Fusillade du Thalys : l'avocate d'El Khazzani envisage de demander la suspension du film d'Eastwood

Le terroriste du Thalys avait été stoppé par trois soldats américains en vacances. / © MaxPPP
Le terroriste du Thalys avait été stoppé par trois soldats américains en vacances. / © MaxPPP

Me Sarah Mauger-Poliak, avocate d'Ayoub El-Khazzani, le principal suspect dans la fusillade du Thalys survenu à la hauteur d'Arras en 2015, envisage de demander la suspension du film de Clint Eastwood. Elle estime que le film nuit au bon déroulement de l'instruction. 

Par Jeanne Blanquart

Diffuser un film qui se veut une reconstitution fidèle des événements, alors que l'enquête est toujours en cours : l'idée fait bondir de nombreux avocats. Parmi eux, Me Sarah Mauger-Poliak, qui assure la défense d'Ayoub El-Khazzani, principal suspect dans la fusillade du Thalys, survenue à Arras en 2015. "Je trouve ça choquant que le cinéma fasse le travail à la place de la justice, où plutôt qu'on le laisse faire", explique l'avocate. 

Ce qu'elle appelle le cinéma, c'est le dernier film de Clint Eastwood, "Le 15h17 pour Paris", qui retrace l'attaque du Thalys en suivant le parcours des trois américains qui ont empêché l'assaillant de poursuivre son attaque. "En France, on a des grands principes dont la présomption d'innocence. Là, on nous explique que Clint Eastwood va délivrer la vérité, avec une vision complètement unilatérale des faits, où la présomption d'innocence est bafouée. Je ne vois pas comment une instruction peut se dérouler sereinement quand on voit des personnes répéter des scènes du film avant de témoigner auprès d'un magistrat instructeur", poursuit l'avocate. 

"L'industrie hollywoodienne délivre sa vérité avant l'institution judiciaire"


Le film considéré comme une reconstitution


Parmi les acteurs, de nombreux témoins de l'attaque ont en effet été invités à jouer leur propre rôle. Et la production n'hésite pas à insister sur la véracité du film, jusque dans les moindres détails. Le film est d'ailleurs lui-même tiré d'un livre intitulé "La véritable histoire d'un terroriste, d'un train et de trois héros américains".

"J'avais demandé au magistrat instructeur d'organiser une reconstitution. On vient de me répondre que c'était inutile, puisqu'il y avait déjà le film. La justice se plie devant un réalisateur de fiction", s'emporte Me Sarah Mauger-Poliak, qui rappelle qu'elle n'a pas été consultée par le réalisateur, contrairement aux autres parties. 


Une suspension du film ? 


Pour toutes ces raisons, Me Mauger-Poliak a fait appel du refus d'organiser une reconstitution, et n'exclut pas d'attaquer aujourd'hui la Warner pour demander la suspension du film le temps de l'instruction. "Vu les enjeux économiques qu'il y a derrière, je doute que cela aboutisse mais cela pourrait créer une jurisprudence", précise l'avocate. 

"Je suis consciente que mon client n'est pas un ange mais il faut laisser la justice faire son travail. Oui, l'instruction est longue, mais ça me parait logique vu la complexité du dossier. Il y a eu des personnes suivies, des écoutes, une filière entière à démanteler... Ça demande du temps. Et on est dans un État de droit, on ne peut pas laisser les victimes faire leur propre procès devant le peuple", conclut l'avocate. 



Un précédent dans l'affaire George Tron

Une film de cinéma qui se veut réaliste et sort avant même la fin de l'enquête, ça ne s'était a priori encore jamais vu. En revanche, cela a déjà été le cas pour une enquête télévisuelle. Lors du procès de George Tron, en décembre dernier, une enquête d'Envoyé Spécial doit être diffusée pendant le procès, dans laquelle intervient une des plaignantes.

Lors du procès, l'avocat Me Eric Dupont-Moretti demande alors le renvoi de la diffusion de l'émission à une date ultérieure au procès. "La diffusion d'un tel documentaire, réalisé quelques jours avant l'audience, et qui ne semble que collecter des éléments visant à porter atteinte à la présomption d'innocence de notre client (...) constitue une atteinte particulièrement grave à cette présomption, et apparaît susceptible d'influencer largement les débats de justice", estime-t-il alors.

La diffusion de l'émission n'a finalement pas été ajournée.  

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