PORTRAIT. Hassen Bouchakour et Peyo, le cheval qui accompagne les malades, ont plein de projets pour Calais

Avec son cheval, Peyo, ils font parler d'eux dans le monde entier en accompagnant les malades en fin de vie dans les hôpitaux. Hassen Bouchakour, installé sur la Côte d'Opale, a créé une garde Terre et Mer de chevaux boulonnais et travaille sur un projet de centre de fin de vie unique en Europe.

© V. Demange - France 3
"Certains m'appellent l'Abbé Pierre, ou Robin des Bois... Moi je suis Hassen, le meilleur ami de Peyo, et ça me va bien comme ça !" Simplicité, décontraction, sourire. Hassen Bouchakour prend la vie comme elle vient. Rien ne le prédestinait à cette vie. Des parents arrivés d'Algérie, installés dans le Vercors. Et déjà, une passion pour les animaux. "À huit ans, je courais après les vaches dans les champs.

Aujourd'hui, le jeune homme d'une trentaine d'années parle huit langues, neuf si l'on compte celle des chevaux, et il a une carte de visite longue comme le bras. Cavalier, fauconnier, compétiteur, artiste, danseur, gymnaste, acrobate, contorsionniste, il est plusieurs fois champion de France de dressage artistique, avec Peyo. Son cheval, son ami, son "frère". Un mélange de Lusitanien et de Barbe âgé de 15 ans.

Une rencontre hors du commun

"Il y a huit ans, se souvient-il, je cherchais un cheval pour les cabarets, le spectacle et la compétition. On m'a proposé Peyo, en me prévenant que ce n'était pas un cheval facile. J'ai découvert un cheval anxieux, jaloux, nerveux. La première année, c'était horrible, je ne comprenais pas son agressivité. On n'arrivait pas à communiquer. Un jour j'ai même décidé de le remettre en vente."

"Quand l'acheteur est venu, il m'a demandé de le monter, et je l'ai fait sans prise de tête, sans essayer de m'investir. Je me souviens, c'était un 11 juillet. Clairement, je ne voulais plus de lui." Alors, il monte à cru, lui demande d'avancer... Et Peyo avance. "Le problème, ce n'était pas lui ; c'était moi. L'année d'après, nous étions champions de France."

Hassen Bouchakour, qui sera l'invité de "Vous êtes formidables !" sur France 3 le lundi 7 septembre à 10h15, avait fait avec Peyo une démonstration dans la même émission en 2018.
Démonstration de dressage acrobatique pour VEF
Rapidement, les voyages s'enchaînent, Hassen et Peyo font jusqu'à 10.000 kilomètres par mois. "Mais je me posais toujours la même question : pourquoi ce cheval était-il si différent des autres ? Je voyais bien qu'il s'arrêtait sur les personnes affaiblies psychologiquement, moralement." Alors ils se rapprochent de psychiatres, neurologues, spécialistes. Contre toute attente, il s'avère que Peyo est capable de détecter des cancers, des tumeurs, des fragilités. Et, comme un petit miracle, "on ne l'explique pas, mais on arrive à diminuer la dose de morphiniques des malades qui ont été en contact avec Peyo."

Un passeur d'âme au nom de la science

"C'est là que notre aventure a commencé, et que j'ai créé l'association Les sabots du cœur. Rien ne me prédestinait à vivre ça. À me mettre au service d'un animal, et non plus l'inverse. Moi qui venais du milieu des strass et des paillettes, j'ai vu naître en moi une vocation. Aujourd'hui, on met notre expérience au service de la science."

Bien sûr, on ne met pas un cheval dans un hôpital du jour au lendemain. Il a fallu créer un protocole sanitaire. "On sait que le cheval ne transmet aucune maladie à l’homme, pas même la Covid. On a dû lui apprendre à ne pas faire ses besoins dans les couloirs. Et puis il a dû se familiariser avec l’ascenseur, le parquet, la moquette… C’est deux ans de travail. Quant aux malades dont il s'approche, c'est Peyo qui les choisit et personne d'autre."
 
Hassen Bouchakour et Peyo à l'hôpital de Calais
Pendant plusieurs années, le "couple" va d'hôpitaux en hôpitaux - Angers, Dijon, Grenoble, Antibes, Cannes et Toulouse - auprès des malades d'Alzheimer, et tombe littéralement en amour pour la Côte d'Opale. "J'ai eu un vrai coup de coeur. Le littoral de la Côte d’Opale est sensationnel et les plages n’ont rien à envier au sud de la France." Hassen choisit alors de s'installer route d'Escalles, à Peuplingues, près de Calais, où il a sa propre écurie.

Peyo quant à lui est toujours suivi par une équipe médicale de 32 personnes en Belgique. Régulièrement depuis deux ans, le cheval intervient à l'hôpital de Calais. Très vite, le personnel du service de soins palliatifs devient pour Hassen comme une seconde famille.

"En réalité, je vis très seul. Je ne fréquente personne. Il y a par contre des gens avec qui j'adore travailler. Le corps médical de l'hôpital de Calais en fait partie. J'ai la chance de faire uniquement ce que j'aime." Alors le jeune homme ne compte pas ses heures, et pendant le confinement, il s'investit, jour et nuit.
 

Pendant le Covid, il a fallu utiliser le système D

Hassen Bouchakour



"On connaissait les stocks : il n'y avait rien. Alors on a été les premiers à lancer un appel aux dons. On a très vite trouvé des couturières. Quand les masques alternatifs ont été autorisés, on en avait déjà 600 d'avance. Et puis, on a aidé les familles qui avaient des décès à gérer. Ç'a été une période catastrophique au niveau du deuil."

"Il a fallu se débrouiller, utiliser le système D. Une fois qu'on a été clairs sur le fait qu'il y a un Covid du cheval, qui n'est pas le même, et qu'il n'est pas transmissible à l'homme, on a pu s'investir. On a noué des partenariats incroyables avec des sociétés locales, on a récupéré des blouses, pour ne pas avoir à utiliser les sacs poubelle."

Des visites... par la fenêtre

Au-delà du matériel, Peyo accompagne les malades, les familles. "Il y a eu des drames au niveau des familles, qui n'ont pas pu accompagner leurs malades jusqu'au bout. Alors nous, on était là. On a organisé des visios, pour que les familles puissent dire adieu à leurs proches... On a même organisé des visites par la fenêtre !"

Hassen, qui a lui même contracté la maladie, "légèrement heureusement", se souvient d'une famille en particulier. "La personne m'a appelé, elle m'a dit que sa grand-mère était positive au Covid, qu'elle n'aurait pas la force de se battre, et qu'il fallait déjà prévoir l'après."

"En plein Covid, on a réussi à faire venir les enfants de patients qui mouraient. Le service est incroyable. Il y a des médecins formidablement humains en palliatifs. Je fais partie intégrante de cette équipe depuis deux ans, au cœur d'une des plus belles unités de France. Je suis en quelque sorte... un croque-mort."
 

Humour du soir entre deux bons copains 😝🐴🥰😝 #ServiceDeSoinsPalliatifs

Publiée par Les Sabots Du Coeur sur Dimanche 5 juillet 2020
Aujourd'hui thanatopracteur, Hassen réalise lui-même les toilettes mortuaires. "Il faut bien que quelqu'un les fasse ! C'est la vie, aussi. Bien sûr, quand il s'agit d'enfants, c'est difficile." Hassen avoue être particulièrement touché par les enfants et leur manière d'appréhender la vie... et la mort. "J'ai une grosse admiration pour les gosses que j'accompagne. Je suis surpris de la résilience et de la force violente qu'ils ont en eux. Ils ont entre 3 et 12 ans. J'en rencontre dix par mois depuis 5 ans, à Calais, Angers, Le Mans, Grenoble. Les enfants, ça me transcende."

Pour lui, les enfants ont l'innocence naturelle de s'émerveiller, de tout, jusqu'au bout. "Ils ont une acceptation de la fatalité que nous on a perdue. Ils savent qu'il faut vivre. On les empêche de vivre leur fin de vie, à les plaindre tout le temps. Eux trouvent la force de nous rassurer, nous. Je suis frappé par leur capacité d'analyse, de compréhension, de calme, de sérénité, c'est d'une violence inimaginable. Nous en tant qu'adultes, on n'a pas le recul sur tout ça, alors que c'est le moment où il faut lâcher prise et vivre.

In memoriam, 😥❤️ Notre belle Juline, a rejoint le paradis des anges.😇 . Le rêve de cette belle enfant, amoureuse des...

Publiée par Les Sabots Du Coeur sur Mercredi 22 juillet 2020

Une garde Terre et Mer... Et la sauvegarde d'une espèce

"Calais est une ville en plein développement, sourit-il, une ville où il fait bon vivre." Cet été, Hassen a créé sur l'impulsion de Natacha Bouchard, maire de Calais, une unité d'intervention rapide, qui permet par ailleurs la sauvegarde d'un patrimoine local. La garde Terre et Mer est composée de huit chevaux de trait boulonnais, deux provenant d'élevages traditionnels et six qui étaient destinés à l'abattoir.
 
La garde Terre et Mer de Calais
Hassen, vétu d'un sweat Calaisfornia - une marque locale créée par deux amis - preuve s'il en faut de son attachement à la ville, s'approche d'Artiste, un immense Boulonnais blanc, aux yeux d'albinos. "Lui, on a failli le perdre plusieurs fois."

"Ce sont des chevaux dont plus personne ne veut, ils sont trop puissants, trop forts, trop lourds, ils mangent trop... Pourtant ils font tellement ! Débardage... Pendant les flobarts ils sortent les bateaux... L'idée c'est de remettre le cheval en ville en 2020. Le cheval du glacier, des poubelles, du ramassage scolaire... Aller à l'école en calèche, ça donne envie de se lever !"
 

👮🏻‍♂️🐴 PRÉSENTATION DE LA GARDE TERRES & MERS DE CALAIS👮🏻‍♂️🐴 Composée de 4 magnifiques traits boulonnais : Viking,...

Publiée par Natacha Bouchart sur Mardi 19 mai 2020


Parmi les huit chevaux, deux étalons. "Il nous faudrait deux juments, pour avoir des petits. C'est une race en voie d'extinction, il n'en existe plus que 600. Donc on voudrait pouvoir faire naître des poulains chaque année." À terme, la garde Terre et Mer deviendra une force privée au service de la ville, qui s'accorderait avec les forces de police municipale, nationale, la BAC, la gendarmerie. Elle intervient à Calais, mais aussi partout en France et en Europe. "C'est inspiré des houseguards britanniques. Avec par exemple un sonneur à cheval pour les cérémonies. Il y a une vraie tradition du cheval."

Autre projet : la réhabilitation des écuries militaires de la Citadelle de Calais "pour en faire un lieu touristique et un musée sur l'animal de guerre. C'est juste un monument de Calais incroyable."

Un projet unique en Europe de création d'un centre de fin de vie

Hassen Bouchakour a un projet qui lui tient à cœur, de création d'un centre de fin de vie. "J'aimerais que ça se fasse d'ici quatre ans. Le Covid a mis un coup d'arrêt au projet mais ça va reprendre. La Ville est complètement partante. Avec une prise en charge sociale et psychologique de la personne."

Dans ce lieu cohabiteront animaux et personnes en fin de vie, "ce sera un vrai centre de dignité humaine, non médicalisé, où toutes les personnes seront accueillies quelle que soit leur condition sociale, car la mort met tout le monde sur un pied d’égalité. Ça existe au Canada, mais pas encore en Europe."

Hassen Bouchakour imagine une structure à mi-chemin entre les soins palliatifs et la maison, pour que les gens puissent partir dignement. "Moi, ce dont je rêve, c'est que chacun puisse vivre sa fin de vie. Ça paraît contradictoire quand on est si proche de la mort et pourtant, les quinze derniers jours d'une vie sont des jours où la joie a encore, et je dirais même, plus que jamais sa place."
 
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