Calais : quel bilan après 30 ans de crise migratoire ? Les habitants éprouvés mais solidaires

Ce vendredi, plusieurs associations d'aide aux migrants publient les résultats d'une enquête menée par Harris Interactive sur l'impact de la crise migratoire pour les habitants de Calais. 

Un camp de fortune, comme il en existe plusieurs centaines à Calais depuis 30 ans.
Un camp de fortune, comme il en existe plusieurs centaines à Calais depuis 30 ans. © SEBASTIEN COURDJI/EPA/Newscom/MaxPPP

"Nous avons un interêt à connaître la perception des gens sur place, pour mieux travailler" explique Audrey Bourcicot en charge de la campagne Libertés de Amnesty International. Un constat partagé par "La Voix Commune", soit 14 associations de terrain qui interviennent auprès des migrants à Calais. En 2019, "La Voix Commune", soutenue par Amnesty International France, mandate donc l'institut de sondage Harris Interactive pour réaliser une enquête auprès des habitants. Quelles sont les conséquences de la crise migratoire sur la population locale? Comment le travail des aidants, les personnes qui viennent en aide aux migrants, est-il perçu par les habitants ? "Les deux questions sont liées, il y a un effet de corrélation. C'est pourquoi nous devons faire un état des lieux pour ensuite tenter de faire participer les habitants" explique Audrey Bourcicot. 

Comment le travail des bénévoles est-il perçu par les Calaisiens ? Une des questions soulevée par l'étude
Comment le travail des bénévoles est-il perçu par les Calaisiens ? Une des questions soulevée par l'étude © Edouard Bride

Les résultats de cette enquête sont publiés ce vendredi. Premier constat : les Calaisiens interrogés éprouvent en grande majorité "compréhension et empathie" à l'égard des migrants et évoquent une "situation malheureuse" dès lors que le sujet est abordé. Pour autant, le rapport d'Harris Interactive met en avant le sentiment d'abandon grandissant des populations.

Pour un Calaisien sur deux, la situation empire 

La plupart des témoignages évoquent des actions peu efficaces des autorités face à la problématique migratoire. Et ce constat se traduit dans les chiffres : plus d'un calaisien sur deux pense que la situation migratoire a empiré au cours des trois dernières années. Et cela, malgré la fermeture de la jungle en 2016.  D'une manière générale donc, la majorité des habitants interrogés (71%) n'est pas satisfait de la gestion de la crise migratoire.

Quel rôle pour les médias, le gouvernement, la police, les associations ? L'étude entend aussi classer la perception du rôle de ces acteurs dans la crise. Pour 2/3 des habitants, l'action des associations va dans le "bon sens" et affiche les meilleurs résultats. Les forces de l'ordre sont considérées comme "une présence sécurisante et rassurante" pour plus d'un calaisien sur deux.

76% des habitants estiment la présence des associations nécessaires
76% des habitants estiment la présence des associations nécessaires © Edouard Bride

En revanche, tout en bas du classement, l'écrasante majorité des sondés pensent que le discours médiatique est un frein à la recherche de solutions. "Il y a une perte de confiance dans les médias nationaux sur la question. Les gens s'informent via des médias ultra-locaux ou le bouche à oreilles" explique Audrey Bourcicot d'Amnesty International . Ainsi, 43% des sondés s'estiment "mal-informés" sur les raisons de la présence de migrants à Calais. Plus encore sur l'action des associations, 66% de réponses sont négatives. Enfin, pour 84% des sondés, l'Etat et le gouvernement sont tenus pour responsables de la situation dans la ville. "C'est vraiment le sentiment qui domine. Les gens ont l'impression d'être laissés pour compte et les migrants avec eux" conclut Audrey Bourcicot. 

L'aide humanitaire : importante et légitime pour les habitants 

Pour autant, l'étude avance que la majorité des Calaisiens perçoit l'aide humanitaire comme "importante et légitime". Ainsi, 76% d'entres eux estiment que la présence d'associations est nécessaire. Et la crise de la Covid-19 a accentué cette tendance. "Pendant les confinements, le sentiment de misère a été d'autant plus visible que certaines associations ont arrêté leurs distributions alimentaires" explique Magalie Gerard en charge de l'étude pour l'institut Harris Interactive.

71 % des Calaisiens estiment ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes
exilées est gérée à Calais.
71 % des Calaisiens estiment ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes exilées est gérée à Calais. © SEBASTIEN COURDJI

L'étude pointe du doigt une défiance de certains habitants à l'égard des associations. Elles seraient trop nombreuses, rivales, politisées et manqueraient de transparence budgétaire. C'est aussi l'objectif de cet "audit" commandée par "La Voix Commune", pouvoir pointer certaines défaillances. "Cette étude est une première étape. Très prochainement, plusieurs actions vont être menées pour renouer le lien entre les aidants et les Calaisiens. Par exemple, une présence dans des points de passage commes les gares ou la mise en place de plateformes. Tout ça dans le but de répondre aux interrogations légitimes de la population sur l'action menées par les associations" explique  Audrey Bourcicot d'Amnesty International. 

Quelle méthodologie pour cette enquête ? 

Cette étude est le résultat de deux sondages. L'un effectué en 2019, l'autre en 2021. "Les associations ont de nouveau voulu mesurer  certains indicateurs pour voir si la crise sanitaire avait changé de façon structurelle la perception des habitants. Il en résulte qu'elle a contribué à changer certaines perceptions seulement" observe Magalie Gerard de l'institut Harris Interactive. 
Deux sondages quantitatifs, qui visent à exprimer l'ampleur d'un phénomène. "On a utilisé la même méthodologie chaque fois, 600 personnes interrogées et représentatives de la population de Calais au regard de critères sociaux démographiques tels que l'âge, le sexe, la catégorie socio-professionnelle et le quartier d'habitation" décrit Magalie Gérard. Cette étude exprime donc une tendance générale quant à la perception de la crise migratoire chez l'ensemble des habitants de Calais. 

Auparavant, une étude qualitative avait déjà été réalisée, en 2019. Elle montrait que les Calaisiens étaient davantage préocuppés par la pauvreté que par la crise migratoire. "C'est un travail complémentaire qui permet de voir comment les habitants vivent dans leur ville. Et ce qui est frappant c'est l'image de ville sinistrée au point de vue économique" observe Magalie Gérard. Toutefois, les habitants expriment de la lassitude face à un problème perçu comme sans fin. "Ce qui m'a frappé c'est le sentiment de résignation, c'est ce qui domine" conclut Magalie Gérard. Des Calaisiens las et éprouvés, après 30 ans de crise humanitaire.  
 

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