Victoire des ex-Goodyear d'Amiens aux prud'hommes : la fermeture était injustifiée, ils seront indemnisés

13 ans après le plan social et 6 ans après la fermeture de l'usine Goodyear d'Amiens, les prud'hommes ont donné raison aux plus de 800 anciens salariés, injustement licenciés et victimes d'un préjudice psychologique.

Des pneus incendiés devant le site Goodyear d'Amiens-Nord, le 7 janvier 2014. Deux cadres de l'entreprise venaient d'être relâchés après 30 heures de séquestration.
Des pneus incendiés devant le site Goodyear d'Amiens-Nord, le 7 janvier 2014. Deux cadres de l'entreprise venaient d'être relâchés après 30 heures de séquestration. © AFP PHOTO / DENIS CHARLET
Une victoire sur tous les tableaux. Ce jeudi à 14h, les prud'hommes d'Amiens ont rendu leur décision sur la fermeture de l'usine Goodyear d'Amiens en 2014 et le licenciement de 832 salariés, avec des méthodes managériales violentes selon les syndicalistes et leur avocat : les juges leur donnent raison, le motif économique est annulé, la direction de Goodyear est condamnée pour licenciement abusif.

Les salariés devront donc être indemnisés et le jugement s'applique dès à présent, avec obligation de payer rapidement sous peine de devoir payer davantage. "C'est une victoire totale", se réjouit Fiodor Rilov. L'avocat des salariés n'est pour le moment pas en mesure de détailler les montants des indemnités, mais il devrait le faire demain, lors d'une grande visioconférence avec les salariés.
 
Fiodor Rilov tape du coude avec Évelyne Becker, ex-syndicaliste Goodyear et candidate à la mairie d'Amiens.
Fiodor Rilov tape du coude avec Évelyne Becker, ex-syndicaliste Goodyear et candidate à la mairie d'Amiens. © FTV

Un appel du groupe américain reste possible, mais la procédure semble tout de même arriver à son terme. En 2018, les conseillers prud'hommaux s'étaient dits incompétents. Un juge départiteur avait alors été saisi, pour une nouvelle audience en janvier 2020. C'est lui qui vient de rendre sa décision. 
 
Mickaël Wamen, après la décision favorable du juge.
Mickaël Wamen, après la décision favorable du juge. © PGC
 

Une décision si fébrilement attendue

Hier à Domart-en-Ponthieu, les heures paraissaient interminables dans la famille Pernes, "on vit tous la peur au ventre". Lui a passé 38 ans chez Goodyear, une vie de labeur dans les odeurs de caoutchouc. Elle l’a soutenu sans faille, lorsque son usine a fermé, et qu’il a connu le chômage. "On a encaissé, mais ça a été dix années de galère, ça a été dur… très dur et là, ça nous ferait du bien", admet Jean-Robert Pernes. "Si on gagne, vous entendrez des hurlements partout à Amiens, des cris de soulagement", prédisait sa femme.

En janvier 2014, ils ont été plus d’un millier à voir leur usine d’Amiens-Nord refermer ses portes définitivement. Après plus de sept années de combats judiciaires pour contester cette fermeture, après une reprise avortée, et après une séquestration très médiatisée de deux cadres pour laquelle certains d’entre eux ont été condamnés.

Cette décision des prud’hommes pourrait permettre de tourner, une fois pour toutes, la page Goodyear à Amiens. Mickaël Wamen, l’ancien leader CGT, n’attendait que ça : "un jugement favorable, ça changerait tout, il nous donnerait enfin raison. Cela fait depuis 2007 que l’on dit qu’il n’y avait aucune raison valable pour la fermeture."

Goodyear, un groupe profitable

Et qui dit fermeture d’ampleur, dit procès hors norme. Par deux fois, ils ont plaidé leur cause. D’abord en octobre 2018, puis après report, en janvier 2020, lors d’une audience exceptionnellement délocalisée dans la salle de spectacles Mégacités. Les avocats de Goodyear-Dunlop ont mis en avant les dettes colossales du groupe.

Une ligne qui ne tenait pas pour l’avocat des salariés, Fiodor Rilov : "Pendant qu’on licenciait plus de mille personnes au sein de l’usine d’Amiens-Nord de Goodyear, le groupe américain faisait simultanément 2,5 milliards de dollars de profits !"
  

Un préjudice aussi psychologique

Les ex-Goodyear ne contestaient pas seulement le résultat, la fermeture. Ils s’en prennaient aussi aux méthodes. "On a plaidé la destruction mentale", explique Mickaël Wamen. Cet aspect psychologique a bien été reconnu par le juge. Une première, à notre connaissance.

L’inspection du travail avait alerté, plusieurs fois, la direction de la firme américaine. Alors que la fermeture était contestée, les salariés devaient arriver à l’heure, s’habiller, pointer, et se rendre à leurs postes de travail, y rester pendant 8 heures… sans avoir aucun pneu à produire. "Nos dirigeants ont été ridiculisés, s’emportent Mickaël Wamen, ils ont décidés de nous user pour nous décourager. A la fin, on n’avait plus des managers Goodyear, on avait des ‘cost-killers’ de sociétés extérieures qui étaient là juste pour nous coincer."

Jean-Robert Pernes se souvient de ces journées vides de sens. "J’en ai vu parmi nous qui faisaient peine à voir". Mickaël Wamen confirme, "certains n’avaient jamais touché à l’alcool, mais là, ils ont sombré, rien à faire pendant des jours et des jours, ça a été l’engrenage…" C’est un nombre qui les hante, onze d’entre eux sont aujourd’hui décédés, et n’auront jamais gain de cause.

Aujourd’hui installé loin d’Amiens, le leader CGT n’y revient que pour les rendez-vous au tribunal. Ce jeudi, malgré les restrictions de déplacement, Mickaël Wamen est présent : "Ça m'a pris la tête, j'ai pris ma caisse, tant pis pour les 100 km". Il devait être aux côtés d'anciens camarades. "À chaque fois que je reviens, je me dis qu’ils ne vieillissent pas : ils changent… Leurs visages sont marqués à vie, ils ont perdu une partie de leur sourire… peu importe la somme qu’ils toucheront, on n’oubliera rien."

 
Goodyear Amiens : les dates-clés
3 AVRIL 2007 : 
La direction de Goodyear-Dunlop annonce que les sites amiénois devront se recentrer sur la production de pneus à haute valeur ajoutée. Pour asseoir ses ambitions européennes, le groupe annonce un investissement de 52 millions d'euros. La réorganisation doit aussi passer par la mise en place d'un temps de travail en 4x8. Les syndicats, eux, évoquent 400 à 500 emplois supprimés à la suite de cet aménagement.

21 JUILLET 2007 : 
Les salariés se mobilisent avec des débrayages et grèves sur les deux sites amiénois. La veille, quatre syndicats (sur six) ont quitté la table des négociations avec la direction. La semaine précédente, celle-ci a confirmé 402 licenciements qui doivent avoir lieu dès le mois de septembre.

18 MARS 2009 :
Après deux décisions de justice, la direction française annonce le retrait du plan de suppression de 402 emplois sur le site d'Amiens nord. A la place, un PSE est prévu, qui concerne la production des pneus de tourisme, soit 1000 emplois sur les 1400 que comporte le site.

22 JANVIER 2014 : 
La CGT et Goodyear signent un protocole d'accord à la préfecture d'Amiens, mettant fin au conflit qui les oppose. L'occupation de l'usine, qui durait depuis le 7 janvier, est levée. En échange d'une amélioration des indemnités accordées aux salariés, le syndicat doit mettre fin aux procédures judiciaires en cours contre l'entreprise. Le 4 février, 500 lettres de licenciements sont envoyées.

28 JANVIER 2020 : 832 EX-GOODYEAR DEVANT LES PRUD'HOMMES D'AMIENS
Six ans après la fermeture du site, 832 ex-salariés contestent le motif économique de leur licenciement devant les prud'hommes d'Amiens. Face au nombre de plaignants, l'audience se déroule à Mégacités.

28 MAI 2020 : VICTOIRE DES EX-GOODYEAR
Les prud'hommes condamnent le groupe américain pour licenciement abusif et exige le versement immédiat d'indemnités. Le motif économique est rejeté et le préjudice psychologique reconnu.
 
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