Coronavirus : l’interféron inhalé, nouveau traitement prôné par un pharmacien du CHU d’Amiens pour un essai clinique

Le Dr Aurélien Mary, pharmacien clinicien et chercheur, veut lancer un essai clinique au CHU d'Amiens sur un traitement contre le Covid-19. Le protocole de soins prévoit l'inhalation d'interféron, "quasiment sans effets indésirables", contrairement à la chloroquine préconisée par le Pr Raoult.
 

Aurélien Mary a développé un protocole de traitement, reste à obtenir le financement.
Aurélien Mary a développé un protocole de traitement, reste à obtenir le financement. © Aurélien Mary
Une cagnotte Leetchi pour lancer un essai clinique ? "Pourquoi pas", assume le Dr Aurélien Mary, pharmacien clinicien en soins intensifs au CHU d’Amiens. Il appelle aux dons - et au soutien sous toutes ses formes - pour tester un traitement contre le Covid-19 à base d’interféron aérosolisé, destiné aux patients hospitalisés.

"La voie des interférons de type 1 est très prometteuse", assure le chercheur, qui a fouillé la littérature scientifique internationale et pris l’avis de collègues virologues, infectiologues et réanimateurs, pour établir un protocole qu’il espère mettre en application au CHU d’Amiens, sur des patients volontaires, d’ici la fin du mois.
 

Un nouveau traitement en France


L’interféron est une protéine de la famille des cytokines, naturellement synthétisée par l’organisme pour, notamment, se défendre contre les virus. Disponible en pharmacie par injection, il est utilisé comme médicament contre certains cancers ou l’hépatite B, par exemple.

Connu pour sa capacité à moduler les défenses immunitaires, l'interféron pourrait donc réguler la réaction inflammatoire qui est - dans les formes les plus graves de Covid-19 - brutale et disproportionnée, et ainsi réduire les lésions pulmonaires.

Voilà pourquoi il fait déjà l’objet d’un vaste essai clinique, dans le cadre du programme européen de recherche thérapeutique Discovery, coordonné en France par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et mené entre autres au CHU d'Amiens

Ce qui change ici, c’est que le Dr Mary propose d’administrer l’interféron par inhalation, comme cela a déjà été fait en Chine, où le traitement serait même le premier conseillé par la Commission nationale de santé.

L’adaptation en aérosol peut rendre certains interférons "toxiques", précise le pharmacien clinicien. Il a néanmoins "identifié deux laboratoires" capables de lui fournir le produit et réalisé un prototype de l’installation technique pour l’administrer.
   

Quasiment pas d’effets indésirables et deux fois plus de chances de survie ?


"Par injection, il y a des effets indésirables conséquents, notamment de la fièvre, explique le Dr Mary. Par inhalation, selon quelques données chinoises, il n’y a quasiment aucun effet indésirable car ça ne passe pas dans le sang."

Il ajoute qu’il n’y a "pas de toxicité cardiaque comme avec l'hydroxychloroquine", le traitement controversé prôné par le Pr Didier Raoult à Marseille.

De quoi permettre de traiter les personnes âgées, cardiaques, et même d’augmenter les doses autant que nécessaire sur des patients gravement atteints, "en faisant juste attention à quelques réactions médicamenteuses".

Au final, avec ce traitement, un patient aurait moitié moins de risque de mourir. "Le bénéfice attendu maximum serait une réduction de 50% de la mortalité", indique le pharmacien, au conditionnel néanmoins et avec beaucoup de précaution.
 

Une étude pilote au CHU d’Amiens ?


Avant une étude à grande échelle, le pharmacien a pour projet de lancer un essai clinique pilote au CHU d’Amiens. L’hôpital sera le responsable promoteur de l’étude clinique : "c’est validé", selon le pharmacien. Nous avons sollicité la direction, sans résultat pour le moment.
 
L’idée serait de traiter au CHU "une soixantaine de patients" volontaires, qu’ils soient en réanimation ou non : "le but est aussi humain, ne pas trop exclure les gens qui voudraient participer".

Ils se verraient prescrire 8 à 16 jours d’inhalation d’interféron, ainsi que du lopinavir-ritonavir, une combinaison antivirale "imparfaite mais la moins pire selon les études", détaille le Dr Aurélien Mary. En pratique, sur la base de 60 patients, 45 recevraient l'interféron inhalé associé au lopinavir-ritonavir et les 15 autres, le lopinavir-ritonavir seul.
 

50 000 à 100 000 euros nécessaires


L’idée est là. La technologie aussi. "Il n’y a que la partie financière qui est bancale pour le moment", concède le pharmacien. Or sans l’argent, le projet ne peut être validé par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) et le CPP (Comité de protection des personnes) et l’essai ne peut donc pas commencer. 

Pour trouver les "50 000 à 100 000 euros nécessaires", le Dr Mary "pense pouvoir être soutenu par plusieurs fonds". Mais les démarches habituelles d’appel d’offres durent des semaines. Alors, à la manière de l'appel aux dons lancé par le CHU d’Amiens, il a décidé d'ouvrir une cagnotte en ligne pour "accélérer le processus".

"Si ma direction voit que je ne suis pas isolé mais soutenu, elle engagera peut-être sur ses fonds propres le démarrage du projet", espère le pharmacien.
 

Un autre essai dans les tuyaux


Le Dr Aurélien Mary compte envoyer son dossier aux autorités sanitaires ce vendredi 17 avril, pour une réponse attendue d’ici dix à quinze jours. Si l’essai clinique est validé, le pharmacien en sera "co-investigateur", aux côtés du Dr Jean-Philippe Lanoix, infectiologue au CHU d’Amiens, "investigateur principal"... qui pourrait mener un autre essai en parallèle.

Avec le Dr Michel Lefranc, neurochirurgien, l’infectiologue étudierait une autre piste : l’azithromycine. Cet antibiotique est utilisé par le Pr Didier Raoult à Marseille dans son protocole de traitement, en association avec l’hydroxychloroquine. "On se demande si ce n’est pas l’azithromycine qui fait le travail, plutôt que la chloroquine", confie Aurélien Mary. D’où l’idée de la tester, seule.

Si les deux essais sont validés et fructueux, le CHU d’Amiens pourrait présenter à la fois un traitement pour les cas graves à l’hôpital (l’interféron inhalé) et un traitement pour les cas plus légers en ambulatoire (l’azithromycine). Une perspective lointaine, mais le scénario est idéal en vue du déconfinement, d'autant que la piste des tests et de l'immunité est incertaine.
 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société solidarité