Tropicalia : le combat des écologistes contre "la plus grande serre tropicale du monde" prévue sur la Côte d'Opale

Certains militants menacent depuis plusieurs semaines d'y implanter une "ZAD".

© EXTINCTION REBELLION / FACEBOOK
"C'est une véritable agression !": près de Berck (Pas-de-Calais), entre caps et marais de la Côte d'Opale, le projet de serre tropicale Tropicalia, présentée comme "la plus grande du monde" et supposée dynamiser l'économie locale est vivement contesté par un collectif d'associations qui dénoncent un "non-sens écologique".

"L'image de marque de ce littoral ne peut pas être un élevage d'animaux exotiques sous une serre en plastique !", soupire Marc Éverard, représentant du groupement de défense de l'environnement de l'arrondissement de Montreuil (GDEAM), scrutant le "Champ de Gretz" en compagnie de trois militants écologistes. 

Planté entre les communes de Verton et Rang-du-Fliers, près d'un hôpital et d'une clinique, ce terrain en friche balayé par le vent côtoie plusieurs sites classés, dont le "marais de Balançon", à 1 km, ou encore des bocages et prairies humides protégés.

Longtemps utilisé comme terre agricole, il a été transformé en 2010 en "zone d'aménagement concerté" (ZAC) pour accueillir des logements et activités économiques. 

C'est ici que Cédric Guérin, vétérinaire et chef d'entreprise, a prévu d'ériger "Tropicalia" sur une parcelle de 9,3 hectares : un dôme transparent de 20.000 m² et plus de 30 mètres de haut, abritant papillons, colibris, poissons, reptiles, ou encore "forêt d'arbres" exotiques...

Le parcours pédestre "immersif", de plus d'un kilomètre, serpentera entre étendues d'eau, bassins, montagne et cascade, sous une verrière d'éthylène tétrafluoroéthylène (ETFE).

M. Guérin promet de créer une cinquantaine d'emplois directs, autant en sous-traitance, et espère attirer quelque 500.000 visiteurs annuels, régionaux mais aussi belges, britanniques, néerlandais... Estimé à 73 millions d'euros, le projet est en partie subventionné par la région (2 millions d'euros de prêt) la communauté d'agglomération (400.000 euros) et des fonds européens (10 millions). Investisseurs privés et prêts bancaires complètent le montage.

Artificialisation des terres

Pour l'entrepreneur, cette serre "pédagogique" vise à "rendre accessible la biodiversité tropicale", et "sensibiliser au respect de la nature par l'émerveillement", s'adressant notamment aux personnes n'ayant pas les moyens de voyager. 

Maintenue à 26-28°C, elle "sera autonome en chauffage", grâce à une "technologie innovante" qui "capte et stocke l'énergie générée par l'effet de serre pour la réutiliser" lors des périodes froides. "Surproductrice" la moitié de l'année, la structure offrira de l'énergie à ses voisins, assure M. Guérin à l'AFP.

Mais s'il espérait débuter les travaux en 2019, le terrain en pente douce est toujours vierge. Accordé fin 2019, le permis de construire est contesté par le GDEAM, qui a déposé en mars dernier un recours - non suspensif - devant le tribunal administratif de Lille. Le collectif "Non à Tropicalia" compte désormais 32 associations.

"À l'heure d'une crise écologique, où l'on demande aux gens de la sobriété par rapport à la nature, cette serre une aberration !", juge Hélène, militante d'Extinction Rebellion.  Le collectif dénonce "la bétonisation d'une terre qui n'a reçu aucun produit chimique depuis des années et pourrait servir à l'agriculture bio", alors que les surfaces artificialisées du département "atteignent déjà 15%, contre 10% au niveau national", explique Jean-Michel Jedraszak (association AIVES).

Et si les pouvoirs publics ont choisi d'en faire une ZAC, "elle pourrait au moins servir à relocaliser des industries essentielles", plaide Hélène. Tous pointent également le risque de "dispersion" d'espèces exotiques potentiellement invasives dans l'écosystème local. 

"Projet vertueux" contre "greenwashing"

"Des serres, il y en a pléthore, jusqu'à présent il n'y a jamais eu d'évasion !", réplique M. Guérin. L'étude d'impact déposée par le promoteur précise que les "espèces envahissantes" seront "stérilisées", certains oiseaux "éjointés" (ailes partiellement coupées), et les issues équipées de sas et grillages.

Les opposants craignent enfin "l'accroissement du trafic routier", l'impact paysager, et déplorent l'absence d'enquête publique, le projet ayant seulement fait l'objet d'une consultation en ligne.

Dans un avis d'août 2019, l'autorité environnementale épinglait l'étude d'impact : "s'agissant du paysage, elle ne démontre pas l'absence d'impact sur les sites classés" alentours, regrettait-elle, la jugeant "incomplète" sur les "milieux naturels et la biodiversité" ou encore la pollution lumineuse. 

Le bureau d'études mandaté par le promoteur a depuis produit une "note complémentaire" de 80 pages, jugée "insuffisante" par les écologistes.  Bruno Cousein, maire de Berck (DVD) et président de la communauté d'agglomération (CA2BM, 46 communes), dénonce "l'acharnement" d'un "groupuscule jusqu'auboutiste", contre un "projet particulièrement vertueux, innovant (...) qui s'inscrit dans le cadre du développement économique et touristique" de la Côte d'Opale.

"Ce projet prend place dans une ZAC arrêtée, à l'endroit où auraient du se trouver normalement une quinzaine de petites entreprises", souligne-t-il. Il espère que les travaux pourront "débuter bientôt", malgré la procédure judiciaire qui pourrait durer 18 mois. 

"Ces terres ont été achetées à des agriculteurs et compensées largement", renchérit le maire de Rang-du-Fliers, Claude Coin (DVG). Il prête une "dimension écologique" au projet, qui prévoit d'intégrer un centre de recherches universitaires, et se dit "confiant" sur l'issue du contentieux.

"C'est un parc d'attraction, dans un bel emballage", tranche au contraire le secrétaire régional d'EELV Yannick Brohard, considérant "qu'aucune innovation ne rendra écolo-compatible ce type de structure".

"La biodiversité se protège là où elle se trouve, pas à des milliers de kilomètres", juge Hélène depuis le Champ de Gretz. Et si une ZAD (zone à défendre) se crée, "il ne faudra pas s'étonner..."
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