elle s'est gondolée avec les années. Cinq mètres d'une toile qu'il a fallu retendre en posant des poids et en l'humidifiant pour l'aplanir. Les restauratrices ont deux semaines pour la remettre en état. "La pression, reconnaît Anne Simon, c'est de terminer en temps et en heure pour les expositions, parce que c'est un travail qui est souvent assez long et on a peu de temps pour intervenir".

Deux équipes se partagent le travail. L'une s'occupe de la toile, l'autre des trois cadres qui, eux, doivent retrouver leur dorure : "il faut faire une dorure illusionniste, détaille Marta Garcia-Darowska, restauratrice de sculptures sur bois. Je la fais à l'aquarelle en sous-couche et avec des aquarelles dorées qui sont à base de pigments minéraux donc des pigments qui ne vieillissent pas, qui ne vont pas s'oxyder avec le temps".

Ce triptyque monumental nous plonge en 1914. Un hommage aux victimes et aux douleurs de la Première Guerre mondiale, symbolisée par trois femmes, la mère, la sœur et la fille du peintre. En dessous, l'artiste fait apparaître un cortège de soldats traversant un cimetière.

De part et d'autre de ce panneau central, se déploient deux autres scènes de guerre. Celle de gauche, La Lettre, rappelle la solitude d'un Poilu lisant son courrier, celle de droite, Les trous d'obus, représente trois Poilus au milieu d'un paysage dévasté par des trous d'obus.

"Cet artiste qui s'appelle André Devambez venait de perdre son père, souligne Henry Müller, conservateur de l'Historial de la Grande Guerre, et on pense que c'est peut-être pour ça qu'il a eu l'idée de peindre un triptyque. Un triptyque a sa place dans une église, c'est une œuvre de culte, c'est une œuvre de réflexion. Au vu de ce deuil, il a eu l'idée de peindre un tableau sur la guerre, sur la perte, mais un tableau qui est laïque, qui parle de la vie de tout le monde, de ce que nous, nous avons perdu aussi puisqu'on a perdu beaucoup de compatriotes pendant la guerre."

Peintre de camouflage et de l'illusion

Né sous le Second Empire, André Devambez avait 47 ans quand la guerre a éclaté. Trop âgé pour se battre, il s'est porté volontaire en tant que peintre de camouflage : "c'était un illusionniste des pièces de munitions et d'artillerie", précise le conservateur qui a pu redécouvrir le tableau grâce au chantier de restauration. "Le panneau de gauche par exemple qui représente un Poilu à l'intérieur d'une pièce. Il y a une ouverture, il y a des casques suspendus au mur. Tout ça, on ne le voyait pas. La restauration est une sorte d'archéologie de l'œuvre. Ça nous a aussi révélé une autre approche de l'artiste pour son œuvre. L'importance du cadre en l'occurrence. On a découvert qu'il avait commandé son cadre probablement avant de commencer à peindre, ce qui est assez rare. Il y a même une inscription en bas. On lit 'fonds de feuillure', ça veut dire la partie du cadre qui recouvre la toile. Il savait exactement quel cadre il allait utiliser. C'est une réflexion assez inattendue pour un peintre de cette époque."

Aujourd'hui méconnu du grand public, André Devambez a reçu en son temps tous les honneurs. Professeur aux Beaux-Arts, il obtient le Grand Prix de Rome de peinture en 1890. Il est élu à l'Institut de France en 1930 et est promu commandeur de la Légion d'honneur en 1938. Il meurt à Paris, sa ville natale, en 1944.

Achetée en 1924 par le musée de Tourcoing, La Pensée aux absents constitue l'un des chefs-d'œuvre du parcours permanent de l'Historial de la Grande Guerre, depuis son arrivée au musée en 2000. Sa restauration a été financée par le département de la Somme, la ville de Tourcoing, qui en est la propriétaire et par une cagnotte en ligne. À partir du 27 mars 2024, elle sera prêtée au Louvre-Lens dans le cadre de l'exposition Mondes souterrains jusqu'au 22 juillet 2024.

Avec Lounis Khelaf / FTV