Calais : "Avant mon heure, il faut que je parle" témoigne Pauline, menacée de mort par son ex-compagnon

Après quatre années avec son compagnon, mars 2019 marque la rupture entre Pauline et Arnaud* (pseudonyme). Deux ans, deux condamnations, une mesure d'éloignement et vingt plaintes plus tard, la Calaisienne de 27 ans craint toujours pour sa vie. Elle témoigne.

Image d'illustration. Pauline a déposé plus de vingt plaintes et mains courantes au commissariat de Calais depuis deux ans.
Image d'illustration. Pauline a déposé plus de vingt plaintes et mains courantes au commissariat de Calais depuis deux ans. © PHOTOPQR/LA MONTAGNE/MAXPPP

À 27 ans, elle n’aurait jamais pensé en arriver là. "Vous savez, ma vie était très simple avant", explique-t-elle, résignée face à une situation qu’elle qualifie d’"enfer". Pauline habite avec sa mère et son petit frère une maison à Coulogne, commune de 5 000 habitants située en bordure de la ville de Calais.

Durant quatre ans, elle est sortie avec un homme que nous appellerons Arnaud. Une relation avec ses hauts et ses bas. Jusqu’à ce jour de mars 2019 où elle apprend qu’elle vient de décrocher un CDI en Normandie. "Je lui ai dit qu’il fallait s’y faire, que je ne pouvais pas refuser. On s’est disputé par téléphone". À ce moment-là, elle est seule dans l’appartement d’Arnaud et retapisse la cuisine. "Il a appelé son frère qui a débarqué quelques minutes plus tard avec ses parents pour me déloger". C’est trop. "J’estimais que c’était une rupture et je me suis dit : « Pauline, casse toi »". C’était il y a deux ans, c’était "le début de la fin".

Pneus crevés et téléphone qui borne

Les semaines passent, sans accroc notable, jusqu’au samedi 2 juin 2019. "Je suis monté dans ma voiture et ma mère m’a dit que j’avais un pneu crevé". Elle sort, constate, et se dirige vers son coffre pour récupérer la roue de secours. Les pneus arrière sont également crevés, tout comme les quatre pneus de sa voiture de fonction. Impossible de prendre le véhicule de sa mère, elle est à plat. "J’ai appelé une dépanneuse. Quelques minutes plus tard, il y en avait une dans la rue. Je l’ai arrêtée mais le dépanneur m’a dit qu’il ne venait pas pour nous". Au total, 27 voitures stationnées dans la rue sont touchées, au moins 60 pneus ont été crevés.

"Quand les policiers m’ont demandé si j’avais des doutes sur la personne qui avait pu faire ça, j’ai répondu oui et j’ai donné son nom".

Pauline

Pauline se rend au commissariat de Calais pour déposer plainte, la première d’une très longue série. Tous ses voisins sont également présents. "Quand les policiers m’ont demandé si j’avais des doutes sur la personne qui avait pu faire ça, j’ai répondu oui et j’ai donné son nom". Le lendemain soir, vers 3 heures du matin, une bouteille de vin est lancée et fait exploser la fenêtre de sa chambre. "La peur s’installe à ce moment-là", se souvient-elle.

Au mois d’août 2019, Pauline reçoit un coup de fil : Arnaud, entendu en août, sera jugé pour les crevaisons. Son téléphone bornait dans la rue de Pauline ce soir-là. Mais il nie en bloc pour la bouteille et ne sera pas poursuivi. Le 26 septembre, Arnaud est reconnu coupable et condamné à quatre mois de prison avec sursis avec obligation de soins.

Menaces de mort et mesure d’éloignement

Les mois passent, et les menaces d’Arnaud envers Pauline s’intensifient. Début décembre, il lui écrit : "du sale, du sale, du sale. T’inquiète pas ma grande, le démon Belphegor (référence au fantôme semant effroi et mort sur son passage, NDLR) s’est réveillé", avant d’envoyer une photo avec un pistolet braqué sur l’écran.

Des messages qu'Arnaud a envoyé à Pauline, en décembre 2019.
Des messages qu'Arnaud a envoyé à Pauline, en décembre 2019. © France 3 Hauts-de-France

Dans le même temps, il la met en garde. "Pas mal ta nouvelle voiture, fais attention qu’elle crame pas", écrit-il. Le 8 décembre, il poste même des annonces sur Leboncoin pour mettre en vente les véhicules de la famille de Pauline.

En décembre 2019, Arnaud a mis en vente sur Leboncoin les voitures de la famille de Pauline, en indiquant son numéro de téléphone.
En décembre 2019, Arnaud a mis en vente sur Leboncoin les voitures de la famille de Pauline, en indiquant son numéro de téléphone. © France 3 Hauts-de-France

La jeune femme décide de nouveau de porter plainte pour menaces de mort, mise en vente de véhicules, menace de diffusion d’images nues et menace de destruction de biens par moyens dangereux. Convoqué, Arnaud n’a pas d’autre choix que de reconnaitre les messages et les annonces sur le site de vente en ligne. En attente d’un jugement prévu le 4 mars 2020, une mesure d’éloignement est mise en place. "Il n’avait pas le droit de m’approcher, point". Et pourtant. Elle assiste, impuissante, aux passages en voiture de son ex, puis découvre peu de temps après de nouvelles rayures sur ses véhicules. Elle le croise ensuite dans une galerie commerciale de Calais. "Il m’a insulté devant tout le monde dans un magasin", se rappelle Pauline.

Des tags à l'encontre de Pauline, dans le centre commercial de Calais, en mars 2020.
Des tags à l'encontre de Pauline, dans le centre commercial de Calais, en mars 2020. © France 3 hauts-de-France

Des tags mentionnant son nom sont découverts sur les murs des toilettes publiques. Une énième plainte est déposée.

Au tribunal, la confrontation

Le 4 mars arrive. "C’est la première fois de ma vie que je me rendais dans un tribunal. J’avais peur, très peur, mon cœur battait la chamade". Il était là, avec sa famille, à quelques rangées d’elle. Pauline ne voulait pas le regarder. Lorsque le juge énonce le casier judiciaire d’Arnaud – plus de dix condamnations au compteur dont plusieurs pour vol, course poursuite avec la BAC, cambriolages, détention de stupéfiants – Pauline tombe des nues. "Je savais qu’il était déjà allé deux fois en prison, il s’en vantait. Mais la détention d’armes, il ne m’en avait jamais parlé. J’étais terrifiée".

Le verdict tombe. Arnaud est condamné à dix mois de prison encourus dont trois assortis d'un sursis avec mise à l’épreuve de deux ans, de 1000 euros de dommages et intérêts et du remboursement des frais d’avocat de Pauline. Il n'ira cependant pas en prison.

Voitures incendiées

Dix jours plus tard, un confinement national est décrété. Le temps passe, le calme s’installe. Jusqu’à la nuit du 19 avril 2020. "J’ai été réveillée par un bruit d’explosion". Pauline se souvient de chaque seconde. "J’ai regardé par la fenêtre, les voitures étaient en feu. J’ai couru voir ma mère, et lui ai dit « lève-toi, vite,- il y a le feu ». On était paniqués et on ne pouvait pas sortir par devant". En cause, une poubelle incendiée et déposée devant la porte d’entrée, bloquant le passage.

Pauline, son frère et sa mère se réfugient dans le jardin, à l’arrière. Tous les voisins étaient réveillés. "Ils nous ont donné une échelle au-dessus de la palissade. On a pris ma mère et on l’a éjectée par-dessus. Je suis retournée chercher les chats. Je suffoquais dans la maison. Je voyais les volets commencer à prendre feu. J’entendais les carreaux commencer à se fissurer".

Une fois sur place, les pompiers ont réussi à maitriser les flammes. Les voitures sont carbonisées et la façade noircie de suie. "Je suis allée au commissariat et on m’a refusé ma plainte sur place", confinement oblige. Elle effectue une pré-plainte en ligne pour tentative d'homicide volontaire, appelle les assurances et déclare le sinistre. Elle en est persuadée : Arnaud, qui avait textuellement menacé de "cramer" sa voiture quelques mois plus tôt, est l’auteur de l’incendie.

"Je suis retournée chercher les chats. Je suffoquais dans la maison. Je voyais les volets commencer à prendre feu. J’entendais les carreaux commencer à se fissurer."

Pauline

Convoqué au commissariat, il nie les faits. Ce soir-là, son portable était hors ligne. "Il avait dû retenir la leçon des 60 pneus crevés". À ce jour, l’enquête ouverte n’a pas permis d'identifier formellement l'auteur de l'incendie, visible sur la vidéo. Pauline l’affirme : "l’inspecteur en est convaincu, mais sans preuves ni aveux, il ne peut rien faire".

Descente aux enfers

La mère et sa fille ont par la suite été radiées de leurs assurances. "On déclarait trop de sinistres ces derniers mois, entre les crevaisons, la fenêtre cassée et l’incendie". Toute la famille plonge alors dans la paranoïa. Le petit-frère de Pauline ne trouve pas de travail et installe de nouvelles caméras. "On ne dormait plus la nuit mon frère et moi, on regardait les images de caméra en direct. Un soir, deux hommes se sont approchés de la porte d’entrée. On s’est regardés et on s’est dit : « c’est pour nous »". Ils ont finalement rebroussé chemin.

Suite à l’incendie, Pauline est placée en arrêt pour quinze jours. "Je commençais à perdre le fil. Je devenais bizarre. J’étais là, mais ma tête n’était pas là". Lorsqu’elle retourne au travail à la centrale nucléaire, elle est mise à pied. "J’ai perdu mon poste au mois de juin parce que je n’avais plus de force pour faire des prélèvements d’amiante". Elle qui ne voulait pas mélanger le professionnel et le personnel a été obligée de raconter son histoire à son employeur. Elle a depuis changé de poste et effectue chaque semaine des déplacements, "un soulagement".

Perruque et peur constante

Désormais en déplacement une bonne partie de la semaine, elle rentre chez elle le week-end, la boule au ventre. "Je dors très mal, très peu. J’ai peur. Je fais toujours le tour des voitures et mon frère regarde la caméra toutes les nuits." Elle sort en ville le moins possible, par peur de le croiser. "J’ai acheté des perruques que je porte le weekend à Calais pour être moins reconnue".

"J’ai acheté des perruques que je porte le weekend à Calais pour être moins reconnue".

Pauline

Selon elle, Arnaud passe toujours en voiture devant chez elle, de jour comme de nuit. "Evidemment, il passe pendant ses horaires de sortie avec son bracelet électronique". Elle reçoit des mails de sa part sur son téléphone et sa boîte mail professionnelle. "Il me dit que je lui manque, qu’il n’arrive pas à passer à autre chose, qu’il m’aime". Et ce malgré la mesure d’éloignement qui court jusqu’au 11 juillet 2022.

Pauline a imprimé les messages et les mails qu'elle a reçu avant de se rendre au commissariat le 30 janvier 2021.
Pauline a imprimé les messages et les mails qu'elle a reçu avant de se rendre au commissariat le 30 janvier 2021. © France 3 Hauts-de-France

Samedi 30 janvier 2021, elle a tout imprimé, des messages jusqu’aux mails les plus récents, avant de retourner au commissariat de Calais porter plainte. "Le commissariat de Calais a refusé mes plaintes, me disant que l’enquête était en cours." Un peu plus tôt, elle affirme que les policiers l’ont incité à déménager, elle et sa famille. "C’est hors de question que mes parents déménagent parce qu’il ne sait pas se tenir".

Près de deux ans après sa séparation, elle décide aujourd’hui de raconter son histoire, alors qu'elle craint toujours pour sa vie. "J’ai longuement réfléchi : est-ce qu’en parler c’est bien ? Je sais qu’il y a des femmes dans le même cas, qui ne sont parfois plus là pour en parler. J’estime qu’avant mon heure, il faut que je parle. Je veux en parler à la France entière".

"Ce type-là est capable de tout" : l'avocate de Pauline raconte

Depuis deux ans, Pauline a déposé "entre 20 et 30" plaintes et mains courantes. Maître Sanaa Znaidi et maître Caroline Matrat, ses avocates, dressent un constat révoltant. "La décision correctionnelle sanctionne le comportement de son ex-concubin, rappelle maître Matrat. Pourtant, il échappe aux filets de la loi. Il continue de l’agresser, de lui nuire, mais on n’arrive pas à caractériser ces agressions".

Toute la difficulté réside dans la caractérisation des faits pour qu’ils rentrent dans le droit. "Quand il a incendié les voitures, il l’a fait en pleine nuit. Il est malin, échappe aux caméras, ne laisse pas de traces d’ADN", explique l'avocate. Elle affirme néanmoins que le commissariat de police de Calais est alerté de la situation et que des moyens sont mis en œuvre par la juge d’application des peines, notamment pour faire respecter les mesures d’éloignement.

Mais de l’aveu même de l’avocate de Pauline, "on ne peut pas la sécuriser. Croyez bien que pour nous, c’est aussi extrêmement compliqué". Des propositions de relogement ont été avancées, elles ont été refusées par la jeune femme. "Elle a un ressenti qui est réel, et bien compréhensible de harcèlement. Et ce type-là est capable de tout", résume maître Matrat.

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