Coronavirus : au CH Lens, la reprise des activités de l'hôpital inquiète une partie des soignants

En cause, notamment, le choix de placer des patients en chirurgie ambulatoire dans des chambres doubles.
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Le centre hospitalier de Lens a commencé, cette semaine, a reprendre son activité en vue du déconfinement. Pour se préparer à recevoir des patients, y compris pour des opérations non-urgentes, l'établissement artésien a détaillé plusieurs des mesures qui étaient prises :  

Des patients dans des chambres doubles


L'hôpital précise également que "dans le cas de la chirurgie ambulatoire, lorsque les patients doivent rester plusieurs heures à l’hôpital mais sans nuitée, des chambres ont été réaménagées pour accueillir au maximum deux patients avec masque, ce qui permet de respecter la distanciation sociale et d’assurer une zone minimale de 4m² par patient."

C'est ce dernier point qui inquiète une partie du personnel, à commencer par Jean Létoquart, infirmier anesthésiste et représentant CGT pour qui il sera difficile de faire respecter les mesures de sécurité sanitaires dans ces chambres doubles.

"Quand le directoire de l'hôpital s'est réuni, vendredi dernier, est arrivée l'idée de reprendre une chirurgicale, au motif qu'on ne peut pas différer ad vitam eternam ces opérations", qui avaient été mises en suspens depuis le début de la crise du Covid-19, explique-t-il.
 
Pour Jean Létoquart, l'autre raison, "moins avouable", serait économique : les hôpitaux publics étant financés par la Tarification à l'activité (T2A), qui dit arrêt des activités dit arrêt des rémunérations, et "l'hôpital serait au bord du gouffre" selon la direction, rapporte Jean Létoquart. 

 

Des mesures d'hygiène pas si faciles à respecter


Mais c'est surtout le choix de placer des patients de chirurgie ambulatoire dans des chambres doubles qui a suscité l'opposition des médecins anesthésistes, ces derniers jugeant qu'il y avait "tellement de situations où l'on peut brasser les microbes qu'il faudrait un aide-soignant pour chaque chambre".

Malgré le port du masque, malgré la distance entre les lits, ou malgré les mesures d'hygiène, la désinfection des toilettes communes ou le nettoyage des pièces, il estime que cela ne sera pas suffisant et qu'il sera très difficile pour les patients de respecter les règles. "Quand vous voyez que même le président de la République, en visite dans une école, se touche vingt fois le masque..." Ou que le ministre de l'Intérieur pose dans une usine d'Annœllin en oubliant les gestes barrières...
 
 

"L'hôpital n'est pas là pour rendre les gens malades"


"Pour les gens qui sont dans des lits [comme en illustration de l'article], les visites ne sont meme pas autorisées", rappelle le soignant. "Leurs familles ne savent peut-être pas qu'ils sont à côté d'autres personnes âgées !"

"On laisse les écoles fermées dans l'agglomération lensoise pour éviter d'avoir des foyers épidémiques, et puis nous, à l'hôpital, on fout les malades ensemble ! On dit aux gens de reste réloignés dans la rue, et puis on met à deux dans des chambres des personnes qui se connaissent pas, qui par leur âge et par leur condition de malade sont plus à risques !" tempête encore l'anesthésiste, pour qui l'avis du médecin infectiologue n'a pas été pris en compte. "L'hôpital n'est pas là pour rendre les gens malades !"
 

De son côté, l'hôpital rappelle que "la règle, c'est un patient pour chaque chambre, sauf en chirurgie ambulatoire, où c'est comme s'ils allaient chez un médecin dans un cabinet." Dans les chambres doubles réquisitionnées, seront appliqués "tous les gestes barrières nécessaires pour qu'ils n'entrent jamais en contact".

 

"L'épidémie est loin d'être terminée"


"Il y a une vraie volonté de reprendre le maximum possible d'activités rémunératrices, y compris des activité dites 'de confort'", juge Jean Létoquart, alors que "pour une prothèse de hanche, on n'est peut-être pas à quinze jours, voire à deux mois près, même si je comprends qu'on ne veuille pas décaler ad vitam ternam."

Et puis il y a la question des produits anesthésiants, pour lesquels il y a un risque de pénurie nationale : des curares (atracurium, lcisatracurium et rocuronium) et des hypnotiques (propofol et midazolam). Un risque auquel l'hôpital lensois n'échappe pas, au même titre que les autres établissements des Hauts-de-France.
 
"L'épidémie est loin d'être terminée !" avertit l'anesthésiste, qui rappelle également que les effectifs au SMUR ont été "décapités" quand 30% des effectifs ont démissionné en 2019. Aujourd'hui, il se fait l'écho d'une "grande désillusion" de la part de ses collègues, comme cette interne qui lui a indiqué, à 6 mois de la fin de son internat, ne plus vouloir être urgentiste.

Craignant, comme des soignants interrogés par Franceinfo, que les intérêts économiques reprennent le dessus une fois passée la crise, Jean Létoquart estime qu'il y a au sein du personnel "une vraie volonté que les choses ne soient pas demain ce qu'elles étaient hier."
 
Au CH Lens, "la vague n'a pas été aussi grosse qu'on le craignait"
Comment l'hôpital de Lens, où le manque de moyens est régulièrement pointé du doigt, a-t-il géré l'afflux de patients au plus fort de la crise ? "La vague de Covid n'a pas été aussi grosse qu'on le craignait parce que le confinement a bien marché", souligne Jean Létoquart.

En revanche, l'hôpital n'a pas été en mesure de scinder les services (Covid et non-Covid) aussi efficacement que d'autres établissements de la région. "On a mis une ligne de scotch rouge au centre, heureusement qu'on n'a pas été débordés par le nombre de malades. Aux urgences, on a même eu deux fois moins d'entrées qu'auparavant." Un phénomène similaire a été constaté, par exemple, au CHU de Lille.

Les soignants ont constaté, par contre,  "une vraie activité d'urgences due aux retards de prise en charge", notamment pour des problèmes cardiaques ou neurologiques, où "chaque minute compte".  "Des gens qui disaient qu'ils avaient mal à la poitrine, mais qui ne voulaient pas déranger, sont décédés très rapidement après leur arrivée", regrette Jean Létoquart.
 
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