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RC Lens : l'avocat Didier Poulmaire fait le point sur le projet de reprise du club

L'avocat Didier Poulmaire fait partie des personnes sollicitées par l'entourage de l'homme d'affaires ivoirien Charles-Kader Gooré pour travailler sur la reprise du Racing Club de Lens. Pour la première fois, il accepte de s'exprimer sur ce dossier.
L'ancien conseiller de Laure Manaudou et Yoann Gourcuff travaille aujourd'hui sur le projet de reprise du RC Lens.
L'ancien conseiller de Laure Manaudou et Yoann Gourcuff travaille aujourd'hui sur le projet de reprise du RC Lens. © AFP / MaxPPP
Avocat au barreau de Paris, Didier Poulmaire, 48 ans, s'est fait connaître dans le monde du sport comme conseiller de la nageuse Laure Manaudou puis du footballeur Yoann Gourcuff. Il est aujourd'hui membre du Tribunal Arbitral du Sport (TAS) à Lausanne et fait partie des 48 personnalités retenues par le ministère des Sports pour réfléchir à l'avenir du sport professionnel français. Il figure au sein du groupe de travail sur la régulation financière du sport, la sécurisation des investissements, la transparence et l'accès des clubs au professionnalisme. Récemment, il a fait parler de lui du côté de l'Olympique de Marseille, en annonçant qu'il disposait d'un potentiel acheteur, "une personnalité importante du sport américain". Mais il travaille aussi sur un autre projet : celui de la cession du Racing Club de Lens. Sollicité par des financiers proches de l'homme d'affaires ivoirien Charles-Kader Gooré, il a accepté de faire le point avec nous sur ce dossier.    


M.Poulmaire, dans ce dossier, vous intervenez comme avocat, comme conseiller ?

Je suis avocat mais aujourd’hui je me suis surtout spécialisé dans le fait d’offrir aux acteurs du monde du sport des schémas de transition, notamment pour les clubs. Je fais une proposition aux parties de solutions qui soient pérennes. C’est vrai que c’est un peu atypique. Je propose des solutions aux acteurs du monde du sport. C’est ce qui fait que j’ai été sollicité aussi pour la vente de l’Olympique de Marseille récemment. Je me positionne comme un offreur de solutions. J’ai travaillé sur un schéma particulier qui est assez novateur et auquel je crois beaucoup. Il permet d’assurer des transitions dans les reprises de club.

Celui qui vous a sollicité à l’origine, c’est plutôt Gervais Martel ou Charles-Kader Gooré, le potentiel repreneur du RC Lens ?

Il y a dans l’entourage de M.Kader Gooré des financiers qui sont des gens qui me connaissent , qui connaissent mes positions et mon expertise en la matière et ce sont eux qui m’ont présenté à M.Kader Gooré. C’est donc plutôt côté finances que c’est arrivé. Ce sont des financiers qui sont dans le football européen et qui ont entendu parler de ce projet-là, qui ont rencontré M.Kader Gooré et qui m’ont introduit dans la discussion. J’ai été recommandé par ces gens qui travaillent dans la finance européenne et qui sont très sérieux.

Didier Poulmaire aux côtés de Laure Manaudou en 2009.
Didier Poulmaire aux côtés de Laure Manaudou en 2009. © BERTRAND LANGLOIS / AFP

Ces financiers pourraient participer à un éventuel tour de table ?

Oui.

On ne serait donc pas sur une source unique de financement ?

Non.

Est-ce qu’il est prématuré de penser qu’un accord pourrait être trouvé dans la semaine concernant la reprise du RC Lens ?

Oui. J’ai été sollicité dans le cadre de cette opération  de reprise de Lens. J’ai une position un peu particulière puisque je propose, moi,  un schéma de reprise qui paraît adapté à la situation. On sort quand même d’un club qui est un peu traumatisé par ce qui s’est passé avec l’opération précédente de reprise.  Je suis donc extrêmement prudent et j’invite tous les acteurs de ce projet à avoir la même prudence et la même vigilance.  En ce sens que je ne pense pas qu’on puisse faire une opération qui se terminerait aussi mal que la précédente. J’ai suggéré aux différents acteurs, que ce soit au prétendant acquéreur et à  M.Martel et  ses conseils qui sont venus me voir, un schéma qui a priori a séduit tout le monde. Il n’y a pas beaucoup de schémas qui passeraient par une réussite.  Le contexte est quand même complexe. C’est un dossier qui est extrêmement sensible et extrêmement délicat, y compris sur le plan technique.

"Je veux m’assurer que je n’accompagnerai pas des repreneurs qui n’auraient pas les moyens de leurs ambitions"


Quelles sont les principales difficultés sur ce dossier ?  Est-ce que ça concerne RCL Holding qui détient aujourd’hui le club ? Est-ce qu’il faut encore convaincre l’actuel actionnaire majoritaire Hafiz Mammadov ?

Il y a, comme vous le dîtes, la difficulté technique du contexte dans lequel on arrive, mais il y a une deuxième difficulté qui est le contexte local avec une population et un bassin de population qui est en attente depuis maintenant pas mal d’années d’une solution qui soit pérenne pour le club. Ça pour moi, c’est un élément fort car on ne peut pas décevoir les gens. J’ai été très marqué par ce qui s’est passé à Sochaux où le propriétaire précédent a laissé filer le club sans trop s’interroger de ce qui allait se passer pour le public qui porte le club depuis tant d’années. A mon échelle, je n’ai pas envie de reproduire ce qui s’est passé à Sochaux (repris l’été dernier par des investisseurs chinois NDR) où on impose quelque part une solution sans qu’elle soit concertée. Dans le contexte local lensois, le bassin de population est aussi un élément fort, très positif pour le club, mais il se trouve qu’il n’est pas assez pris en compte aujourd’hui.  Il y a besoin d’associer d’une manière ou d’une autre le public lensois à la reprise du club, à son avenir. Ce n’est pas suffisamment fait, ça. Tout comme les collectivités du reste, celles qui ont permis au club d’avoir une structure rénovée.  Il y a un troisième critère important, c’est qu’il faut avoir les moyens de ses ambitions. C’est une discussion que j’ai actuellement avec M. Kader Gooré et je veux m’assurer que je ne conduirai pas , que je n’accompagnerai pas des repreneurs qui n’auraient pas les moyens de leurs ambitions.

L'homme d'affaires ivoirien Charles-Kader Gooré.
L'homme d'affaires ivoirien Charles-Kader Gooré. © DR

On a vu effectivement qu’à Lens la vingtaine de millions d’euros investie par Mammadov a quasiment été engloutie en une saison et demi…

Ça, je ne peux pas trop juger, je n’étais pas dans les discussions mais on a pas mal d’exemples maintenant, comme Monaco, où on annonce des sommes très importantes au départ. Il y a eu à Grenoble, à Sochaux, ou à Nice encore récemment, beaucoup de gens qui arrivent en ayant des discours extrêmement séduisants mais les actions et les engagements dans la durée ne sont pas toujours tenus. Moi, le schéma que j’ai proposé est un schéma qui permet de s’assurer que les repreneurs ont bien les moyens de leurs ambitions. Donc on en discute actuellement, il y a pas mal de discussions. Je crois que c’est dans l’intérêt de tout le monde. L’un des maux du foot français actuellement, c’est qu’il y a pas mal de clubs qui cherchent des investisseurs mais qu’on a quand même l’impression qu’entre les promesses, les belles paroles et la réalité, il y a un petit fossé.

Lens est également un club qui a du mal à être rentable  tant qu’il ne joue pas les premiers rôles en Ligue 1…

Ça, c’est un autre sujet, c’est aussi une question de gestion. Est-ce que le club a été bien géré jusqu’à présent, moi je n’en sais rien, je n’étais pas dans les équipes dirigeantes. Ce que je regarde, c’est l’avenir.  Lens a quelque chose que beaucoup de clubs peuvent envier.  A Lens, c’est ce bassin de population, ces supporters. Ça pourrait tout à fait être un club anglais. Quand je vais à  Lens, j’y suis allé quelques fois, je pourrais être en Angleterre.  Le club a des atouts forts dans un contexte très difficile.  Je ne sais pas si vous avez vu le match hier à Marseille, il y a des rapports qui sont parfois compliqués entre supporters et dirigeants. Lens a de très belles cartes. Moi j’ai été approché, je ne connais pas les repreneurs, j’apprends à les connaître avec les discussions que j’ai avec eux. En tout cas, je serai extrêmement vigilant sur la manière dont ils veulent s’y prendre et je n’accompagnerai pas un projet dans lequel je considérerai que les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions. C’est tout ce que je peux dire, sans trahir de secret professionnel.

"Tout le week-end, il y a eu des discussions"


M.Gooré ne viendrait pas seul. Il aurait derrière lui des fonds omanais notamment…  

Oui, il veut fédérer avec lui des investisseurs, ce qui se trouve être une très bonne chose. Tout le week-end, il y a eu des discussions. Je trouve ça très positif. L’impression que me donne ce monsieur jusqu’à présent est celle de quelqu’un de tout à fait rationnel qui avance de manière méthodique.  C’est ce qui m’a été montré jusqu’à présent. Moi j’ai rappelé l’histoire de Lens, j’ai rappelé le contexte. Il y a eu ce week-end toute une série de réunions entre eux auxquelles je ne participais pas. J’attends d’être à nouveau recontacté pour pouvoir les revoir et voir comment on avance. C’est tout ce que je peux dire sur la situation actuelle.

Ce projet de reprise est relativement récent ou il remonte à plusieurs mois ?

Moi j’ai été contacté il y a environ quinze jours / trois semaines. C’est assez récent.

Est-ce qu’un audit va être effectué ?

Il y a déjà eu un audit qui a été effectué par le précédent candidat au rachat (le Belge Grégory Maquet, PDG de Century 21 Bénélux NDR).  On a discuté avec les conseils de M.Maquet pour voir s’il y avait moyen d’utiliser ces éléments-là. Pour l’instant, ça n’a pas abouti. Mais encore une fois, je suis prudent et j’attends de voir ce qui va se passer dans les discussions entre M.Kader Gooré et ses associés potentiels. Pour l’instant, je ne peux pas en dire plus.

Didier Poulmaire veut éviter à Lens de connaître la même mésaventure qu'avec Hafiz Mammadov.
Didier Poulmaire veut éviter à Lens de connaître la même mésaventure qu'avec Hafiz Mammadov. © MaxPPP

Est-ce qu’à votre connaissance Hafiz Mamamdov serait ouvert à la discussion, à la vente ? Car c’est un élément important sur lequel le précédent candidat au rachat semble s’être cassé les dents…

Je n’ai pas du tout d’information à ce sujet-là. Mais je fais confiance aux conseils de RCL Holding. C’est le cabinet Clifford qui conseille cette holding. C’est un cabinet de très bonne réputation donc j’ai confiance sur  leur capacité à démêler ce qui se passe actuellement entre les associés (Hafiz Mammadov actionnaire à 99,99% et Gervais Martel, actionnaire minoritaire à 0,01% NDR). De toute façon, le vendeur du club n’est pas M.Mammadov. Le vendeur du club, c’est la holding. Quand j’ai rencontré M.Martel, je l’ai rencontré en sa qualité de président de cette holding, j’ai rencontré le cabinet Clifford Chance en qualité de conseils de la holding. Ce sont donc ces gens-là qui ont aujourd’hui la responsabilité de mener les discussions nécessaires pour que la holding puisse vendre de manière régulière cette participation qu’elle détient (99,8% de la SASP Racing Club de Lens NDR).

Y a-t-il d’autres candidats actuellement au rachat du RC Lens ? La piste d’un repreneur « européen » a été évoquée. Y a-t-il une exclusivité dans les négociations ?

Il n’y a pas d’exclusivité et à ma connaissance il n’y a pas d’autres repreneurs. Mais à ma connaissance seulement… comme je l’ai dit à M.Martel et aux avocats de la holding, peut-être qu’il y a plusieurs potentiels repreneurs mais, à mon sens,  il n’y a qu’une seule manière d’offrir au club une transition dans les années ou plutôt les mois qui viennent : c’est d’avoir un projet pour le club qui soit respectueux à la fois de ce qu’est le club, des supporters, des collectivités locales et de l’histoire du RC Lens. Si la préoccupation, c’est juste de faire venir quelqu’un qui amène de l’argent, je pense qu’on va dans le mur. 

Comme avec Mammadov…

Je pense qu’aujourd’hui, c’est moins d’argent dont on a besoin que d’un projet. Il faut de l’argent, oui, mais si l’argent n’est pas associé à un projet qui soit fort et qui soit respectueux du contexte et du public, je pense que ça ira dans le mur de la même façon. J’ai passé beaucoup de temps à donner ma vision des choses et à expliquer qu’il était important aujourd’hui d’y aller avec un projet. Il faut de l’argent mais de l’argent sans un projet cohérent, sans un projet respectueux, sans un projet qui tienne compte des erreurs du passé, à mon sens, c’est peine perdue…

"C’est une erreur aujourd’hui que de laisser les supporters sur le bord de la route"


Est-ce que l’idée est la même que celle soutenue depuis quelques temps par des élus locaux mais aussi par Grégory Maquet, le précédent candidat au rachat ? Celle d’un actionnariat diversifié avec les supporters et les collectivités locales représentés ?

Le projet que j’ai défendu est celui-là.  Quand je dis respecteux, c’est que les collectivités et le public doivent être associés. Compte tenu de ce qui s’est passé, c’est une obligation de les associer à cette reprise. Comme je l’ai dit, je trouve que ce qui s’est passé à Sochaux était peu respectueux de l’histoire du club, peu respectueux des supporters. On leur a imposé  une solution sans qu’elle soit réellement concertée.

Les dirigeants du football français – Gervais Martel notamment – semblent quand même méfiants sur ce type de schéma, non ? Ils semblent plutôt souhaiter que les supporters restent dans leur rôle de supporters, voire de clients, et ne s’immiscent pas dans les conseils d’administration.

Mais pour moi, c’est une erreur d’appréciation. On peut tout à fait associer les supporters à la démarche du club sans qu’ils soient au conseil d’administration.  Il y a aujourd’hui une technique qui permet d’envisager que les supporters soient associés à la marche générale du club sans qu’ils soient forcément actionnaires. J’ai beaucoup regardé ce qui se fait en Angleterre là-dessus et on a aujourd’hui des solutions qui sont respectueuses des contraintes des financiers mais qui associent également pleinement les supporters. On ne peut pas dire que les Anglais soient les derniers en matière de football. On a beaucoup à apprendre. Il y a pas mal d’exemples en Angleterre, avec des formes variées d’intéressement. C’est une erreur aujourd’hui que de laisser les supporters sur le bord de la route. Je crois qu’au contraire, ils font partie des clés de la réussite du renouveau français. J’en suis convaincu.

Didier Poulmaire souhaite associer les supporters au projet.
Didier Poulmaire souhaite associer les supporters au projet. © MaxPPP

La crainte aujourd’hui, c’est d’avoir de nouveau un modèle où le club est fragilisé si l’actionnaire majoritaire flanche, comme ça s’est passé avec Mammadov ?

Vous avez ça, vous avez Le Mans, vous avez Grenoble. Des clubs qui ont disparu parce qu’on ne réussit pas à assurer une continuité. Quand vous regardez ce qui se passe en Espagne par exemple, les socios, c’est clairement un élément de stabilité des clubs.

Donc aujourd’hui, vous attendez de M.Gooré un projet cohérent et sur plusieurs années. Vous attendez des engagements, des garanties ?

Oui exactement. Je suis à l’écoute du projet de M.Kader Gooré qui m’a l’air dans le discours tout à fait ambitieux et cohérent. Maintenant entre les paroles et les actes, il y a une petite nuance, et c’est vrai que je veux m’assurer, dans l’intérêt de tous, que les paroles sont doublées des moyens  et que les moyens des ambitions sont là. C’est vrai qu’aujourd’hui, compte tenu de cette histoire douloureuse pour Lens et de ce qui s’est passé, c’est dans l’intérêt de tout le monde de s’assurer que le projet tient la route. Le schéma de reprise que j’ai proposé est un schéma qui a séduit M.Martel et ses conseils, qui a séduit a priori, sur le principe, les repreneurs. C’est vrai que c’est un schéma qui est un peu rigoureux et qui suppose que l’argent des ambitions soit quelque part identifiable et sécurisé. C’est vrai que ça prend sans doute un peu de temps mais c’est la condition sine qua non de la réussite.

Vous souhaitez de la transparence sur ces fonds.

Exactement.

"J’ai trouvé Gervais Martel ouvert, désireux de trouver une solution"


Vous vous êtes fixés une date butoir car il y a bientôt des échéances importantes pour le club, notamment vis-à-vis de la DNCG ?

La calendrier nous est imposé par la situation économique et sportive du club. Je ne fais que rappeler aux uns et aux autres l’importance de tenir compte de tout ça. On essaie de marier au mieux le calendrier opérationnel d’une telle restructuration avec le calendrier économique du club.  Malheureusement, la balle n’est pas dans mon camp aujourd’hui. Elle est dans le camp de mes interlocuteurs mais j’ai de bons espoirs que chacun ait bien conscience de ce calendrier là pour qu’il soit respecté et que le club s’en sorte.

Nos confrères de L’Equipe évoquaient une échéance le 15 avril ?

Le calendrier est tendu. Je fais en sorte que les différents interlocuteurs aient bien ça en tête. Malheureusement, je ne suis pas maître du calendrier.

Est-ce que Gervais Martel soutient totalement ce projet-là ? N’y a-t-il des choses à régler au préalable, concernant notamment sa place future au sein du club ?

On a évoqué ça, effectivement.  Moi, je l’ai trouvé ouvert, désireux de trouver une solution. On a joué cartes sur table, il n’y a pas eu de non-dit ou de sujets tabous. On a vraiment évoqué l’ensemble des sujets et je l’ai trouvé assez ouvert et soucieux de trouver une solution. J’ai senti beaucoup de préoccupation dans nos discussions et sa volonté réelle de trouver une solution pérenne pour le club.
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