"Vous importez à Paris les méthodes développées à Calais" : le cri d'alerte des associations d’aide aux migrants

Le démantèlement violent d'exilés filmé en début de semaine place de la République à Paris a choqué l'opinion publique. À Calais, les associations d'aide aux migrants affirment que des scènes comparables ont lieu chaque jour sur le littoral du Nord Pas-de-Calais.
Lundi 23 novembre, une opération de police est menée place de la République à Paris pour démanteler un campement de migrants installé un peu plus tôt dans la soirée.
Lundi 23 novembre, une opération de police est menée place de la République à Paris pour démanteler un campement de migrants installé un peu plus tôt dans la soirée. © MAXPPP
Les images du démantèlement par les forces de l’ordre du campement de migrants filmées lundi soir place de la République à Paris choquent, de l’aveu même du ministre de l’Intérieur qui a affirmé dans un tweet que "certaines images de la dispersion du campement illicite de migrants place de la République sont choquantes." L’ONG Médecins du Monde a, dans un tweet, épinglé Gérald Darmanin en affirmant qu’il était "responsable" de ces images choquantes. "Vous importez à Paris les méthodes développées à Calais" a par ailleurs dénoncé l’ONG.  La médiatisation de ce démantèlement violent a permis de mettre en lumière des pratiques dénoncées par les associations d’aide aux migrants présentes sur le littoral du Nord et du Pas-de-Calais depuis plusieurs années. D’après elles, les violences envers les exilés sont similaires et "régulières", voire quasi-quotidiennes à Calais. On vous explique.

Que s’est-il passé à Paris ?

Pour comprendre le message des associations du Nord et du Pas-de-Calais, il faut revenir sur le démantèlement du camp installé à Paris. Plusieurs centaines de migrants, en errance depuis l’évacuation d’un important camp d’exilés mardi 17 novembre en Seine-Saint-Denis, se sont réunis lundi 23 novembre dans la soirée place de la République à Paris et ont monté environ 500 tentes en moins de deux minutes. "On est là pour montrer qu’on a nulle part où aller. On ne veut pas vivre comme des animaux, on est juste venus demander l’asile" raconte Murtaza, un Afghan de 20 ans. Moins d’une heure après cette installation, les forces de l’ordre ont commencé à enlever une partie des tentes, avec parfois des migrants à l’intérieur, sans ménagement, sous les cris des exilés et des militants associatifs mobilisés. C’est finalement sous les tirs de gaz lacrymogène et de grenades de désencerclement que la centaine de migrants et de militants ont été dispersés dans les rues de la capitale. La préfecture de police de Paris a par ailleurs expliqué dans un communiqué que "la constitution de tels campements (…) n’est pas acceptable (et que) toutes les personnes en besoin d’hébergement sont invitées à se présenter dans les accueils de jour où des orientations vers des solutions d’hébergement adaptées à leur situation sont proposées très régulièrement aux migrants."
 
Gérald Darmanin a annoncé ce mardi avoir "demandé à l’IGPN de remettre ses conclusions sous 48 heures" après avoir demandé un "rapport circonstancié au préfet de police de Paris" Didier Lallemant sur les "images choquantes" du démantèlement, tout en réaffirmant son soutien au préfet de police de Paris. 

"Des scènes comparables ont lieu chaque jour à Calais"

Sur le littoral du Nord et du Pas-de-Calais, les associations d’aide aux migrants rapportent que ces scènes de violence sont quasi-quotidiennes. "Des scènes comparables ont lieu chaque jour à Calais" rapporte l’Auberge des Migrants. 

Depuis des mois, les campements des exilés sont démantelés les uns après les autres. "Il y a 5 à 6 campements répertoriés à Calais. Certains jours les forces de l’ordre se rendent sur un site, puis le lendemain c’est un autre site" explique Jean-Claude Lenoir, président de Salam. Un constat partagé par François Guennoc, vice-président de l’Auberge des Migrants. Il estime à environ 1000 le nombre d’exilés qui errent actuellement à Calais et "survivent dans des campements précaires détruits toutes les 48h".

"L'expulsion des lieux de vie, avec confiscation des biens personnels, dans un contexte violent accompagné d'interpellations (...), ici c'est quotidien."

Chloé Smidt, coordinatrice du Human Rights Observers (HRO) à Calais et Grande-Synthe

La branche calaisienne de l’association Utopia 56 dresse le même constat. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux le 20 novembre dernier, des bénévoles de l’association filment la 3ème évacuation de la semaine opérée sur la zone du Puythouck de Grande-Synthe. On y voit notamment des tentes d’exilés "lacérées au couteau" par des forces de l’ordre.Dimanche 22 novembre, Human Right Observers indique avoir observé des expulsions dans 6 lieux de vie informels à Calais où "des tentes des habitants ont été saisies mais aussi des couvertures, des habits et des sacs." D’après l’observatoire, 98% des expulsions à Calais et Grande-Synthe comptabilisées en 2019 "n’ont fait l’objet d’aucune proposition de mise à l’abri."

"En 2019, les expulsions à Calais et à Grande-Synthe représentent 85% des expulsions sur le territoire métropolitain français. Parmi ces expulsions, 94% n’ont pas de bases légales connues. De plus, 98% de ces expulsions n’ont fait l’objet d’aucune proposition de mise à l’abri."

Extrait du rapport annuel 2019 de Human Rights Observers

"C’est anormal que le gouvernement n’assume pas qu’il demande aux forces de l’ordre de faire ça"

Les associations calaisiennes affirment que les incidents mis en lumière lundi soir à Paris ont permis à l’opinion publique d’avoir un électrochoc, mais qu’elles existent sur le littoral depuis des mois, voire des années à l’encontre des éxilés. "Pour nous, il n’y a rien de bien nouveau malheureusement" raconte Pierre Roques, bénévole d’Utopia 56 à Calais. Il parle d’épuisement face à la répétition des opérations. "Les exilés nous disent que ce qui pèse le plus dans leur quotidien, c’est la violences des expulsions par les forces de l’ordre." Sur les réseaux sociaux, l’Auberge des Migrants relaie des témoignages de migrants.Jean-Claude Lenoir, président de l’association Salam, rappelle également que selon lui, ces violences ne sont pas simplement le résultat de comportements individuels des forces de l’ordre. "Il ne faut pas oublier que même si certains policiers ont des gestes excessifs individuels, ils font globalement ce qu’on leur demande. Ce sont des méthodes encadrées par les sous-préfets et les préfets."

"Il ne faut pas oublier que même si certains policiers ont des gestes excessifs individuels, ils font globalement ce qu’on leur demande."

Jean-Claude Lenoir, président de l'association Salam

Il évoque des violences verbales contre les migrants et les militants à répétition, mais aussi des violences physiques comme celles filmées lundi soir à Paris. "Ce sont des techniques avérées et c’est anormal que le gouvernement n’assume pas qu’il demande aux forces de l’ordre de faire ça."
 
Souvent mise en cause par les associations, la préfecture du Pas-de-Calais, qui engage régulièrement des opérations de "mises à l'abri" des migrants, souligne que "l'action des forces de sécurité répond à des règles de déontologie strictes qui sont régulièrement rappelées par la hiérarchie".Dans un courrier co-signé par plusieurs structures dont l’Auberge des Migrants, les associations demandent au gouvernement de mettre en place "de toute urgence une politique alternative pour rompre avec ces violences et assurer la dignité de tous." Les associations demandent également aux parlementaires de créer une commission d’enquête pour "le respect des droits des personnes exilées."
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