Boulogne-sur-Mer : avis de tempête chez les pêcheurs

La colère gronde sur le port. En cause, les conséquences du Brexit qui continuent de limiter la pêche. Des actions sont prévues dans les prochaines heures pour tenter de renverser la situation. 

© FRANCE 2

C’est un petit bâtiment de bureaux, au cœur de Capécure, la zone du poisson à Boulogne. Un écriteau : comité régional des pêches. Dans les locaux, les principaux représentants syndicaux de pêcheurs se sont donné rendez-vous, ce mercredi 21 avril dans l'après-midi. La réunion qui se tient est déterminante. Elle doit aboutir sur un mode d’action censé alerter sur une catastrophe en cours. "Aujourd’hui, nous pouvons le dire, la filière est menacée", concède Olivier Leprêtre, le président du comité régional des pêches. Une première manifestation est décidée. Vendredi, plusieurs pêcheurs boulonnais iront vendre du bar à prix cassé, sur le quai Gambetta. Une vente improvisée, du camion au consommateur, à 5 euros la pièce. Les bénéfices seront reversés aux Restos du Coeur et à la SNSM.

Une première manifestation de la colère des pêcheurs. D’autres seraient déjà envisagées. "Désormais, il faut se faire entendre. Un accord sur le Brexit a été trouvé, des engagements ont été pris. Ils ne sont pas respectés", observe Bruno Dachicourt, représentant syndical CFTC et d’ajouter : "nous sommes ici pour réfléchir à comment interpeller le citoyen britannique. Ils ne sont pas fair-play. On doit leur montrer que si nous aussi nous nous replions dans notre camp, ils seront perdants. Nous sommes censés être partenaires mais ils ne nous respectent pas." 

L'accès aux eaux anglaises toujours interdite

Sur le port de Boulogne, les licences de pêche cristallisent toute la tension. Depuis le Brexit, une autorisation d’entrée dans les eaux anglaises est obligatoire. Les équipages doivent prouver qu’ils exploitaient la zone entre 2012 et 2016. Ce sont ensuite les autorités britanniques qui, après enquête, délivrent ces précieuses licences. La situation devait se régler début janvier. Aujourd’hui, seules 22 de ces licences ont été distribuées, sur plus de 120 bateaux dans le port de Boulogne. "Les vérifications se basent sur des moyens de géolocalisation dont certains bateaux n’étaient même pas équipés entre 2012 et 2016. C’est aberrant", déplore Bruno Dachicourt. De plus, un compte à rebours s’est engagé pour les marins-pêcheurs de la région. Les licences sont attribuées pour des périodes de quatre ans. Le 31 décembre 2021 devrait donc marquer la fin des demandes pour le cycle 2021-2025. Ceux qui n’obtiendraient pas le précieux sésame d’ici là, seraient condamnés à rester côté français. 

Devant l'inquiétude provoquée par la délivrance au compte-goutte de ces licences, l'ambassade du Royaume-Uni a décidé de donner son avis sur la question. "Nous ne reconnaissons pas les chiffres qui ont été partagés par l'industrie de la pêche française et considérons que cette réaction est injustifiée. Nous avons fait part de nos préoccupations concernant l'action de protestation prévue directement aux autorités françaises", assure un communiqué de l'ambassade anglaise en France. 

Le port de Boulogne est dépendant des eaux britanniques à plus de 70% pour la pêche artisanale, et 96% pour la pêche hauturière.

Olivier Leprêtre, le président du comité régional des pêches

Elle affirme que le Royaume-Uni a déjà "autorisé 87 navires français à pêcher dans la zone de 6 à 12 milles nautiques (de 11 à 22 kilomètres, ndlr) du Royaume-Uni". Une quarantaine de demandes supplémentaires nécessiterait des informations et des vérifications complémentaires, selon elle. Ces chiffres concernent l'ensemble de la flotte française et pas seulement celle de Boulogne-sur-Mer. 

Même si les autorités britanniques tentent de minimiser l'ampleur du problème, c’est donc toute une filière qui est aujourd’hui étranglée. "Le port de Boulogne est dépendant des eaux britanniques à plus de 70% pour la pêche artisanale, et 96% pour la pêche hauturière", résume Olivier Leprêtre. Il ajoute : "De janvier à avril, je perds 70% de mon chiffre d’affaires." Depuis quelques semaines, plusieurs bateaux restent même à quai, dans le port. Pour la plupart, le coût d’une navigation est devenu supérieur au rendement de la pêche. "Moi, j’ai arrêté mon bateau, je fais une pêche nulle à chaque fois! C’est 16h de travail pour perdre des sous ! Je suis complétement démoralisé et pour parler honnêtement : on est tous dans la merde", confie Laurent Merlin, pêcheur à Boulogne-sur-Mer.

La colère est montée crescendo depuis le mois de janvier. Certains pêcheurs réclamaient alors des actions coups de poing auprès du Comité Régional des Pêches. "Comme on dit chez nous, la marmite boue", résume Laurent Merlin. Jusqu’ici, les syndicats avaient réussi à temporiser. Aujourd’hui, l'exaspération est trop forte. "Bien sûr que je vais aller manifester. Il faut que les Anglais comprennent : ils font ce qu’ils veulent et nous on a plus rien", clame Laurent Merlin.  

Surexploitation : la double peine pour les pêcheurs

Ces licences entraînent un autre problème : la surexploitation de la ressource. La pêche se concentre désormais côté français. Donc les espaces se sont réduits et toujours plus de bateaux s’y concentrent. "On assiste à un pillage de la ressource. On va même vers une extinction. Tous les bateaux pêchent sur la même zone", décrit Olivier Leprêtre. L’obtention des licences permettrait donc de désengorger l’espace. De plus, d’autres pavillons pêchent côté français, privés eux aussi d’eaux anglaises. "Il y a principalement des Belges et des Hollandais", observe Laurent Merlin, qui pointe une forme de concurrence déloyale. "Il y a des gros senneurs qui pêchent juste en face de notre port. Normalement, ces bateaux sont fait pour le large, ils sont énormes, beaucoup plus gros que les nôtres. Avec leur technique, ils ratissent et détruisent le fond de la mer, c’est de l’acharnement. A cause de ça, notre métier d’artisan-pêcheur est en train de mourir."

Les pêcheurs redoutent alors le dépôt de bilan. "Ça commence déjà du côté de Dunkerque, certains n’arrivent pas à passer ce cap difficile, ce manque d’accès aux eaux britanniques est fatal", commente Bruno Dachicourt. Les entreprises les plus prospères du secteur ne sont pas épargnées. Du plus petit fileyeur jusqu’au chalutier, du marin au capitaine ; tous craignent pour l’avenir. "C’est une catastrophe, il va y avoir des liquidations en cascade, c’est certain. Rien n’a changé depuis le mois de janvier, ça aura été fatal", déplore Olivier Leprêtre. Et avec ça, la colère continue de s’accumuler sur le port. Moins de zone de pêche, moins de poissons, des conditions de travail difficiles… Beaucoup pensent à raccrocher. La manifestation de vendredi et les autres actions envisagées sont reçues comme le dernier espoir possible. Laurent Merlin est capitaine, comme son père avant lui. Une vie entière passée dans la Manche. Son bateau qui reste à quai "le démoralise". Il conclut : "les beaux jours reviennent, on devrait tous être en train de pêcher, tous en mer avec les collègues. Alors que là, l’envie n’y est même plus."

Dès la mise en place du Brexit en janvier, nous diffusions une édition spéciale pour comprendre les conséquences sur la filière de la pêche à Boulogne-sur-Mer. La situation est toujours en l'état aujourd'hui. 

 

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